LA CATASTBOPHE DE MISS DAISY
là-bas, arrivaient des applaudissements et la fusée des rires, elle jugula un désir impératif de s'échapper: ce trouble, lui semblait-il maintenant, l'envahissait par une emprise continue: et, comme elle avait quitté le bras de son compagnon, elle chancela, dut, pour ne point tomber, se retenir à la barrière.
— Chère amie, qu'avez-vous? soufflait Balmer.
Le Directeur, qui survint, s'inquiéta:
— Vous sentiriez-vous indisposée.
Miss Daisy...
Gros et grand, un chapeau à mille reflets sur l'occiput, son cou de taureau émergeant d'un prudhommesque faux-col, il réservait, quitte à se rattraper avec le fretin, des manières de luxe pour ses étoiles.
Pinçant les lèvres, les paupières
canailles! canailles! (p. 98).
baissées, comme elle ne répondait pas:
— Faut-il faire une annonce? poursuivit-il. On rembourserait, au besoin...
Elle se dressa:
— Non. Où est le cheval?
Et d'un geste résolu elle arrêtait des objurgations. Le Démiurge fut amené. C'était un animal blanc, tacheté de fauve, avec une tête fine et des yeux cruels.
Il avait passé pour indomptable, dans le temps.
Sitôt qu'on essayait de l'enfourcher, après s'être sauvagement défendu, il se cabrait avec constance.
On avait eu beau user de martingales, lui briser entre les oreilles une bouteille d'eau glacée, ou à l'improviste, le tirer en arrière lorsqu'il se tenait debout, aucun des subterfuges préconisés en pareil cas ne donnait quelque réussite; et dans le cirque provincial de ses premiers ans, l'on se résignait à l'exhiber comme simple phénomène, lorsque Miss Daisy en entendit parler, voulut le voir, l'étudia, et, s'étant piquée d'honneur, parvint à le dominer.
En même temps, elle eut l'idée de systématiser son vice: et elle le chevauchait ainsi, cabré, exécutant dans cette attitude les passages les plus stupéfiants; au surplus elle en était devenue rapidement célèbre.
Balmer lui tint l'étrier; elle se trouva en selle. Ce fut le cirque: elle voyait toute chose comme à travers un aquarium d'eau louchie. L'orchestre attaquait la valse de début...
Elle s'appuya un instant sur l'arçon afin d'assurer l'équihbre, ordonna aux grooms, qui tenaient le cheval en bride, de laisser aller.
Alors le Démiurge pour la première fois de sa vie, refusa de lui obéir; il
LA CAfASTBOPHE DE MISS DAISY €
reuâcla, s'arcl)out:int sur les jambes de devant, et, pareil à un navire échoué, s'immobilisa dans le sable, pendant qu'elle s'épuisait en lourds efforts de le remuer; et le plumet de son tricorne oscillait ridiculement.
Le public, désappointé, protestait, ne saisissant que du grotesque à cette lutte: un cheval qui ne ruait même pas, et une amazone Cjui s'agitait, par saccades ! Cela se prolongeait. L'écuyer chef s'approcha. Elle cria: allez-vous-en! d'une voix rauque. On se mit à siffler; et de toutes parts, des exclamations « Assez! C'est honteux! » vers la piste jaillissaient. Seul, à l'entrée, parmi les chibmen pâles et le personnel béant, un grand clown, la bouche coupant le masque blême par un trait d'ocre, les yeux en billes de feu, hurlait : canailles, canailles ! aux spectateurs, en leur tendant des poings tragiques...
. Et déjà Miss Daisy Hampton se noyait dans l'absolu; une grande nuit, comme une marée, fonçait à ses prunelles; ses oreilles tintèrent de houle sifflante et de sons meurtriers; elle sentit une chape de plomb qui s'étrécissait à son front et sur ses tempes; ses mains laissèrent couler les rênes.
Les étriers échappant à ses orteils, elle glissait : tout chavira, tout s'effondra...
Lorsqu'après deux térébrantes semaines de délire et de fièvre, elle eut repris le sentiment d'une vie, Daisy Hampton, s'éveillant au milieu du noir opaque, exigeait qu'on lui montrât la lumière du jour; mais avec des circonlocutions graduées, on lui apprit qu'elle était devenue aveugle.
