‹ Folk-lore brésilienChapitre 10 sur 77 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Poésie d*origine portugaise. — Le navire « Catharineta » et « Il était un petit navire ». — « L'Amant barbare » et « fiernard le Français ».

— Egjnard et Reginaldo. — Jeux d'enfants. — « La tour, prends garde »et « Marie bois ». — < Une poule sur un mur » et « Ma petite veuve ». — Konde de Dona Sancha (paroles et musique). — Ronde de « Constance, ma Constance ». — « Savez-vous planter des choux » ; imitation. — « Nous n'irons plus au bois » ; imitation. — Les berceuses. — Tana, Tana, Tara (paroles et musique),

— Une autre berceuse. — La dévotion envers saint Antoine. — Un lieutenant-colonel céleste. — Les loups-garous. — La procession de la sainte Vierge. — Superstitions et fêtes. — Comment on empoche les chiens de grandir.

Le Portugais, transplanté au Brésil dès les premières années de la découverte, qui eut lieu au commencement du xvf siècle, y arrivait avec ses traditions nationales, avec ses atfections de terroir, rêvant de retourner dans son beau pays, après avoir amassé quelque fortune dans la colonie d'outre-mer.

Les quatrains populaires du Brésil le dépeignent se disant à lui-même :

Je ne suis pas fils de ce pays, Je naquis là-bas, bien loin ; J'accomplis ici ma destinée, En finissant, je m'en irai.

Cette confession a une variante, où perce encore

!0 POLK-LORE BRESILIEN

plus clairement l'intention qu'on leur prête; elle dit ainsi :

Je ne suis pas fils d*lci,

Je suis né là-bas, au dehors ;

Je suis venu seulement gagner de Targenl ;

Quand j'aurai fini je m'en irai.

Mais, pendant qu'il réunit son pécule à force de travail et d'économie, il propage les chants du pays natal.

Ces émigrés sont pour la plupart, surtout pendant les premiers temps de la conquête, des gens de basse extraction. Ils n'en connaissent pas moins les traditions glorieuses de leur pays. Ils sont, comme tous les Portugais de l'époque des découvertes, des marins héroïques et amoureux, pour employer un mot de Lamartine. Marins, ils sont familiarisés avec les mélodies de la mer que leurs galères ont tant de fois sillonnée. Nous-mêmes, encore aujourd'hui, nous croyons leur faire injure en les appelant « marinheiros ». C'est là, cependant, leur plus glorieux titre devant l'histoire.

Voici leur fameuse complainte du « navire Catharinetcu » selon la version de la province de Rio-Grande-du-Sud, recueillie par M. G. von Koseritz :

Voici le navire Catharineta, Fatigué de naviguer, Pendant sept années et un jour, Sur les ondes de la mer.

LA POÉSIE POPULAIRE AU BRESIL li

On n'avait plus rien à manger,

Rien non plus à dévorer ;

On mit une semelle en conserve *

Pour, le dimanche, en dîner ;

La semelle était si dure

Qu'on ne pouvait pas l'avaler.

On tira alors au sort

Pour voir qui serait désigné.

Le sort noir désigna

Notre capitaine-général.

L'équipage était si bon

Qu'il ne voulait pas le tuer.

— « Grimpe, grimpe, Chiquito, Au grand mât qui est là-haut.

Vois si tu vois des terres d'Espagne, Des plages de Portugal. »

— « Je ne vois ni terres d'Espagne, Ni plages de Portugal,

Je vois à peine trois sabres.

Pour batailler contre toi. »

— « Grimpe, grimpe là, matelot, Au grand mât qui est là-haut, Vois si tu vois des terres d'Espagne, Des plages de Portugal. »

— « Compliments, mon capitaine, Je veux vous faire mes compliments.

Je vois déjà des terres d'Espagne, Des plages de Portugal ;

De même je vois trois jeunes filles Dessous un bouquet d'oranger. »>

* La province de Rio-Grande-du-Sud, où cette version a été cueillie, nourrit d'innoml)rables troupeaux de bœufs et exporte iaucoup de cuirs verts et salés. La préoccupation locale est visible.

