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ORNÉ, DIEU ME PARDONNE ! D'UNE ÉPÉE AU COTÉ

Il me serra en core une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement, mais sans trop d'expansion. Ce fut assez cependant pour me donner quelques remords.

Au moment où il sortait de la salle d'entrée, — je le suivais du regard, — je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s'inclina devant elle. Elle le salua d'un léger signe de tête.

Puis il sortit sans se retourner. Le cœur me battit .

Je crois qu'à cette rencontre, j 'avais eu plus d'émotion qu'eux-mêmes.

Je n'osais aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l'arrivée de Tolberg : c'était par un vague souci de convenance, mais surtout par

mées. Le ministre avait une fortune timidité. En attendant l'arrivée du jeune colossale, et Mme Von Mûllen passait comte, je me promenai dans les salons. La pour une personne fort distinguée. C'était première impression 'de luxe qui m'avait une grande blonde languissante, toujours ébloui en entrant, se trouvait passableun peu malade, et qui, assise dans un ment modifiée quand on examinait en fauteuil comme dans un palanquin, ré- détail ces fonctionnaires étriqués et ces gnait sur une foule d'invités dociles. industriels à la forte encolure. Quant J'étais un peu préoccupé à l'idée de à l'aristocratie du Bergensland, elle rencontrer Tolberg en présence du baron n'était guère plus distinguée dans la

SECRETS D'ÉTAT

majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits, comme Bertba et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du banquier, qui était la fille •d'un marchand de bois, avait un visage extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines. Et le fils Kiefer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des journaux dans les gares, le fils Kiefer, gagnant du Prix des Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d'un gentilhomme de race.

Bôlmôller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le désir •de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de plus en plus, vu sans doute l'heure avancée. ^lais son œil gauche redoublait de lumière.

Il s'était fait friser les cheveux, et onduler la barbe ; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui n'étaient pas, semblait-il, de la même dimension.

Il se tenait dans les environs du buffet, qu'il butinait inlassablement, telle une abeille diligente.

J'eus également la satisfaction de voir le grand écuj'er qui s'était assis dans la salle de jeu, auprès d'une table de whist. On ne savait toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à travers une mince rainure. Je ne l'avais jamais \ti qu'à table ; mais je pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis une culotte comme la plupart des invités ; mais il n'avait pas cherché à dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons desséchés ne remplissaient point l'étui pourtant bien étroit de ses bas de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait à ruminer.

Comme j'étais en train de regarder les joueurs, quelqu'un me frappa l'épaule.

Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte de Tolberg.

— On vous demande par là-bas.

Puis il m'entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie d'une vieille parente. La jeune femme me sourit, en me voj'ant, comme à un véritable ami.

Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération n'existait plus. Je crois que j'aurais trahi Hemer, même si j 'eusse été uni à lui par des liens de la plus inextricable reconnaissance.

Bertha vous souriait comme une compagne d'enfance. Il semblait qu'on l'eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et l'aj-ant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l'amie de mon ami. J'étais heureux, au fond, de penser qu'elle était à un autre. Rien ne m'obligeait à me faire aimer d'elle. Je pouvais donc l'aimer en toute sécurité. Je m'abandonnais à la joie d'être séduit. Je l'écoutais parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m'interrogea sur mes impressions de Schoenburgi et je lui contai avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j 'avais éprouvé depuis mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j'avais éprouvés à l'idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître, même au profit d'un homme que j'aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg.

Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes plus secrètes intentions.

Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais plus charmante que pendant ces confidences.

Elle apparaissait le plus souvent comme une personne très sage, très judicieuse, et à d'autres moments, elle avait dans le regard l'ingénuité d'une petite fille de douze ans. Elle disait enfantinement :

«N'est-ce pas? Je ne pouvais pas faire autrement ? » Elle n'avait jamais l'air sûre d'elle-même. Et cependant elle ne donnait jamais l'impression qu'elle hésiterait, quand elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien qu'on se fait de belles illusions

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