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CHAPITRE IV

Poésie d'origine indienne. — La création de la nuit. — « Matintapereira » et « Maly-Tapérê. » — Les « bains de fortune ». — Les dents. — Le carnaval et les crabes. — Le « poisson-pierre ». — Fétiches. — Comment on appelle le vent. — La fête des Rois. — Le glorieux Paint Thomas. — Saint Thomas, premier apôtre' du Brésil. — Avant-coureurs de la mort. — Sorts. — L'oraison de saint Georges. — Comment on peut se concilier ses ennemis, — Le signe de la croix. — Le cheval-marin. — Un porte-bon beur. — Deux berceuses. — Sauvages et Gascons.

La folle du logis joue un grand rôle chez les Indiens. Leurs poésies et leurs conceptions ont le plus souvent un cachet de finesse séduisante.

Lorsque Ton étudie de près leurs rêves mélancoliques et leurs étranges intuitions, on se prend à douter : on ne sait pas trop si Ton a affaire à une race sauvage qui émerge de la barbarie ou à une race déchue de sa grandeur primitive, ayant connu des jours plus civilisés. On comprend alors José de Alencar écrivant avec assurance :

« Je pense que le Brésil est le berceau de Thumanité, et que l'Adam de la Bible, Thomme rouge façonné d'argile, a été le tronc de cette race américaine, que d'aucuns supposent une dégénération des autres, tandis qu'au contraire elle en est Içi source commune. »

M. Gouto de Magalhâes va nous dire dans son « Selvagem » comment ils ont imaginé la création et l'apparition de la nuit, qui dormait au fond des eaux. Ainsi, dans Tlliade d'Homère \ le sommeil, sous la. forme du cymandis, l'oiseau bronzé^ était tapi dans le feuillage parmi les rameaux d'un pin. Voici la légende indienne ^ :

a Au commencement, il n*y avait pas de nuit ; il y avait seulement jour tout le temps. La nuit était endormie au fond des eaux. Il n'y avait pas d'animaux ; toutes choses parlaient.

« La tille de la Cobra-Grande (le grand serpent), raconte-t-on, s'était mariée à un jeune homme. Ce jeune homme avait trois serviteurs fidèles. Un jour il appela les trois serviteurs, et leur dit; — « Allez vous promener, car ma femme ne veut pas dormir avec moi. » Les serviteurs s'en allèrent, et alors il appela sa femme pour dormir avec lui. La fille de la Cobra-Grande lui répondit : — <i II ne fait pas encore nuit. » Le jeune homme lui dit : — « Il n'y a pas de nuit ; il n'y a que le jour. » La jeune femme paria: — « Mon père possède la nuit. Si tu veux dormir uvec moi, fais-la chercher à travers le grand fleuve. » Le jeune homme appela ses trois serviteurs ; la jeune femme les envoya chez son père pour qu'ils en rapportassent un noyau de tucuman ^.

1 Iliade, XIV, 289-291.

3 M. Emile Âilain a publié (Rio-de-Janeiro, 1883) la traduction en français des contes indiens donnés par M. Coulo de Magalhâes. J'ai préféré traduire moi-même ce conte de Toriginal fourni par M. de Magalhâes.

3 Le fruit de ce palmier est rond et jaune^ quand il est mûr. Il se compose d'une pellicule résistante, d'une masse charnue fibreuse qui entoure un noyau en forme de coco.

« Les serviteurs s'en allèrent, arrivèrent chez la Cobra-Grande ; celle-ci leur remit un noyau de tueuman bien fermé, et leur dit : — « Le voici ; emportez-le. Allez 1 Ne Touvrez pas, car autrement tout est perdu. » Les serviteurs 8*en allèrent, et ils entendaient du bruit à l'intérieur du noyau de tueuman, un bruit qui sonnait ainsi : ten, ten, ten !... chi !... C'était le bruit des grillons et des petits crapauds qui chantent la nuit.