12 FOLK-LORR BRESILIEN

— « Tontes trois sont mes enfants, Toutes trois je les donnerais à toi ; L'une pour blanchir votre linge, L'autre pour vous le repasser ; La plus gentille d'entre elles Pour se marier à toi..... »

Ces paroles n'étaient pas dites. Que Chiquito tomba dans la mer !

On a déjà reconnu dans la complainte portugaise-brésilienne la chanson française qui est devenue si populaire, et qui est certainement, du moins dans sa forme actuelle, beaucoup plus récente que les versions portugaises transplantées au Brésil avec des modifications accidentelles :

Il était un petit navire,

Qui n'avait jamais navigué... etc.

Il en est de même d'autres romances qui ont cours parmi les Portugais du Brésil, comme celle de « Bernai Francez. » La version portugaise de Rio-de-Janeiro, donnée par M. Sylvie Roméro, est incontestablement plus poétique et plus complète que la version française, que M. de Puymaigre nous a fait connaître. Comparons-les.

Voici d'abord la version française :

<( J'entends quelqu'un à ma porte.

Qui m empêche de dormir. »

— « C'est votre amant, ô ma belle.

Qui vous empêche de dormir.

La belle met sa robe blanche, Et la porte s'en va l'ouvrir.

Il la prit par sa main blanche, Le petit doigt il lui coupa.

« Tu as envie de me faire, Faux, traître, de me faire mourir. »

Tu en verras bien de l'autre Avant que je sorte d'ici.

11 tira son épée claire, Et son cœur il lui perça ; Il la porta sur un arbre Qui n'avait jamais fleuri.

Il prit le cœur de la belle.

Sur un plat d'argent l'a mis ; Il le porte à sa mère, Entre Rouen et Paris.

Hé bien! cette légende de r Amant Barbare est bien plus dramatique dans le conte lusitano-brésilien, d'un agencement plus savant et d'une forme tout aussi naïve, comme on pourra en juger :

— Qui frappe à ma porte?

Qui frappe, qui est là ?

— C'est don Bernard le Français, Votre porte faites ouvrir.

« En descendant de mon lit, Ma pantoufle m'est tombée ; Au moment d'ouvrir ma porte, Ma lampe s'est éteinte...

i 4 FOLK-LÔRB BRESILIEN

Je le menai par la main,

Je le menai à mon jardin :

Je me mis à le laver

Avec da Teau de romarin,

Et moi, comme étant plus belle,

Avec Teau d'Alexandrie.

Je le pris par la makii^

Je l'emmenai dans mon lit.

Minuit sonnait alors.

C'était Don Bernard le Français ;

Il ne parlait pas, ne remuait

Ni ne se tournait vers moi.

— « Qu'avez-vous, Don Bernard, Qu'avez-vous? à quoi pensez-vous?

Si tu as peur de mes frères,

Ils sont bien loin de toi ; Si tu as peur de ma mère.

Elle ne te fera pas de mal ; Si tu as peur de mon mari, Il est à la guerre civile. »

— « Je n'ai pas peur de tes frères, Car mes beaux-frères ils sont ;

Je n'ai pas peur de ta mère, Car ma belle-mère elle est ; Je n'ai pas peur de ton mari, Car il est à côté de toi ! »

Le coup de théâtre est parfait, et la femm< adultère peut s'écrier :

— « Tuez-moi, mari, tuez-moi, Car j'ai mérité la mort;

Si je t'avais su mon mari,

Je ne me faisais pas connaître, n

— « Demain, à la première heure, Je te donnerai de quoi l'habiller ; Je te donnerai jupe de calicot, Soulier de « berbatim » ;

Je t'apporte un poignard d'or Pour te tirer la vie »

Le tombeau qui l'emportait

Était en or et ivoire ;

Les torches qui raccompagnaient

Étaient cent onze mille,

Sans tenir compte d'autant

Qui devaient venir après.

L'épouse infidèle est morte : elle a été tuée par le mari outragé, qui s'est substitué à Tamant au moment du rendez-vous nocturne. C'est la première partie du drame. Nous allons assister à l'arrivée de l'amant :

— « Où allez-vous, cavalier, Si pressé dans votre course ? »

— « Je m'en vais voir ma dame, Que depuis plusieurs jours ne vois. »

— « Retourne, retourne, cavalier, Car ta dame est déjà morte.

Elle est bien morte, je l'ai vue.

