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CHAPITRE PREMIER

Le Folk-Lore. ■— Ce qu'il signifie. Sa perlée. — Folk-Lorisles brésiliens. — Les trois sources des Iradilions populaires au Brésil. — Origine blanche, origine noire, origine cuivrée. —, Le Brésil

.: primitif.

Le mot Folk'Lore, un peu rébarbatif et étrange autant; qu'étranger, a le don de surprendre quelques lecteurs. Rassurons-les dès le début.

Qu'est-ce que le Folk-Lore? Que signifie ce .mot aux allures barbares, entré de nos jours dans le vocabulaire courant? — Il est composé de deux mots anglais qui veulent dire la science, la connaissance des gens.

« Le Folk-Lore, a dit excellemment M. le comte de Puymaigre, comprend, dans ses huit lettres, les poésies populaires, les traditions, les contes, les légendes, les croyances, les supersti-

FOLK-LORB BRÉSILIEN

tions, les usages, les devinettes, les proverbes, enfin tout ce qui concerne les nations, leur passé, leur vie, leurs opinions *. »

A ceux qui s'adonnent à ces recherches de paléographie pittoresque on a donné le nom de Folk-Loristes.

Leurs collections ne constituent pas seulement un passe-temps agréable et plein de charmes.

Elles ont une valeur intrinsèque parfois considérable ; elles servent bien souvent à éclairer d'un jour tout nouveau les origines et les développements d'un peuple.

Au siècle dernier, la mère du Régent disait, en parlant de certaines chansons qui couraient les rues :

« On peut y apprendre l'histoire de la Cour mieux que dans les livres ; car, dans ceux-ci, on ne fait que flatter leâ personnes, tandis que celleslà relatent les choses telles qu'elles se sont passées en réalité ; et, de même que pour l'histoire romaine on s'applique sur les médailles, de même en ce pays on apprend la vérité par les chansons. » Cette observation convient encore mieux au Folk-Lore, dont on voit tout de suite l'utilité.

Le Folk-Lore brésilien a commencé à être connu et mis en lumière depuis quelques années

^ Folk'Lorej par M. le comte do Puymaigre. Paris, 1885, chez Perrin.

seulement. Des esprits sagaces et curieux se sont donné la tâche d'en réunir les matériaux avant que la civilisation envahissante ne les eût dispersés à jamais. MM. José de Alencar, Gelso de Magalhâes, J. -Antonio de Freitas, Gh.-Fred.

Hartt, S. Goutinho, J.-N. de Souza-e-Silva, L. Netto, Gouto de Magalhâes, Araripe junior, Baptista-Gaetano, A.-J. de Macedo-Soares, H. de Beaurepaire-Rohan, J.-J. Paranhos da Silva, Mello-Moraes fils, Garlos Jansen, Garlos de Koseritz, Pacheco da Silva junior, Bernardino de Souza, José Verissimo, Padua-Garvalho, d'autres encore, dont les noms sont cités dans ce travail, se sont mis à Toeuvre.

M. Sylvio Roméro, mettant à profit les recherches de tous ses devanciers avec une sagacité extrême, les soumettant à une critique éclairée et y ajoutant patiemment ses propres travaux, en a fait une collection aussi riche qu'intéressante. Une partie des données qu'il a amassées a paru d'abord dans la « Revue Brésilienne^ », morte aujourd'hui malgré les efforts intelligents de ses fondateurs, MM. N. Midosi et Guilherme Bellegarde, et malgré la protection spéciale dont l'honorait l'empereur Dom Pedro. Depuis, les travaux de l'éminent professeur du

* La Revisla Brazileira a paru, à Rio-de-Jaiieiro, ilepwis juin 1879 jusqu'à la fin de Taunée 1881 > et sa collection renfermé des études précieuses sur toutes les choses brésiliennes.

t*ÔLK-LOÎlE BRÉSILIEN

collège de Dom Pedro JI ont été réunis en deux volumes à Lisbonne ; M. Theophilo Braga, le Folk-Loriste portugais, les a fait précéder d'une notice et y a joint une série de notes K Mais l'auteur se plaint du plan adopté et y a vu une contrefaçon de son œuvre originale et puissante.

Moi-même, siparva licet componere 7nagms, j'ai recueilli quelques matériaux sur ces sujets, lors des trois voyages que j'ai faits au Brésil, de 1882 à 1887.

C'est de toutes ces fouilles pratiquées dans le domaine des traditions populaires de mon pays, que j ^essaierai de donner, ici une idée sommaire, en renvoyant les lecteurs aux sources que je citerai le plus possible.

On peut ranger en trois grandes catégories tout ce qui se rapporte au Folk-Lore brésilien : la première comprend les traditions populaires d'origine européenne, et, principalement d'origine portugaise ; la seconde embrasse celles qui portent surtout l'empreinte africaine; la troisième, enfin, se rapporte aux traditions d'origine indienne ou autochthone.

