AU POSTE
jeune, blond, de visage rose et de moustache pâle, le sous-officier de police a des yeux bleu-clair, qui seraient bienveillants et candides sans la froide astuce inscrite aux commissures des paupières. Une ceinture rouge à la taille serre sa tunique de drap vert. Il étale ses jambes en pantalons bouffants et carre durement ses bottes plissées au cou-de-pied.
A une autre table, sous une autre lampe, qui charbonne un peu, près d'un verre de thé demi-plein où surnage une rondelle de citron, il y a quelqu'un, en civil, qui s'acharne durablement au grattage d'un texte.
Dans une face plate, rongée de bile, ennuyée, malingre, le regard alcooli-que de l'homme présage des haines compliquées. C'est lui le secrétaire, l'archiviste . du bureau, le scribe, le rédacteur de la convocation laconique: « Vous êtes prié de passer...
pour affaire vous concernant » et laquelle peut être le prologue de tout, sans exception.
Au coin de la pièce, des dossiers s'empilent. Un feu de bois crépite dans le haut poêle de faïence et fait, à travers les trous du portillon, danser sur le plancher des ondes rouges.
Par les doubles carreaux poudreux de la fenêtre se révèle une nuit d'hiver. Deux lithographies embellissent la muraille blanchie à la chaux, pommelée de moisissure: l'empereur Nicolas II, en casaciuin amarante, aux" brandebourgs d'or, et son prédécesseur Alexandre III, portant les insignes d'amiral.
La porte ouverte laisse entrevoir une chambre contiguë, où des êtres en houppelande, muets, tassés les uns
contre les autres, dans un affaissement total, semblent attendre depuis des siècles révolus. Quelques effets militaires y pendent au crochet; une rangée de caoutchoucs luit sur le carrelage, où la neige fondue a coulé.
Mais une grande ombre, d'allure bizarre, surgit dans l'encadrement de la baie, et voici qu'elle hésite sur le seuil. Le sous-officier blond tourne la tête lentement, s'ôte de la bouche une cigarette, dont il casse d'un coup sec la cendre contre le rebord de la table :
— Ah, ah! Sonoff ! prononce-t-il, assez paternel. Vous venez à propos, Sonoff... Il y a (un coup d'œil au registre, un sourire narquois et rigoureux)... il y a une plainte contre vous.
Tandis que le scribe, qui, lui aussi.
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a regardé, se replonge, d'un haut-lecorps dédaigneux, dans sa besogne, le nommé Sonoff se met en devoir d'approcher.
C'est un long individu maigre, aux pommettes ardentes, avec des yeux minuscules qui brillent comme au fond de deux cavernes et une barbe d'encre, pelé; endroits; un justaucorps de teinte olive, do ublé d'une peau de mouton, l'habille ; ses jambes, emmaillotées dans des lambeaux d'étoffe ressemblent à d' hydro -
piques poupons.
Il s'avan ce,
en un
roulis, un déhanchement de sa carcasse, par pivotements successifs; et il s'appuie sur un bâton flexible et trop court, qu'il tient de sa main gauche, laquelle, tous les deux pas, décrit un grand cercle dans l'air.
D'une voix douce, un peu geignarde, en ternies distingués, Sonoff établit qu'il sait ce qu'on lui reproche et qu'en tout cas, il n'est pas fautif; seulement il voudrait bien que...
— Pas fautif! interrompt le poli-
cier. Vous insultez des femmes dans la rue, à présent, des femmes de général, et par-dessus le marché vous les menacez de votre canne!
Sonoff argumente, plaisant et lamentable :
— Pardon, c'est inexact; je vais vous dire : vous savez bien qu'outre ma coxalgie, m o n épanche ment de synovie, mon ulcère, et tous mes innonlbrables maux, j'ai la chorée, maudit que je suis ; alors, en marchant, je fais involontairement 1^ moulinet.
Monsieur le général et madame son épouse ont pris pour une menace ce tic inoffensif ; quant à insulter personne, je n'y ai même pas songé...
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raitj^il de...
Le sous-officier se montre d'excellente humeur.
Alors, il oublie sa misère, conte des anecdotes, des gaudrioles, fait le pitre, bassement.
De temps à autre, le scribe lève les yeux, manifeste, par une torsion de sa lèvre inférieure, son mépris pour ce rebut d'humanité; mais il ne perd pas un mot de ses histoires.
Le sous-officier de police, vautré dans sa chaise, sourit, indulgent, amusé. Puis, quand il en a assez oui,
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il l'arrête brutalement, feint de devenir sévère:
— Ce n'est pas tout ça, revenons à nos moutons. On ne doit pas entrer dans des vues philanthropiques, quand on a reçu plainte, plainte d'un général, vous comprenez, Sonoff, (il scande) d'un gé-né-ral... Néanmoins...
(il se radoucit)... je veux faire quelque chose pour vous, étouffer les suites...
Vous allez me signer ceci, par exemple !
Et, séance tenante, il rédige une formule, dont il donne lecture, avec ravissement, au nommé Sonoff:
— « Je, soussigné, promets, si l'on « m'accuse encore une fois d'avoir « levé mon "bâton sur les gens, ou « insulté les dames, que je ne ferai « aucune opposition à être expulsé de « la ville. » Ça vous convient?
L'autre hésite, tortille l'échiné :
— Accuse, accuse! C'est très facile, d'accuser, surtout sans preuve. Et puis, c'est que je ne tiens pas le moins du monde • à changer de résidence ; j'ai mes petites habitudes, moi, ici; et le temps de m'acclimater ailleurs...
— Préférez-vous aller en prison?
Allons signez, signez !
Sonoff se décide : il se convoie vers la table, saisit, d'une énorme main gourde, le porte-plume qu'on lui tend, et signe allègrement, d'une écriture assez déliée.
Le sous-officier de police examine le paraphe, se réjouit :
— Sonoff, noble héréditaire! C'est vrai, vous êtes gentilhomme. Qui le devinerait, hein, en vous regardant!
Plein de sérénité, avec une joie complaisante, Sonoff accueille le sarcasme du policier, le ricanement sournois du scribe. Jadis il a roulé carrosse, aujourd'hui, il crève la faim, Et puis, après? N 'est-il pas permis d'avoir eu des revers !
IL FAIT VOLTE-FACE, S'kBRANLE, PAREIL A UN BACHOT QUI TANGUE 1 P. I06) .
Mais un tracas l'obsède, qu'il trouve enfin l'occasion de déceler:
— Mon bâton, dites-moi, je voudrais bien qu'on me rende mon bâton.
— Votre bâton?
Sonoff expose qu'on le lui confisqua le jour de l'incident. Ce bâton était solide, fait à sa mesure, avait un manche rembourré, très commode, et coûtait un rouble. Actuellement, pour des raisons d'ordre économique, il ne peut s'en procurer un pareil. D'autre part, à se servir de celui-ci, des cals extrêmement douloureux lui sont survenus.
Il présente sa paume gauche, oi^i une grosse ampoule dessine un ovale blafard.
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ON xous l'a renvoyk du deuxième