Si ne voulez pas me croire

Vas à la chapelle de Saint-Gilles. »

— « Ouvre-toi, terre sacrée,

Je veux me lancer dans ton sein. »

— « Arrête, arrête Don Bernard, Car à cause de toi suis morte. »

— « Mais je veux devenir moine De la chapelle de Saint-Gilles ;

16 FOLK-LORB BRESILIEN

Les messes que je dirai

Seront toutes pour toi. »

— « Je ne veux pas des messes, Bernard,

Elles sont du feu pour moi ;

Aux filles que tu auras,

Donne-leur mon nom à moi ;

Aux fils que tu auras,

Donne-leur ton nom à toi *. »

On dirait, à entendre ce récit, que le souffle du Dante a passé à travers ces strophes.

Il y a une soixantaine d'années, le vicomte d'Aïmida-Garrett, le grand écrivain portugais, publia le conte de Reginaldo, qui est certainement d'origine française.

Tout le monde connaît les aventures du galant Eginhard, — transformé en Reginaldo parmi nous — secrétaire de Gharlemagne : les poètes du moyen âge l'ont chanté à l'envi ; mais le conte portugais-brésilien diffère sur plus d'un point de la narration française.

Eginhard, d'après les légendes françaises, s'éprend de la fille de Gharlemagne, laquelle à son tour devient folle d'amour pour lui. Il pénètre dans sa chambre pendant une nuit d'hiver, alors que la neige couvrait tous les jardins.

A l'aube, quand il devait sortir, la princesse, pour que l'on ne retrouvât pas sur la

* Cf. RomaneeirOf 3 vol. Lisbonne, 1875.

neige les traces des pieds de son amant, le prit sur son dos, et le fit traverser ainsi le jardin. Gharlemagne, qui, par hasard, s'était levé avant le soleil, fut tellement frappé de cette preuve d'amour, qu'il pardonna aux deux coupables, et donna la main de sa fille à l'heureux secrétaire.

Dans le conte portugais-brésilien, l'épisode de la neige a disparu. Mais, nous y avons la visite de la mère d'Eginard à son fils qui est en prison, et la jolie complainte qu'il chante à la pauvre vieille. Nous voyons aussi le roi appelant sa fille pour qu'elle entende le prisonnier, scène qui rappelle les traits les plus charmants de l'Odyssée, comme le fait remarquer Garrett.

La leçon que je reproduis a été recueillie par moi dans la province de Minas-Geraes, et est un peu différente de celle que donne le vicomte d'Almeida-Garrett.

C'est la princesse qui fait les premières avances ; elle parle :

— Heginaldo, Reginaldo, Page chéri du roi, Pourquoi donc, Reginaldo, T'appelle-t-on Faudacieux ?

— Parce que j'ai Taudace, Madame, D'aimer ce qui n'est pas permis.

— Si tu n'étais pas si timide,

Tu aurais déjà partagé ma couche.

— Madame, vous vous gaussez de moi. Sachant que je suis votre esclave.

a FOLK-LORB BRESILIEN

— Ce qu'en dis n'est pas pour plaisanter, C'est la vérité que je t'avoue.

— Quand voulez-vous, belle infante, Que je prenne ce qui est promis?

— Entre dix et onze heures de nuit ; Mais que le roi ne t'entende pas.

Le pacte est fait. La narration continue :

Avant le soleil couché, Reginaldo dormait déjà ; Avant dix heures sonnées, Reginaldo se levait déjà.

Il chaussa des pantoufles en drap Pour que le roi n'entendît rien ; Près de la porte de l'infante, Il poussa un gros soupir :

— Qui donc soupire à ma porte ?

Quel est donc cet audacieux ?

— Madame, c'est Reginaldo ;

Il vient prendre ce qui est promis.

— Debout, mes mulâtresses.

Et que Dieu vous donne pareil maril Ouvrez la porte doucement, Que le roi ne vous entende pas.

Le page veille la nuit entière ; Le jour paraît, il dort encore.

Le roi l'appelle, l'appelle.

Pour qu'il lui donne son habit :

— Reginaldo ne répond pas ?

Il lui est arrivé malheur 1.