Elle le resta, gardant à jamais en elle la vision du soir final.
Cependant elle comprenait : Le Démiurge n'était pas coupable; dans
son obscure cervelle d'esclave, l'animal, ayant perçu qu'il portait cette fois une chose sans pouvoir, en avait profité pour se libérer; aussi, loin de le haïr, elle le chérissait comme l'instrument et le témoin de sa gloire révolue.
Mais, bientôt, avec la jalouse terreur qu'un autre cavalier ne parvînt un jour à le dompter, elle décida qu'elle le tuerait, et de sa propre main. Rien ne put la dissuader. On n'osa s'opposer au vœu d'une quasimorte. Et Miss Daisy, dont on guidait la main, appuya un pistolet chargé contre la tempe du Démiurge : elle s'était complue, une minute, à lisser le poil onctueux du col; puis, détournant instinctivement la tête, elle pressa la gâchette... On l'avait tirée en arrière, à cause des ruades d'agonie.
Pour l'heure, l'oubli a tissu sa trame. Disparus, les admirateurs, les courtisans, et les bons amis, Tréfly, le musicien, cette chronique parlée, et Balmer, l'amateur érudit et sagace, et le galant chevalier aux gestes de régime ancien. Miss Daisy Hampton vit en compagnie d'un vieil oncle, protestant et un peu salutiste, lequel use de ses rentes, modiques d'ailleurs, et à qui elle ne demande que de la laisser tranquille, ce qu'il fait.
Des après-midi entiers, assise à la fenêtre, elle considère, de ses yeux qui ne voient plus, la toison blanche et fauve qui est clouée au mur. Et seulement, de temps à autre, quelqu'un, lequel ressemble, en civil, à ce clown farouche qui vociférait, vient apporter du plantain pour le loriot, très jaune, qui gambille dans sa cage, avec un éternel bruit Sec.
CHIEN
L'autre soii> vers minuit, comme je rentrais du théâtre, montant le boulevard Malesherbes pour gagner la rue de Tocqueville où j'habite, j'ai vu, assis sur le trottoir, devant la porte d'une maison, un petit chien noir et feu.
Tout de suite, à sa morne attitude résignée, j'ai deviné qu'il n'attendait personne, qu'il s'était égaré, et qu'après de longues courses stériles, il faisait halte ici comme il se serait arrêté ailleurs, triste et las, et sans comprendre.
Qui pourra jamais sonder l'angoisse — plus tragique, oui, qu'un niai exprimé et conscient- — recelée en l'âme obscure d'un chien perdu?
Et voici qu'attendri par l'ambiance nocturne, je m'étais mis à songer à toute l'affliction répandue sur la terre des bêtes, lorsqu'un froissement léger de pattes griffues sur l'asphalte, derrière moi, me tira de mes réflexions : m'étant retourné, je m'aiperçus que le petit chien me suivait, soit que dans sa détresse il se raccrochât au premier venu de l'heure solitaire, soit qu'un sens mystérieux l'eût averti que cette forme humaine-là prenait pitié des errants.
Se tenant à quelques pas, hésitant, craintif, un peu charmé tout de même, avec des "-^X rapprochés ou des reculs brusques selon mon allure, il con-
tinuait à m'escorter. Je m'arrêtai sous un bec de gaz, afin de voir sa figure. Il gardait toujours les distances. Je lui dis quelques paroles flatteuses, il finit par s'apprivoiser. Nous nous approchâmes l'un de l'autre et il rampait, agitant doucement la cjueue.
C'était un modeste animal, sans race, avec de bons yeux en boule, tout chavirés.
J'examinai son collier dans l'espoir d'y découvrir une adresse : mais la plaque de cuivre ne portait aucune inscription.
Qu'ils sont criminels, à Paris, ceux
LE PETIT CHIEN ME SUIVAIT (l". 99).
