‹ Folk-lore brésilienChapitre 13 sur 77 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les € Modinhas ». — Violft et Gavaquiofao. — ' La modinha de € TAveugle d'amour » (paroles et musique). — Le cururù. ^— Le luadù. — Comment on le danse. — Ses charmes. — € Panier, mon bon panier ». — « Viens ici, Bitou ». — Airs populaires.. — La « piroleta ». — Chanson de la blatte. — Récitatif des rues. ^«

Les romances populaires, auxquelles on donne le nom de modinhas y étaient autrefois en grand honneur d'une extrémité à Tautre du Brésil, et donnaient une physionomie nationale hien caractérisée à la musique vulgarisée et chantée dans les rues, dans es salons et dans les fêtes intimes. Ces airs populaires nous venaient du Portugçil, où de tout temps ils ont été fort goûtés. Le Portugal lui-même semble les avoir empruntés aux Arabes, et un connaisseur m'affirme que ces « timbres » ont un air de parenté frappant, d'un * côté avec la musique des aimées, de l'autre avec les chiardachs hongroises.

Les Brésiliens, peuple éminemment mélomane, commencent malheureusement à négliger de plus en plus ce genre national. La romance française, la « scie » des cafés- concerts, les -airs d'opérette sont en train de faire disparaître ces « timbres »

simples et naïfs, tandis que le « cancan » et le « chahut » s'apprêtent à détrôner le « fadinho », le « sapateado » , le « lundù » et les autres danses du pays. Cependant, ces « modinhas », accompagnées tantôt par la guitare, tantôt par la viola ^ ou le cavaqumJio '^, étaient un produit excessivement curieux de la muse des métis brésiliens. Satiriques parfois, sentimentales le plus souvent, elles reflétaient admirablement Timage de nos mœurs.

Voici une modinha, dont je reproduis les paroles et la musique (morceau n® 4) :

Laissez passer le mendiant, Vous qui n'avez pas perdu la vue; Je n'attends une aumône Que des aveugles comme moi.

Ne me laissez pas m'égarer Dans cette immense obscurité ; ange, qui m'aveuglas, Viens, du moins, me tendre ta main.

1 D'après M. I. da Cunha, la viola a uue forme absolument identique à celle de la guitare, et se joue avec les doigts, au contraire de la mandola et du mandolino. Elle est un peu plus petite que la guitare et a des cordes de métal. La viola ressemble assez à Tancienne mandore française. Dans un passage de la description de la visite du Père Christovam de Gouvéa à difTérentes provinces du Brésil, description écrite par Fernam Cardim en 1583, on lit : Dans les villages des fils des Indiens, beaucoup d'entre eux jouaient déjà de la flûte, de la viola, etc.

2 Le cavaquinho a la forme d'une guitare minuscule; il a quatre cordes.

On croit que je v is et je ne vois rien, Je sens que je suis un aveugle ; A quoi me- servent les yeux, Puisque leur lumière s'est éteinte ?

Jadis je craignais la mort, Maintenant c'est la vie que je crains, Je sens mon âme abattue, Je sens mon cœur sans vigueur.

Fatigué de tant souffrir, Vers la mort je lance mes yeux ; C'est là que je vois mon repos Et ma dernière consolation.

Lorsque je te vis, mon ange, Une lumière divine m'éclaira; Lorsque tu disparus de ma vue, La lumière de mes yeux s'éteignit.

Si je tombe, donne moites bras.

Secours-moi, ange de Dieu ; La vue me reviendra peut-être Si je retombe dans tes bras.

iMatto-Grosso, d'après M. Moutinho, la danse honneur s'appelle le cururu ; les hommes nent un cercle et voltigent à qui mieux mieux, en ant du côcho, qui est une mandore grossière, n chantant des vers improvisés sur un ton lotone. Voici un échantillon de ces vers :

Là-bas, sur la colline,

Madame, .

Il y a un arbre de jatobà :

Il n*y a rien de plus pire,

Madame, Qu'un homme qui se marie I

Le lundùest plus populaire, et on le danse dans tout le Brésil. Il est d'origine noire.

Voici comment on Texécute :

Les danseurs sont tous assis ou debout. Un couple se lève et commence la fête. C'est à peine s'ils remuent en commençant : ils font claquer leurs doigts avec un bruit de castagnettes, lèvent ou arrondissent les bras, se balancent mollement. Peu à peu, le cavalier s'anime : il évolue autour de sa dame, comme s'il allait l'entourer de ses bras. Celle-ci, froide, dédaigne ses avances; il redouble d'ardeur, elle conserve son indifférence souveraine. Maintenant, les voilà face à face, les yeux dans les yeux, presque hypnotisés parle désir. Elle s'ébranle, elle s'élance; ses mouvements deviennent plus saccadés, et elle se trémousse dans un vertige passionné, tandis que la viola soupire et que les assistants, enthousiasmés, battent des mains. Puis, elle s'arrête, haletante, épuisée. Son cavalier continue son évolution pendant un instant; ensuite, il va provoquer une autre danseuse, qui sort du rang, et le lundù recommence fiévreux et sensuel.

iy

Le lundù a des charmes qui tournent les têtes .es plus solides. Témoin ce duo entre un maître c3e musique et une de ses élèves * :

L'Élève. — Pardon, Monsieur le professeur.