Ou mon page est tombé mort, Ou il y a ici quelque trahison^

Les vassauîC, au courant de tout, Répondirent au vieux roi :

— Reginaldo n'est pas nnort ; Sans doute il dort encore.

Le roi s'habille à la hâte,

Et prend son poignard dans sa main;

Il court les salles l'une après l'autre.

Ouvre portes et fenêtres,

Puis arrive chez l'infante,

Y entre sans aucun bruit.

Tous deux reposaient tranquilles,

Comme dorment mari et femme ;

Ce qui se passait autour d'eux

Ne réussit pas à les éveiller.

Mais les vassaux accourent.

Voyant leur roi hors de lui :

— Sire, non, non, jamais;

Ne tuez pas quelqu'un qui dorti Le roi tire son poignard en or, Il le place entre les deux amants.

Le manche vers la princesse, La pointe vers Reginaldo.

Le page en se retournant Sentit la pointe qui piquait :

— Eveille-toi, belle infante.

Tu as dormi un triste somme!

Regarde le poignard de ton père.

Il l'a placé entre nous deux.

— Tais-toi, Reginaldo,

Ne sois donc pas si timide ; Cours te jeter à ses pieds.

Car il est patient et bon.

Au mal que nous faisons, Je ne connais qu'un châtiment!

Mais si le roi te fait mourir, Je mourrai aussi avec toi.

— D'où viens-tu, Reginaldo?

— De la chasse, sire,

— Où est le gibier de ta chasse, Reginaldo Taudacieux ?

— Je viens de la chasse, sire, Mais n'apporte aucun gibier.

Car prendre le gibier royal N'est pas permis aux vassaux ; Je n'apporte qu'une tête :

La mienne. Prenez-la.

— Ta sentence est prononcée.

Tu mourras pour ton audace.

Et le vieux roi, vous le verriez Cherchant comment le châtier :

Si je tue la belle infante, Mon royaume est perdu.

Comment tuer Reginaldo, Moi qui l'ai vu tout petit I Je l'enfermerai dans une tour.

Et cela pour commencer.

On l'enferme dans la tour.

Pour le mettre à mort plus tard.

Mais un an et un jour se passent.

Et la sentence n'est pas prononcée.

Lors la mère de Reginaldo Vint visiter son enfant :

— Mon fils, quand je t'enfantai, Avec tant de douleur et peine, C'était un jour comme celui-ci ; Ton père était à l'agonie,

LA PoésiB POPULAIRE Al) BÏIESIL 21

Et moi» mon fils, pour te laver,

Je n* avais que les pleurs de mes yeux,

Et, pour essuyer ton corps,

Je n'avais que mps noirs cheveux.

Et ton père, ton père moribond,

M*adressait sa dernière prière :

Tant que tu serais petit,

Je devais te donner de bonnes leçons;

Quand tu serais devenu grand.

Je devais te confier à un bon seigneur.

Pauvre moi ! pauvre veuve 1

Je n*ai pas su t élever!

Je t'ai donné le roi pour maître.

Je n'en ai pas trouvé de meilleur.

Et tu vas partager la couche

De la fille de ton bon maître !

Mon fils, tu avais perdu cette tête

Que le roi veut faire couper 1...

Hélas, pauvre enfant, avant que tu meures.

Je veux encore t'entendre chanter.

— Gomment chanterai-je, mère.

Si je sens la mort qui s'approche ?

— Chante, pauvre enfant, chante,

Tu recevras ma bénédiction en échange.

Car en ce moment-ci je me souviens De ton père dans sa prison.

Chante-moi ce qu'il chantait Pendant la nuit de la Saint-Jean, Ce que tant de fois tu m'entendis Chanter au milieu de mes larmes.

— . « Un jour, la veille du jour « Qui est le jour de la Saint-JeaUj

« En cette tour on m'enferma

« Afin d'expier mes fautes.

« Et m'y voici, pau\re moi !

« Cloîtré en cette prison,

« Je ne sais ni quand naît le soleil,

« Ni quand la lune se lève. »

Du haut de son balcon Le roi était en train d'écouter.

Il va trouver la princesse, Il remmène par la main :

— Viens écouter, ma fille, Cette chanson si tendre :

Sont-ce des anges au ciel, Ou des sirènes dans la mer ?