Ainsi ces traditions sont tantôt d'origine blanche, tantôt d'origine noire, tantôt d'origine

^ Conios populares do Brazily acompaaliados de um prologu crilico e notas comparatiVas, por Theophilo Braga. 2 vol. in-S. Esludos eobre a poesia popular bratHeira : 1 vol. Lisbonne, 1883.

LA POESIE POPULAIRB AU BRésiL 5

cuivrée. Dans leur ensemble, elles présentent un caractère général résultant de ce triple métissage direct. .

C'est là ce qui constitue leur principale originalité et leur charme puissant.

Ce métissage s'explique, d'ailleurs, facilement : à l'heure qu'il est, le Brésil accomplit encore son évolution avec le concours prononcé de ces trois éléments, fl était habité — et il l'est encore, en partie — par des Indiens cuivrés ; il a été découvert, conquis et civilisé par des blancs d'Europe, surtout par des Portugais ; et son sol a été mis en valeur sur de grandes étendues par des noirs d'Afrique.

Or, le Portugais, l'Indien et l'Africain, épars sur ses côtes et enfoncés dans ses sertôes, avaient tous quelque chose à regretter.

Le Portugais pleure la patrie absente, dont il garde Timage gravée dans son cœur. L'Africain pleure la sauvage liberté de ses déserts. L'Indien pleure son indépendance confisquée.

Ces trois parias — l'un des villes somptueuses, l'autre des solitudes ardentes, l'autre des forêts vierges — ont entre eux un lien commun : tous ils aiment, et ils aiment ce qui est loin ou ce qu'ils ont perdu. Leur amour se traduit par des chants, des fêtes, des prières, des invocations, sous mille formes diverses ; car l'amour est bavard autant qu'il est clairvoyant. Il se plaît à redire ses mélan-

colies aussi bien que ses félicités, et, comme le faisait remarquer Tun de nos anciens auteurs, ceux qui ont représenté Gupidon ayant ^un bandeau sur les yeux, devaient être aveugles euxmêmes. On pourrait en dire autant de ceux qui ont fait de Tamour une divinité silencieuse, et qui s'en vont répétant que ceux qui aiment doivent redouter le sort de ce personnage des contes arabes, dont le trésor disparaissait dès qu'il essayait de le compter.

Ces exilés, ces vaincus dont nous venons de parler, ont manifesté leurs regrets et leurs joies sous des formes que nous allons surprendre. Les trésors de leurs croyances sont restés intacts, et nous pouvons y puiser à pleines mains, nous bornant à en mettre au jour les perles les plus précieuses. Nous nous convaincrons ainsi que c'est dans cette mine, où dominent trois filons diversement coloriés, qu'ont pris naissance les traditions populaires du Brésil.

Au début, on dirait qu'ils s'étendent parallèles les uns aux autres, sans se confondre. Ces traditions vivent côte à côte, sans contact. Peu à peu, les trois filons se rapprochent, se rejoignent, se confondent, et de leur amalgame naissent les traditions populaires que nous avons à étudier. Ces traditions n'ont plus un caractère exclusivement portugais ; elles n'ont pas l'empreinte spéciale de l'Afrique, pas plus qu'un cachet pure-

ment indien. Elles sont le résultat de toutes ces alluvions.

Ce développement graduel des traditions n'a rien que de très naturel.

Pendant les premières années de la découverte — car le Brésil n'est pas bien vieux dans le monde civilisé : Marot composait déjà des vers pour Marguerite de Navarre ; Rabelais était déjà né ; Du Bellay et Ronsard allaient paraître, quand, en 1500, un marin portugais découvrit ce pays, par hasard, comme on découvre tant de bonnes et belles choses en ce monde, — pendant les premières années de la découverte, dis-je, chacun vit à part : le Portugais conquérant, l'Indien conquis, et l'Africain qui vient partager le triste sort de l'aborigène.

Il y a un Brésil... sur les mappemondes. Il n'y a pas encore des Brésiliens.

C'est ainsi que la science prend un œuf de poule, et nous montre que, s'il n'y a pas encore de poulet, il y a tout ce qu'il faut pour en faire un. Ce blanc et ce jaune, qui ne nous disent rien, à nous, profanes, contiennent, paraît-il, tous les principes chimiques nécessaires pour faire du sang, des os, des nerfs, le cerveau, la moelle, les poumons, le cœur, les vaisseaux, l'estomac, les intestins, les glandes, la peau, les plumes, — un poulet complet. Il y faut seulement de la chaleur et de l'air.

Ainsi pour les peuples. Il y faut seulement du temps et des croisements.

Or, le temps et les croisements ont opéré leur œuvre à l'heure qu'il est et depuis longtemps. Les traditions populaires brésiliennes, issues de. ces trois sources, sont là; nous allons les examiner rapidement.

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