« Quand ils furent déjà loin, l'un des serviteurs dit à ses compagnons : — « Voyons ce que c'est que ce bruit. » Le pilote dit : « Non pas, car nous nous perdrions. Allons-nous-en, allons, rame ! » Us s'en allèrent et continuèrent à entendre le même bruit à l'intérieur du noyau de tueuman, et ils ne savaient pas quel bruit c'était.

« Comme ils se trouvaient déjà fort loin, ils se réunirent au milieu de leur barque, allumèrent du feu, fondirent la résine qui bouchait le noyau, et l'ouvrirent. Tout d'un coup, tout devint noir ! Le pilote dit alors : — « Nous sommes perdus, et, à cette heure, la jeune femme sai( déjà chez elle que nous avons ouvert le coco de tueuman. »

« Ils poursuivirent leur route. Au même moment, la jeune femme, chez elle, dit à son mari : — « Us ont lâché la nuit; allons attendre demain. » Alors toutes les choses qui étaient éparses par le bois se transformèrent en animaux et en oiseaux. Les choses qui étaient éparses par le fleuve se transformèrent en canards et en poissons. Du panier fut engendré l'once ^ ; le pêcheur et son embarcation furent transformés en canard ; de sa tête naquirent la tête et le bec du canard ; de la barque, le corps du canard ; des rames, les jambes du canard.

1 C'est pour cela que l'oQce est tachetée : les trous du panier deviareat des taches.

« Quand la fille de la Cobra-Grande vit Tétoile de Taube, elle dit à son mari : — « L'aube commence à poindre ; je vais séparer le jour de la nuit. » Alors, elle enroula un fil, et lui dit : — « Tu seras le cujubin. » Elle fit ainsi le cujubin \ peignit la tète du cujubin en blanc, avec de la tabatinga ^, peignit ses jambes en rouge avec du roucou 3, et lui dit alors : — « Tu chanteras pour toujours quand le matin commencera à poindre *. » Elle enroula le fil, secoua de la cendre sur lui, et dit : — « Tu seras Tinambu *, pour chanter aux diverses heures de la nuit et à Taube. »

« Depuis lors, tous les oiseaux ont chanté à leur heure, et tous chantent à Taubepour réjouir le commencement du jour ^.

« Lorsque les trois serviteurs arrivèrent, le jeune homme leur dit : « Vous n'avez pas été fidèles ; vous avez ouvert le noyau de tucuman, vous avez lâché la nuit, et tout s'est perdu, et vous aussi, qui ôtes métamorphosés en singes, vous marcherez pour toujours sur les branches des arbres. »

« Leur bouche noire etle liséré jaune qu'ils ont sur le bras, c'est encore, raconte-t-on, la marque de la résine qui

^ Espèce de faisan au plumage rouge, à la tôte blanche; il chante au point du jour. Les ornithologues lui donnent le nom de Pénélope tàumanensis.

s Argile; il y en a de plusieurs couleurs; celle-ci était blanche.

3 Bixa orellana.

^ Nous avons, dans le nord du Brésil, un autre oiseau qui chante à Taube, et auquel le peuple donne le nom de Maria jà é dia (Marie il fait jour.) Son chant semble, en effet, répéter cette phrase.

^ Espèce de perdrix qui chante à des heures déterminées de la nuit. C^est le Pezus Niambu^ de Spix.

^ Les hoccos ou mutuns [crax) chantent aussi, d'après les indigènes, régulièrement de deux en deux heures. J'en ai eu plusieurs, pendant longtemps, dans mon jardin, à Paris, mais je n'ai jamais pu vérifier l'exactitude de cette tradition.

bouchait le noyau de tucuman, laquelle coula sur eux au moment où ils la fondirent ^ »

L'Indien, même l'Indien en contact constant aveo la civilisation, est resté un être superstitieux. Sa superstition a gagné ceux qui l'entourent.

Pendant mon enfance, vivant dans une grande ville, coname Para, combien de fois n'ai-je pas été effrayé par l'horrible matmta-pereira !