— Ne sont ni anges au ciel, Ni sirènes dans la mer,

C'est bien le pauvret sans heur, Que vous voulez faire périr.

— Lors, je casse la sentence, Je le fais mettre en liberté...

Il va devenir ton prisonnier.

Car je vais en faire ton mari.

Ce n'est pas seulement dans ses rares envolées lyriques que la poésie populaire rappelle certaines traditions d'Europe. Dans un ordre d'idées plus terre-à-terre, on retrouve des vestiges constants de la mère patrie. Plusieurs de nos jeux d'enfants, quelques-uns des chants qui les accompagnent, présentent des analogies frappantes, non seulement avec ceux du Portugal, ce qui est tout naturel, mais encore avec ceux de France.

La ronde « La Tour, prends garde » se retrouve parmi nou3, un peu modifiée, mais reconnaissable encore : Tun des enfants croise les bras, la main droite posée sur le poignet gauche, qu'elle serre; les deux bras étendus forment ainsi un siège naturel ; une petite fille s y assied ; la bande des marmots Tentoure, et chante en chœur :

Voilà Marie Bois qui s'en va,

Assise sur sa chaise,

Filant son coton,

A la maison du capitaine.

Capitaine n'est pas chez lui :

Hé bien ! flanquons-la par terre !

Et, là-dessus, on la jette à bas de son siège.

On connaît la formule employée par les enfants en France pour désigner celui d'entre eux qui doit faire le colin-maillard : « Une poule sur un mur — Picotait du pain dur ». On la retrouve au Brésil sous la forme suivante, recueillie à Bahia :

Je suis la petite veuve Des parages de là-bas.

Je veux me marier, Mais ne sais avec qui ; Avec celui-ci, oui, Avec celui-là, pas, Avec celui-ci, oui, Que j*aime bien.

Dans le Nord, j'ai entendu la variante suivante :

Ma petite veuve, Venue de Bethlem, Veut se marier, Ne trouve pas avec qui ; Ferma sa porte, Dans la rue me laissa, Serein et pluie Tout me mouilla

Une ronde bien répandue est celle-ci : Tune des enfants se place au milieu du cercle, en se cou- •vrant le visage, de ses deux mains; les autres dansent autour, en chantant :

Madame Dona Sancha Couverte d'or et d argent, Découvrez votre visage, Car nous voulons le voir.

La petite fille répond, en se découvrant le visage :

Je suis la fille d'un comte, La petite-fille d'un roi.

On m'a fait me cacher Dessous une pierre.

Les autres reprennent en chœur, en dansant :

Valentin, tin, tin

Qui s'est marié, s'est marié.

Qui ne s'est pas marié, reste tout seul.

Ce disant, chaque petite fille cherche un cavalier; tous les enfants forment des couples; celle des petites filles qui n'a pas réussi à attraper un cavalier, entre dans le rond : c'est elle qui est « dessous la pierre » .

Je reproduis ici la musique de cette ronde (Morceau de musique n*" 1).

J'ai entendu chanter également cette autre ronde : les enfants des deux sexes .forment un cercle ; Tun d'eux: se place au milieu, et les autres chantent :

Constance, ma Constance, De la constance il n*y en a pas :

Il y a des revers de fortune, Des tours que fait le monde.

Dans le jardin des belles dames, Laquelle choisirai-je?

Embrasse la tienne, Je vais embrasser la mienne.

L'année dernière, j'ai aussi entendu chanter, dans l'île des Jaguars, vis-à-vis la ville de Para, la chanson suivante, sur l'air connu : « Savez-vous planter des choux? » dont il est une imitation curieuse, dans un français étrange, mêlé de portugais :

Madame, voulez-vous danser A la mode des Français ?

Ao fechar da contredanse A la mode de la France.

J'ai appris que Tair et les paroles avaient été enseignés aux jeunes filles de TAsyle de saint Antoine, maison épiscopale dirigée par des religieuses italiennes. C'est ce qui explique ce français créole ou macaronique, si Ton aime mieux.

On m'y a communiqué encore une ronde sur l'air français : « Nous n'irons plus au bois — Les lauriers sont coupés ». Les paroles sont dans le même style, moitié français, moitié portugais-brésilien. Les voici :

Nous allons danser, Matatira, tira, lira, Avec qui danserez ?

