NOUS AVONS .-VVEC NOUS PLUSIEURS OFFICIERS DR L.\ GARNISON
Au moment de nous quitter, il me serra ]a main comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la joimiée, et il me donna sur l'épaule une tape plus amicale... mais qui n'était pas spontanée, et je sentis que cette forte association, qu'avait créée entre nous cette grave journée, n'était peut-être pas une union véritable ; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme des complices.
Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si j'avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez facile, c'est que j'y étais absolument obligé.
— Alors je n'ai plus aucun espoir, ■dit Tolberg, d'un air de détresse. La demande de divorce doit passer d'ici très peu de temps au tribunal suprême.
Si elle n'y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera re jetée ; le ministre leur fera connaître l'avis du gouvernement et si même, par esprit de justice, ils passaient outre et l'acceptaient, Herner ferait agir le prêtre. Il n'y a plus aucun espoir d'arriver à notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu, j'essaierai d'autres moyens... Vous savez que tout un parti s'est formé contre le premier ministre. Ce parti s'était flatté d'agir sur l'esprit du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne gouverne plus. Vous voyez qu'il choisit le moment où la situation est très critique à l'intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous ccmpterons désormais sur nous-mêmes.
Je ne demandais qu'à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi une confiance intarissable.
— On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg, en baissant la voix. Nous avons déjà avec nousplusieurs officiers de la garnison de Schoenburg Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous^permettra de dissiper les hésitations de
quelques personnes d'importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et qui n'auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y trompez pas, Humbert, l'absence du roi dans les circonstances présentes produira certainement un très mauvais effet.
Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire que le fait de savoir tout ce dont il m'instruisait allait rendre assez fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne pouvais révéler les liens d'intimité forcée qui existaient entre Herner et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je me souviendrais le moins possible de tout ce qu'il me racontait là.
■ — Nous aurons avec nous la princesse Eisa, continua Tolberg. Elle est assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère du roi, était très aimé du peuple, et l'on sait qu'elle a très bien élevé ses deux enfants... Mais j'allais oublier de vous dire pourquoi surtout j'étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez elle. Elle veut que toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir avec nous.
Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j'enverrais un contre-ordre.
Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte de trahison à l'égard de Herner. N'avais-je pas encore moins le droit de le trahir, depuis qu'il m'avait associé à son terrible secret ? Agacé de ces complications, j'eus presque envie d'envoyer tout le monde promener, et de retourner à Paris... Ce n'étaient pas des velléités bien sérieuses. Non seulement je n'en fis rien, mais je n'envoyai même pas de contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris de toute autre considération, simplement parce que je m'ennuyais et que c'était un plaisir pom* moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette johe jeune femme.
J'avais revu le baron de~Herner dans
— c'est BIEM monsieur HUMBERT ? ME Dn*BLLE..
SECRETS D'ÉTAT
la matinée. Il paraissait fatigué cette fois. L'après-midi, il ne vint pas au palais. II avait fait venir chez lui deux magistrats, avec qui il rédigeait en termes juridiques son fameux projet de loi. Moi, mon tra\ail d'analyse terminé, j'étais allé me promener au Jardin des Plantes. Je m'ennuyais. Le chef d'orchestre était parti la veiUe pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig était-elle à son hôtel. Je m'y rendis, en me répétant que c'était absurde, que j'allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le meillem qui pouvait m'arriver était qu'elle ne fût plus là. Elle n'était plus là, hélas ! et je n'eus pas la force de m'en féliciter.
Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans la rue de la Paix, avec l'espoir secret de retrouver le capitaine de Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il n'était pas à la terrasse de la Grande- Taverne, ni au café Grinzel où se réunissaient habituellement les officiers.
Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces chefs-d'œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m'étais dit bien des fois : « Si j'ai une journée de libre, je viendrai me plonger là-dedans. » Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je m'arrêtai... « Non ça ne vaut plus la peine il est trop tard. »
Mon maître, le baron de Hemer, était le véritable roi de Schoenburg, et je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les rues de CL+.te ville que je pouvais considérer comme m'appartenant un peu. C'est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les char.nes du pouvoir.
Je vis enfin qu'il était six heures et demie et que je pouvais me rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l'on m'attendait vers sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois fois par semaine la musique de la garde venait jouer à cinq heures. La musique était partie ; mais
on n'avait pas encore retiré les chaises. Des enfants s'y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la trompette dans leurs poings, pendant qu'un autre enfant, debout au milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les regardai un instant avec l'intérêt lassé que j'étais disposé à accorder ce jour-là à n'importe quel spectacle, quand je sentis qu'on me touchait le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le regard profond m'impressionna.
— C'est bien monsieur Humbert ? me dit-elle... Cet enfant que voici, le fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.
Elle me fit signe de venir un peu à l'écart.
— Excusez-moi d'arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas, mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m'a souvent parlé de vous... Je suis affolée depuis hier. J'attendais le roi hier à déjeuner, et il n'est pas venu. J'ai passé une journée abominable... sans personne à qui me confier. Ma jeune sœm", qui habite le château de Reinig, est partie précisément en Angleterre avant-hier avec le comte de Herrenstein, le seul ami que j'aie en dehors du roi. Je leur ai cnNo^éune dépèche. Mais je n'étais pas sûre de leur itinéraire et je n'ai reçu aucune réponse. Ce matin je n'ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au château royal. Le gardien m'a dit que le roi était parti pour un mois... deux mois... parti sans me prévenir ! Je me suis permis de venir vous trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup, monsieur : peut-être vous a-til fait part de ses projets ?...
Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû s'absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans doute le premier ministre.
— Je n'ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.
— Je ne pense pas qu'il puisse vous
SECnETS D'ÉTAT
dire quoi que ce soit... C'est sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s'absenter si vite...
— Et sans me prévenir ! Non, je ne puis concevoir qu'il ne m'ait pas prc venue !
— Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose; et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de s'acquitter tout de suite de la commission...
Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai même d'aller voir le ministre au palais le lendemain. D'ici là, je me proposais de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre ïenime que le roi pût la quitter ainsi et la première idée qui lui était venue, en ne le revoyant plus, fut qu'il avait été victime d'un accident. Il valait mieux que son esprit ne s'arrêtât f as plus longtemps à une telle hypothèse.
^ Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous ; mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté ?
Elle me répondit qu'elle allait n'importe où, qu'elle passerait la nuit dans un hôtel quelconque, et qu'elle attendrait •f évreusement le lendemain et l'heure d'aller voir le ministre.
Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour que l'idée qu'elle allait passer une nuit d'angoisse me fût insupportable.
— Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous le dire tout de suite. Le ministre m'en avait parlé à moi, et c'est moi, sans doute, qu'il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela; mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de devancer l'ordre qu'on me donnera...
Elle me remercia et je sentis qu'elle était un peu soulagée. Mais quel soulagement passager ! Et je me disais qu'avant trois mois celui qu'elle aimait mourrait pour elle et pour les autres.
Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la dérobée. C'était presque une vieille femme. Son visage n'avait plus d'éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans l'expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si éternelle, que l'idée qu'elle pût souffrir vous était tout de suite intolérable.
Elle me dit qu'elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais qu'elle n'irait certainement pas les voir. EUe me parlait avec un parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.
Elle me dit encore qu'elle me reverrait le lendemain au palais, et me fit promettre d'aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.
J'étais arrivé devant chez Bertha ; mais je fis encore quelques pas avec la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand Quai, où il y avait des hôtels convenables.