Pendant la nuit, on entendait les cris lugubres et saccadés d'un petit oiseau nocturne, le matintapereira. Les mères brésiliennes, pour effrayer les enfants, leur racontaient que c'était là le cri d'une sorcière négresse ou indienne. Les mendiantes, au courant de la superstition générale, ne se faisaient aucun scrupule de mettre à profit la terreur des enfants et la complicité des mères. Le matin venu, on était sûr de voir apparaître une vieille mégère, qui demandait du tabac ou de l'eau-devie de canne. C'était le matinta-pereira de la veille, qui venait prendre des arrhes pour cesser sa promenade nocturne !

Les mots matinta-pereira sont une corruption des mots indiens maty-tapérê. Dans la mythologie indienne, le maty-tapérê est un petit nain boiteux.

^ Chez les Papous de la Mélanésie, Qat, être de la race préhumaine, produisit l'Aurore pour la première fois eu coupant l'obscurité avec un couteau d'obsidienne rouge; ensuite « les oiseaux annoncèrent le matin. » (A. Lang.)

Le mythe s'est transformé dans les villes, et il tend à disparaître. On devient moins crédule peutâtre.

Ceux qui ne sont pas heureux en amour s'a dressent, d'après M. Padua-Garvalho, à quelque vieille qui leur fournit des « bains de fortune », de bonne fortune, cela va sans dire. Elles jettent dans Teau quelques feuilles de tajàs (calladium) de diverses espèces et les racines odorantes de la priprioca. L'amoureux transi doit se verser Feau sur la tête par trois fois, puis il doit se croiser les bras comme s'il embrassait sabien-aimée. Pendant ce temps-là, la vieille récite cette prière étrange :

« Vent qui ventes à travers ce monde du Christ, si tu rencontres une Telle, tu lui donneras trois coups au cœur pour qu'elle ne pense qu'à moi et vienne me parler.

« Vent, apporte-moi sa pensée et son corps; qu'elle ne puisse avoir de repos avant de me voir, comme Marie Très Sainte n'en a pas eu avant d'avoir vu son fils bienaimé dans son divin tribunal.

« Une Telle, tu vas, tu viens, tu pleureras après moi.

« Gœur, je te brise ; sang, je te bois ; pensée, je t'arrête. Si tu es avec un autre, il te détestera, il deviendra pour toi de la saleté, de la boue du rivage ; et moi, une Telle, je deviendrai pour toi une pierre de diamant : clair comme le soleil, joli comme les étoiles, beau comme la lune.

« Vent, si cette prière me réussit, tu tournoieras,et une Telle se montrera derrière toi »,

A Para, lorsque Ton veut qu'une dent repousse vite, on prend celle qui vient d'être arrachée et on la jette sur le toit de la maison.

On croit également que l'homme a beau se laver les mains, l'eau reste toujours un peu trouble, fûtce à la dixième ablution. Il en est autrement de la femme dont l'eau reste propre et claire après deux ou trois ablutions, car l'homme a été fait de boue, et la femme a été tirée de la chair de l'homme.

A la fin du carnaval, tous les crabes sortent de leurs trous pour faire la fête, disent les Indiens. AQuatipourou, près de Bragança, un magistrat eut l'occasion de vérifier le fait : c'était un mardi-gras, et tous les crabes étaient dehors.

A certaine époque du mois, on ne peut pas manger le poisson-pierre (peixe-pedr.a) : ceux qui en mangent sont sûrs de mourir. Le narrateur a vu mourir quelqu'un qui en avait mangé dans un hôtel de Soure.

Quiconque porte avec soi un œil de bôto (marsouin fluvial) se fait aimer de tout le monde. Il y a des fétiches qui opèrent le même miracle : ce sont des sachets où l'on coud le membre viril du jaguar et certaines espèces de calladium. Je possède dans ma collection plusieurs de ces fétiches.