Matatira, tira, tira

La petite fille jolie, Matatira, tira, tira, Ah ! quel baiser [bis) Donne son cousin en passant!

En Amazonie, j'ai retrouvé une berceuse d'origine portugaise, mais ayant subi de profondes modifications. J'en reproduis ici les paroles et la musique (Morceau de musique n"* 2), tels, qu'ils sont restés gravés dans ma mémoire depuis mon enfance :

LA POESIE POPULAIRE AU BRésiL 27

— Tana, Tana, Tana \ Faites-moi mon lit.

— Avec quoi le ferai-je?

— . Avec un morceau de bois.

— Où est le Lois?

— Le feu Ta brûlé.

— Où est le feu ?

— L'eau Ta éteint.

— Où est l'eau ?

— Le bœuf Ta bue.

— Où est le bœuf?

— Il mange du blé.

— Où est le blé ?

— La poule l'a répandu.

— Où est la poule ?

— Elle couve son poussin.

— Où est le poussin ?

— L'épervier l'a mangé.

— Où est l'épervier?

— Le moine l'a tué.

— Où est le moine ?

— Il dit sa messe?

— Où est la messe?

— Dans le trou de la fourmi.

— Où est le trou?

— Derrière la porte ?

— Où est la porte?

— Elle est chez moi

Et ainsi de suite : la tirade est vraiment sopoifique.

* Tana eàt le nom de la servanle ou nourrice; peul-ètre est-ce abréviation de Gaetana, Gaëtane.

Si, malgré cela, Tenfant se montre rebelle et, en refusant de s'endormir, éclate en pleurs, la sollicitude maternelle ne se trouve pas prise au dépourvu; elle lui chante cette autre « dormeuse », d'origine portugaise également :

J*ai trouvé Notre-Dame Sur le bord de la rivière, Lavant les petits langes De son Fils béni :

Notre-Dame lavait, Saint Joseph étendait, Et l'Enfant pleurait A cause du froid qu'il faisait.

Ne pleure pas, mon enfant, Ne pleure pas, mon amour ; Le couteau qui coupe bien Donne le coup sans faire du mal.

Les superstitions transmises par les Portugais à leurs descendants d'Amérique sont assez nombreuses ; en général, elles n'ont subi que des modifications de détail parmi nous.

Nous gardons toujours vivace la dévotion envers saint Antoine de Padoue, que les Portugais appellent avec raison saint Antoine de Lisbonne, car il naquit à Lisbonne, le 15 août 1195, de parents portugais. Ce thaumaturge a été enrôlé depuis plusieurs siècles dans l'armée portugaise *.

^ RiO'de- Janeiro y par Emile AUain, 1886.

Il en fit partie, tout d'abord, comme simple soldat; le roi se souvenait peut-être qu'Antoine était le fils de Martin Bulhoens, officier de mérite. En 1710, le général Duclerc, après avoir armé à Brest une escadre de six vaisseaux, montés par quelques centaines de Français, fit une tentative pour s'emparer de Rio-de-Janeiro. Le gouverneur de cette ville, Francisco de Gastro-Moraes, qui devait finir comme un traître, voulut avoir contre les Français un puissant allié dans le ciel, puisqu'il n'en trouvait pas sur la terre : il n'imagina rien de mieux que de s'adresser à saint Antoine, auquel il conféra le grade et la solde de capitaine. Plus tard, en 1814, don Jean VI, qui s'était enfui du Portugal à l'approche de l'armée de Junot, accorda à ce saint, d'abord, le brevet de sargento-mor d'infanterie, puis le brevet de lieutenant-colonel, lui donna la solde de ce grade, et le décora du grand-cordon de l'ordre royal militaire du Christ. Le Brésil, en se séparant du Portugal en 1822, ne voulut pas se mettre mal avec un officier qui dispose des milices célestes : il lui a conservé son grade, et saint Antoine émarge au budget de l'empire! Le premier des journaux de Rio, le Jornal do Commercio, publiait, dans son numéro du mercredi 5 octobre 1887, à la septième colonne de la première page, l'information suivante, que je m'en voudrais de ne pas traduire littéralement ;