ICO
^ CHIEN
qui, aimant leur chien, négligent de le tenir en laisse, et, dans tous les cas, ne le munissent pas d'un passeport. J'ai commis la première de ces imprudences, je sais ce qu'il en coûte, et pour une seule fois que je l'abandonnai à elle-même, Frisotte, ma vieille caniche, passa sous une voiture, sans trop de dommage, miraculeusement. Elle est morte depuis, mais plutôt de vieillesse, je crois.
\'ous me direz: il faut bien qu'/Ys prennent de l'exercice.
Bien sûr!
Promenez - les , conduisez - les au Bois; mais à quoi, s'il vous plaît, leur aura servi l'hygiène, le jour fatal où ils s'étendront sanglants, coupés en deux par une auto?...
MADAME POISSON, MA C KNflEKGE fp. 100
Le petit chien trottait dans mon sillage, l'air joyeux, tout à fait en confiance maintenant. Et, dans le même temps, je commençai à devenir lâche, devant la perspective d'emmener chez moi ce compagnon de fortune.
Si encore je savais son identité, je pourrais l'héberger cette nuit, pour le faire rapatrier demain.
Mais son anonymat entraînerait é\'idemment, au cas d'asile, l'adoption définitive. Quel embarras! J'argumentai: j'ai déjà Frisotte: Madame Poisson, ma concierge, moyennant une rétribution honnête, en prend soin; mais deux pensionnaires, ce serait vraisemblablement trop, pour elle, d'autant qu'elle possède des chats dans sa loge, et que s'ils font bon ménage avec l'ancienne , les choses n'en iraient peut-être pas de même à l'endroit d'un nouveau. Et puis, s'il avait la gale ou la rage !
J'accélérai le pas ; il courut plus vite. Vaguement, j'esquissai, pour l'éloigner, un geste avec ma canne, et il s'arrêta un ins-
^ CHIEN
loi
tant, moins peureux que surpris, et cela me parut si abominable que je n'aurais recommencé pour rien au monde.
J'escomptai ceci, que d'autres gens de rencontre attireraient son attention. Mais c'est qu'il ne s'en souciait pas! Il s'obstinait à ne connaître que moi seul, l'élu, l'ami sûr. Pourtant, à la hauteur du Parc Monceau, il s'en fut soudain flairer une dame aux cheveux carotte, qui passait.
Il avait dû appartenir à une femme, supposais-je, et cela m'induisit à un subterfuge nouveau. J'interpellai poliment cette personne:
— Bonsoir, madame, voici un chien qui s'est perdu. Il a l'air doux et gentil, ne voudriez-vous pas l'emmener?
Elle sembla interloquée puis refusa.
Je m'excusai, saluai et continuai ma route.'
A présent il fallait prendre un parti.
Et vraiment non, je n'allais pas m'affubler de cet intrus. Je fis plusieurs tentatives de disparition dans l'ombre. Mais il me découvrait à tout coup, de plus en plus étonné, me faisant encore crédit toutefois, et ne voulant pas douter de mon loyalisme.
Enfin je réussis à perpétrer la trahison.
Au petit jardin de la place Malesherbes, je me dérobai brusquement dans une allée latérale, me coulai derrière une voiture en station, et me précipitai dans la rue Montchanin, où je constatai que j'étais seul...
Je suis parvenu à mon domicile et j'ai sonné, et juste dans la seconde où s'ouvrait l'huis, j'ai vu, galopant de toutes ses forces pour me rejoindre, le petit chien qui avait encore
JE ME PRIXIPITAI DAXS LA RUE (P. lOl).
une fois éventé mes traces. Ajouteraije que j'eus ce pauvre courage de tirer sur moi le battant ?
C'est seulement lorsque, couché, je me pris à me ressouvenir, dans le noir, que toute la bassesse de mon acte m'apparut. J'avais sur la conscience le forfait d'avoir leurré un cœur morose et naïf, car l'ayant choyé, rendu un instant au bonheur, je le repoussais à nouveau, et plus désespéré, vers l'horrible inconnu.
L'indifférence est permise. Sans doute on ne peut se charger de tous les malheureux qu'on rencontre sur son chemin, et nous sommes déjà suffisamment lotis avec nos propres misères. Toutefois, lorsqu'un hasard complice, l'instinct ou la destinée, penchent, au cours de la vie, notre
^ CHIEN