Lorsque les Indiens voyagent en canot, et que le vent ne souffle pas assez fort pour gonfler leurs voiles, ils l'appellent; tantôt ils sifflent, tantôt ils

tirent un son prolongé du fond percé d'une bouteille ; tantôt ils soufflent dans une espèce de trompette de bambou, dont je possède un échantillon dans ma collection amazonienne.

Le jour des Rois, dans plusieurs petites villes, les jeunes gens se déguisent en bergers et les jeunes filles en bergères. Ils s'en vont chantant joyeusement dans les rues et dans les maisons, où les portes s'ouvrent devant eux à deux battants, et où Ton remplit leurs plateaux d'aumônes en argent pour les pauvres. Bergers et bergères jouent de la guitare ou agitent des tambours de basque. Lorsque, par hasard, une porte ne s'ouvre pas, les bergers chantent en chœur ces vers satyriques :

Cette barbe de son N'a rien à nous donner, Fasse Dieu qu'elle se transforme En épervier cara-cara * .

La veille des Rois, à Bahia 2, ces bandes de jeunes gens, précédées de flambeaux, accompagnées de guitares, de violons, de tambours de basques, de castagnettes, remplissent lés quar-

* Le Faloo ou Polyborua brctëiliensis des ornithologistes.

* Voir un intéressant article de M. le D' Mello-Moraes fils dans la Gatela de Nolidas, de Rio, n* du jeudi 5 janvier 1888.

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tiers populaires. Elles vont à la Lapinha, où se trouve installée une grande crèche avec des personnages évangéliques de grandeur naturelle. Les maisons ont leurs fenêtres ouvertes, les salons sont illuminés, en attendant la visite des bergers et des bergères. Mais ces maisons ont leurs portes fermées, car c*est de la rue que doivent partir les chants, tout d'abord. En effet, tout à coup on entend chanter du dehors :

Hé là-bas, nobles gens, Écoulez et vous entendrez, Car des parages d'Orient Sont arrivés les trois Rois.

Gaspar, Melchior, Balthazar Sont accourus de l'Orient Pour adorer l'Enfant-Dieu, Jésus-Christ tout-puissant.

Le premier apporte de Tor Pour dorer son trône ; Le deuxième, de Tencens Pour encenser r Enfant ; Et Tautre de la myrrhe Sachant qu'il est mortel...

Ouvrez votre porte.

Si vous voulez l'ouvrir.

Car nous venons de loin Et voulons nous en aller.

Si la porte demeure fermée, le chœur continue à chanter dans la rue :

Si VOUS dormez, éveillez-vous Du sommeil où vous êtes, Car par une nuit si heureuse Il est bon de ne pas dormir.

Cette maison est fort bien faite En dedans, mais pas au dehors ; Dedans, elle a roses et œillets, Dehors, à peine basilic.

Eh 1 M. le maître de céans I Rameau de grand romarin, Son ombre nous protège.

Qu'il pleuve, qu'il fasse beau.

M. le maître de céans Est un homme que Dieu a peint ; Mettez la main à la poche, Payez à Tinstant qui vous loue.

Donnez donc vite,

Si avez quelque chose à donner,

Car nous venons de loin.

Et voulons nous en aller.

La porte s'ouvre toute grande : la bande joyeuse s'y élance en dansant, en jouant et en chantant :

Si j'avais su

Qu'il y avait fête.

J'aurais amené les mulâtresses

Que mon cœur aime tant.

Mais la bande ne fait qu'y passer, car le plaisir la réclame ailleurs, et elle continue sa course folle après de courts ébats.

M. Mello Moraes fils raconte que, la veille des Rois, on tire les cocos dans tout le nord du Brésil. En Amazonie, je les ai vus tirer à la Pentecôte. Une nuit du mois de mai 1887, mon ami Tavocat D.-O. Braga-Gavalcanti et moi nous nous rendions en canot à une maison de campagne dans les environs de Manàos. Il faisait très noir, et notre canot s'était égaré dans le dédale des igarapés. Tout à coup, les sons d'un tambour de basque frappent nos oreilles. Nous abordons. Dans la maison rustique, un groupe de métis et de tapuyos fêtait la Pentecôte, en chantant d'un ton criard :

(Le ckanieur) Sur la paume de ta main,

Je donnai, Tautre jour, un baiser :

J'en revins la bouche parfumée D*ane odeur de fleur de melon d*eau.