« La Caisse de payement des troupes de cette capitale a versé, le i*"^ courant, au Révérend Provincial de rOrdre de Saint-Antoine, le Père Jean do Amor-Divino Costa, la somme de 240.000 rèis (571 francs 35 c, au change du jour), montant de la solde correspondante au trimestre écoulé de juillet à septembre dernier, à laquelle a droit le lieutenant-colonel honoraire de l'armée, le glorieux saint Antoine. »

Sans respect pour les galons de ce saint, qui porte le grand cordon rouge-vert et qui touche 2. 285 francs de solde annuelle, les bonnes femmes le placent la figure tournée contre le mur, l'attachent ou le jettent dans un puits, quand elles ont perdu quelque objet, et elles ne lui rendent sa position naturelle qu'après avoir retrouvé, par son intercession, Tobjet perdu.

D'ailleurs, la maison de Bragance, qui a accordé les honneurs militaires à saint Antoine, sait ce qu'il en coûte de manquer d'égards envers les protégés du ciel \ comme le prouve la légende suivante :

Don Jean IV du Portugal n'était encore que duc de Bragance; un frère lai Franciscain va lui demander l'aumône ; le prince était de mauvaise humeur; il congédie le quémandeur en lui donnant des coups de pied. Le coup blessa le moine au tibia, et celui-ci le maudit :

1 BratilHUlvrioOt escripto pelo D' A.-J. de Mello-MoraeSi 2* série) 1867^ tome îî, Rio-de-JaDoiro.

— « Ta descendance ne verra jamais régner son premier né, et Dieu fera que ceux qui te succéderont porteront tous ce signe sur la jambe. »

La prophétie s'est réalisée. Aussi, don Jean IV, devenu roi, pour conjurer la malédiction, ordonna-t-il : que ses descendants seraient présentés à r autel de Tordre mendiant de saint François ; qu'ils assisteraient à toutes les fêtes du saint; qu'ils ajouteraient à leurs prénoms celui de François d'Assise.

Encore aujourd'hui, le roi don Louis de Portugal porte le prénom de François d'Assise.

Passons à d'autres superstitions d'origine portugaise.

A Para, d'après M. Padua-Garvalho, il y a plusieurs espèces de loups-garous :

Le loup-garou dont la tête se détache du corps, et qu'on appelle Kumacanga, est toujours la concubine d'un prêtre, ou bien le septième fils de leur amour sacrilège. Le corps reste à la maison; la tête seule sort, pendant la nuit du vendredi, et vole dans les airs comme un globe de feu.

Le loup-garou oheval, chèvre, jaguar, porc, etc. est le septième enfant mâle ou femelle d'un couple quelconque. Si vous avez sept enfants mâles l'un après l'autre, ou sept filles l'une après l'autre, le ou la septième sera loup-garou.

On peut rompre le charme et empêcher la métamorphose du malheureux, de deux manières : en le blessant sans qu'il puisse vous blesser ou vous mordre à son tour, car, si vous étiez blessé ou mordu, vous prendriez sa place; en vous emparant des vêtements dont il se dépouille avant sa transformation, et en les jetant au feu ^

Dans certaines villes, à Bahia et ailleurs, on faisait, naguère encore, une procession, pendant laquelle la Sainte Vierge était promenée de porte en porte pour visiter les malades. Ceux qui raccompagnaient chantaient ce quatrain, qui date du temps des missionnaires portugais :

Voici venir Notre-Dame, Toute couverte de fleurs; Elle va de porte en porte Pour visiter l'habitant.

Dans la province de Maranhâo, sur les bords du Parnabyba, dans un endroit connu sous le nom de passage de Saint- Antoine, les voyageurs aperçoivent, pendant la nuit, un mouton gigantesque portant une étoile sur le front ; tantôt cette étoile semble s'éteindre, tantôt elle se rallume et lance des éclairs. Les habitants du pays expliquent

1 Chez les Portus^ais, la superstition est analogue, comme on peut le voir dans les Tradiçôes Populàres de Portugal^ par Laite de Vasconcellos, Porto, 1882,

la miraculeuse apparition de la manière suivante * :

Un moine missionnaire passait parla, un jour, chargé du produit de ses quêtes. Une bande de voleurs se jeta sur lui, le dévalisa et le tua. Mais, en vrais bandits légendaires, ils se repentirent aussitôt de leur crime, et enterrèrent le moine et son or.