[Le chœur] Aniba^ aniba, siri-ganguê

CajueirOy Cajua, Aniba, aniba, siri-ganguê, Je veux voir ma yaya (demoiselle).

Les Indiens christianisés conservent encore aujourd'hui dans leurs fêtes des vestiges manifestes du fétichisme primitif.

Au mois de février 1885, je me trouvais au lac de Janauary, près de Manàos, dans ce coin poétique célébré par Louis Agassiz. Une bande joyeuse y arrive inopinément, quêtant en procession à Toccasion de la fête de saint Thomas.

Hommes et femmes avaient revêtu leurs plus beaux atours.' Les femmes agitaient des tambourins enrubannés ; les hommes grattaient le cara-

cacha ^. Ils chantaient un hymne dont j'ai noté les paroles naïves :

Sus alerte, la compagnie !

Sus, alerte, avec allégresse !

Voici l'heure de louer Le glorieux saint Thomas.

Sus alerte, la compagnie!

Sus alerte, avec allégresse!

Qui nous donnerait la jolie rose Pour le glorieux saint Thomas.

Maintenant, adieu, fleur gentille !

Voici Theure de louer Le glorieux saint Thomas.

Maintenant, adieu, la compagnie !

Ce culte envers le glorieux saint Thomas se

' Cet instrument indien, dont je possède un échantillon dans ma collection, est fait d'un gros morceau de bambou creux. Sur l'un des côtés de ce rouleau, on a pratiqué des saillies horizontales. On le racle avec un petit moreeau de bois, et il produit un grincement strident qui fait les délices des indigènes.

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rattache à une ancienne tradition indienne, d'après laquelle Tapôtre sceptique aurait été le premier missionnaire de la foi chrétienne parmi les autochthones du Brésil avant la découverte de ce pays par les Européens. Le fameux chroniqueur des jésuites, le Père S. de Vasconcellos, fait mention de cette légende, qui a dû être imaginée par les jésuites venus depuis la conquête ^ On a voulu voir dans le Sumé, dont parlaient les Indiens, le nom de Thomé (en portugais) ou Thomas. Le fameux indianiste brésilien, M. Baptista Gaetano croit que Sumé signifie : le père étranger, ce qui serait assez conforme à l'interprétation donnée par les jésuites.

Saint Georges a aussi ses dévots à Parà^.

Si vous avez des eûnemis qui vous persécutent et si vous désirez les éviter ou passer à côté d'eux sans qu'ils vous voient, rien n'est plus simple : cachez-vous derrière un arbre ou même baissezvous seulement derrière votre canne, et récitez cette prière :

« Saint-Georges, cavalier-martyr, vainqueur des batailles et des tapages ; saint Georges, cavalier-martyr, monta sur son cheval blanc, prit sa grosse épée, chemina son chemin, arriva à la porte de Jésus-Christ, et le saint apôtre de celui-ci lui demanda : — « Où allez-vous,

^ Chronica da Companhia de JesuSj Rio, 1864, 2* édilion, p. 36. ^ Padua-Carvalho.

Georges, cavalier-marlyr ? » Il lui répondit : — «Je vais à Rome vaincre des batailles et des tapages. » — « Allez,, allez, Georges, cavalier-martyr, emportez ces trois croix {iciy il faut faire trois signes de la croix : tun sur la paume de la mairie Vautre sur la poitrine j le troisième sur le dos) : Tunp. devant, Tautre au milieu, l'autre derrière. Vos ennemis, s'ils ont des yeux, ne vous verront pas ; s'ils ont une bouche, ils ne vous parleront pas ; s'ils ont des mains, ils ne vous relèveront pas ; s'ils ont des pieds, ils ne vous attraperont pas. Leurs fusils jetteront de Teau par les canons; leurs poignards auront la pointe brisée; leurs lances et leurs épées éclateront en morceaux ; leurs balles dévieront, et ainsi vous serez vainqueur de toute chose. »

« Saint-Georges, cavalier-martyr, vainqueur des batailles et des tapages, triomphez de tous les maux qui se dressent contre moi. Ainsi soit-il. »

Pour vous concilier les bonnes grâces de quelqu'un qui est brouillé avec vous et vous veut du mal, récita cette prière d'une efficacité éprouvée :

« Pierre de l'autel, vous qui avez été trouvée dans la mer, vous qui avez été enterrée dans la terre et consacrée à Rome, — de même que nul, ni prêtre, ni évoque, ni cardinal, ne peut dire la messe que sur vous, de même que vous calmez la foudre, les éclairs, le tonnerre et les bœufs sauvages des plaines, les lions et les tigres féroces, — de même je veux que vous calmiez le cœur de X, pour qu'il ne puisse pas vivre sans moi et pour qu'il devienne doux comme un agneau pour tout ce que je voudrai. Ainsi soit-il. »

Puis, on récite un pater et un ave en mémoire de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Il y aurait bien long à dire sur les superstitions qui subsistent encore soit parmi les Indiens semi-barbares des malocas, soit parmi les tapuyos ou Indiens à demi civilisés des villages, des bourgs et des hameaux.

Ainsi, d'après le chanoine Bernardine de Souza, le caramury est un fruit savoureux qui ne se récolte, dit-on, que de deux ans en deux ans. Si, par hasard, Tarbre vient à porter des fruits deux années de suite, les Indiens Mauhés sont dans la désolation : Tun de leurs chefs, quelque puissant tuchàua — c'est le nom qu'ils donnent à leur cacique — est menacé de mort.

Parmi les signes avant-coureurs de la mort, il faut citer en première ligne un oiseau assez répandu dans la vallée de l'Amazone : on le nomme rasg a-mort alha (déchire linceul mortuaire). S'il se fait entendre près d'une maison, c'est un indice infaillible de mort, ou, tout au moins, de maladie grave. L'oiseau est de la taille d'une poule, jaune, avec des points noirs et blancs sur son plumage, la tête et les ongles comme ceux d'un hibou. Son cri ressemble parfaitement au cri que fait un morceau de calicot que l'on déchire violemment ; pour que l'illusion

soit plus complète, avant de faire entendre ce bruit lugubre, il frappe son bec en imitant le son que font les ciseaux ! Aussi comme on craint Tépouvantable rasga-mortalha, malgré le proverbe portugais-brésilien :

Casamento e mortalha No céu se talha ^

(Mariage et linceul Se taillent dans le ciel)

Lorsque quelque page * veut se venger d'un ennemi, il lui jette un sort, un feitiço, et lui introduit dans le corps une maladie mystérieuse, que les Indiens nomment caruàra.

Les civilisés eux-mêmes empêchent le diable, le teigneux f comme ils l'appellent, de s'introduire dans leur corps, en faisant le signe de la croix sur leur bouche, avec le pouce, toutes les fois qu'ils baillent.

Tout près de Parintins, la première des villes de la province de l'Amazone que l'on trouve sur sa route lorsque l'on remonte l'Amazone en venant d'Europe, se trouve une île, située dans la rivière Haycurupà. Il y a là de hautes terres excellentes pour la culture. Nul, cependant, n'ose s'y installer. C'est là, en effet, le séjour préféré du terrible cheval marine — un poisson qui a la forme d'un

1 Médecin, prêtre et devin, chez les Indiens sauvages et à demi civilisés.

cheval, comme le lamantin fluvial de l'Amazone a la forme d'un bœuf (poisson-bœuf). Qui Ta jamais vu? — Personne et tout le monde. Doutez-vous de son existence? — Tenez : voici l'époque où la rivière baisse, en laissant à découvert les plages au sable fin. Allez sur la plage de l'île, au pied de la colline, et vous y rencontrerez, épars çà et là, des ossements, des poils, des écailles, des plumes, qui témoignent de l'existence du mystérieux cheval marin.