Le mouton représente la victime et For est figuré par T étoile.

C'est égalemei;it des Portugais que notre peuple a hérité le goût qu'il conserve pour les pompes de Téglise. Chaque ville a sa fête populaire ayant un cachet spécial, mi-partie religieux, mi-partie profane. Ces fêtes sont célébrées aux frais des membres de quelque irmandade ou confrérie.

A Cuyabà, dans la province de Matto-Grosso, les fêtes de la Pentecôte (que nous appelons fêtes du Saint-Esprit), sont les plus populaires et les plus somptueuses 2. « Le directeur de la fête est désigné par le sort. La veille du jour où Ton doit la célébrer, il sort accompagné d'une bande de musique et de quelques amis; il porte les insignes de sa charge : une couronne en argent, un sceptre et une bannière ; il va quêter. Le pro-

' Algumas paiavraa sobre o Fetichismo religiosOf par J.-Â, de Freitas, Pernambuco, 1883.

> Noticia êobre a provinoiade MaHo^OronOi p&r J.*F. Moutiubof 9. Ptule» 18S9i

duit des offrandes s'élève ordinairement à deux contos {5,000 francs) et même davantage. Le jour de la cérémonie, ce festeiro, qui prend le nom à!empereurj s'en va à Téglise, au milieu d'un carré formé par quatre planches en bois ; les extrémités de ces planches sont soutenues par les plus hauts personnages de la ville ; sur un plateau en argent, on porte le sceptre et la couronne; la bannière précède la procession. La veille, il y a illumination et feux d'artifice depuis la porte de l'église jusqu'à la porte de l'empereur, où l'on a dressé un riche autel. Après la cérémonie religieuse, il y a distribution de viande et de vivres aux pauvres, de même que de petits pains à tout le peuple. Les autorités reçoivent des cadeaux spéciaux, qui consistent en de grands gâteaux ornés de fleurs et de rubans. Puis, il y a des courses de taureaux, comédie, ibal, etc., le tout aux frais du susdit empereur, qui dépense de quatre à cinq contos, de 10 à 12,500 francs. >>

Les fêtes de la semaine sainte gardent un caractère de recueillement exceptionnel, surtout dans les petites villes.

En 1887, j'ai assisté à la procession de « l'enterrement du Christ ». Un jeune garçon, habillé en ange, portait à la main un drap représentant la tête sanglante du Christ, ce que l'on appelle en Italie la Véronique, De temps en temps, la pro-

cession s'arrêtait, l'ange grimpait sur une chaise, et chantait d'une voix émue, en déployant la sainte image :

« vos omneSy qui transttis per viam, videte si est do^ lorsicut dolor meus/ »

A Guyabà, d'après M. Moutinho, l'église épiscopale possède une image miraculeuse du « Seigneur Bon Jésus » . Elle fut trouvée dans l'île de Manuel-Homem, sur le Rio Grande, à 225 lieues de la capitale où on la vénère aujourd'hui. Cette île doit son nom à un criminel célèbre, Manuel- Homem, qui s'y était réfugié. Il y trouva la sainte image et la garda avec dévotion. L'endroit, situé au-dessous du confluent de deux rivières, sur la route des voyageurs qui se rendaient de San-Paulo aux mines de Matto-Grosso, était trop exposé aux regards des curieux ; notre criminel dévot résolut de chercher un abri plus sûr pour sa personne. Avant de s'enfoncer dans l'intérieur des terres, il bâtit un chaume où il plaça le Seigneur Bon Jésus. Un commerçant y retrouva l'image ; il essaya en vain de la transporter ailleurs ; il appela des amis à son aide ; tous leurs efforts furent inutiles, bien que la statue soit en bois et pèse à peine quelques kilogrammes. Un autre voyageur fut plus heureux, et présentement la statue a les honneurs de la cathédrale,

Je pense que Tusage suivant est d'origine portugaise :

A Rio-de- Janeiro, pour qu'un chien ne grandisse plus, on le prend, on le place sur Tun des plateaux d'une balance, et, sur l'autre plateau, on met une quantité égale de sel ; puis, on jette ce sel à la mer.

Les marchands de sel affirment que la taille du petit chien reste stationnaire.

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