Si vous approchez du tronc de certains arbres, vous entendez un cri ou plutôt une plainte répétée à des intervalles réguliers, et semblant se résumer dans ce mot : eu nan ! Regardez bien : vous y apercevrez un crapaud grisâtre, aux yeux rouges, sans l'aspect repoussant de ses congénères. Il sécrète une matière résineuse, dont il fait une espèce de marmite, qui lui sert de nid. Si vous trouvez un de ces crapauds, réjouissez-vous : c'est un porte-bonheur, sans compter que la résine qu'il sécrète peut remplacer les pastilles du harem tant l'odeur en est délicieuse quand on la brûle.

J'ai dit, en parlant des berceuses d'origine portugaise, que cette poésie maternelle est très riche au Brésil.

Pour bercer leurs enfants, les indiennes chantent une cantilène où elles invoquent le souvenir de Vacutipurù.

L'acutipurù est un joli petit singe, au poil très fourni, d'un noir luisant; il a les pattes veloutées, et il redresse toujours sa belle queue comme un panache triomphant. Cet amour de singe est un dormeur, et son sommeil est tranquille et profond. Aussi, quand elles balancent leur jeune progéniture dans un hamac en fibres de palmier, les mères indiennes chantent-elles * :

« Acutipurù, prête-moi ton sommeil, pour que mon enfant puisse dormir à son tour. »

Les mères brésiliennes de T Amazone ont emprunté aux Indiennes cette berceuse, en remplaçant le singe par un oiseau du pays et en y introduisant des fioritures. Voici cette variante des civilisés :

Murucututù ^,

Prête ton sommeil

A cet enfant

Qui ne veut pas dormir.

Murucututù,

Viens manger

Cet enfant.

Murucututù,

Marmite sans anse,

Que celle qui fa enfanté

Te fasse un cil.

^ ËQ indien : Âcutipurû, iparû iierupecé cimitanga-miry uquôre uarâraa.

* Espèce de hibou.

Murucututù, Marmite sans fond, Que celle qui t'a enfanté Te donne un baiser.

En proférant ces derniers mots la mère embrasse son enfant.

Je terminerai ce chapitre en citant deux mots superbes des Guayacurùs, tribu guerrière de la provHice de Matto-Grosso, la même que les Paraguayens nomment May bas, paraît-il.

Un jour, un sauvage de cette tribu prend la liberté de causer avec le bon Dieu. Il lui demande pour quel motif les autres tribus indiennes comptent tant d'hommes, tandis que la sienne, au contraire, en a un nombre si restreint. Le bon Dieu daigne lui répondre : — C'est que, dit-il, les Guayacurùs sont les hommes les plus vaillants de la terre ; s'ils étaient nombreux, toutes les autres tribus seraient détruites ou réduites en esclavage par leur vaillance ^ . — Mais, reprend le sauvage, vous avez donné aux autres Indiens des arcs et des flèches ; pourquoi vous étes-vous contenté de nous donner, à nous, un simple bâton de ceriva ^? — Tu es déjà si terrible avec ce simple bâton, répondit le bon Dieu ; que ferais-tu donc si, comme leg autres, tu avais des arcs et des flèches à ta disposition ?

Il y a des Gascons, on le voit, même parmi les sauvages.

^ Le chef de division Claudfo Soido; Revisla da Exposiçâo Afi" Ihropologica^ Rio-de-Janeiro, 1882.

2 Les Guayacurùs ont pour toute arme un bâton de cinq à 6ix palmes de longueur, et d'un pouce de diamètre, à peu près. Ce bâton est fait du bois d'un palmier appelé cirivaibois noir et pesant.

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