Le Maître. — Entrez donc, Mademoiselle.

L'Elève. — Comment vous portez-vous, mon maître?

Le Maître. — Pas trop mal. Allons-y, ma chère, allons, à notre leçon. Chantez bien juste, et battez la mesure en règle.

L'Élève. — Oui, oui, je suis prête, mais veuillez m'excuser

Le Maître. — Comment donc?...

L'Elève. - Car je suis assez enrouée : je ne pourrai pas très bien chanter.

Le Maître. — N'importe, je vous excuse ; allons-y et écoutez-moi ; c?o, re, mz, /*«, sol, la, si. Entendez-vous, jeune fille, entendez-vous comme je chante ?

L'Élève. — Parfaitement, Monsieur, j'entends bien.

Le Maître. — Hé bien? commencez tout de suite, et bien .juste.

L'Elève. — Fa, mi, do, ré, fa, do.

Le Maître. — Do, do^ do Dans la chute, vous allez

mal, et je ne sais pourquoi, depuis le temps que je vous enseigne, chaque fois ça va plus mal. Tenez : la bouche bien ouverte, la mesure bien prolongée, les narines bien dilatées ; voyez ma posture.

L'Elève. — Oui, Monsieur, je commence. J'ai besoin d'apprendre le solfège : mi, ré, fa, do, fa, do, la

Le Maître. — Où voyez-vous fa, do, do, la? Allez apprendre autre chose; vous n'avez pas de dispositions pour la musique ; cherchez un autre métier.

* Nova Collect , loc. cit.

L'Élève. — Oui, Monsieur, oui, cher maître, je vousl p promets d'étudier; si vous le voulez bien, je vais danserj a un lundù.

Le Maître, à pari. — Diable î La voilà qui me vient tenter! Car elle sait que mon cœur sensible ne sait pas résister à cela (Le lundù commence).

L'Élève, en dansant, — Dites-moi maintenant, cher maître, n'aimez-vous pas mieux danser avec de petites grimaces et des gestes langoureux qui arrachent des larmes au ciel lui-même?

Le Maître, en dansant, — C'est si bon, c'est si plaisant, que si j'avais quelque argent, je te dirais toute ©a vie : Côrta jâca, côrta jdca! ^

Les deux, dansant, — Bravo, mon amour, c'est à faire trembler. Tartines de coco, petits pâtés au miel, soupirs et exclamations de monbien-aimé... Oui, il est beau, il est agréable de mourir attaché à tes bras, d'y perdre la vie... Oh ! là, Mam'zelle Marie, eh ! là-bas, regardez les cochons à la grille d'entrée. Si les cochons sont entêtés» tlanquez'les dans la casseroUe.

L'Élève. — Do, ré, mi, fa, sol, la, si, jusqu'à la prochaine fois.

Le Maître. — Adieu. N'oubliez pas de bien étudier votre leçon.

Les deux, chantant et dansant, — Bravo mon amour, c'est à faire trembler. Oh I là, Mam'zelle Marie, eh ! làbas, etc.

C'est là le ton général du lundù chanté : il est gouailleur, désordonné, abracadabrant, avec une

* Refrain connu d'un lundù. Mot à Mot: Coupe le fruit du jaquier, coupo le fruit du jaquier.

LA POESIR POPlJIAlRïîî AU BRESIL 79

►inte d'ironie vulgaire le plus souvent, comme peut le voirencoreparcet autre échantillon *:

Sapristi, ne m'ennuiez pas Avec vos impertinences ; Vous n'avez plus mon amour, Il faut vous y résigner,

efrain) J'aime qui n'a pas

Un cœur ouvert à tout venant ;

J'aime qui en parlant

N'est pas feinte, ne ment pas .

N'ouvrez pas vos petits yeux Pour essayer de me reconquérir ; Vous m'avez trompé une fois ; Hé bien I maintenant vivez sans moi.

Si vous ne m'aimiez pas, Fallait le dire la première fois ; Maintenant, vous n'aurez pas de café ; Je ne tombe pas dans votre souricière.

Peut-être supposiez-vous Que vous aviez trouvé un sot.

Si vous m'aimiez sincèrement Fallait pas me tromper en souriant.

efrain) J'aime qui n'a pas etc.

Le lundà suivant donne la même note > mais c'est une mulâtresse qui parle '^ :

Nova Collecl , loc. cit.

Ibiil.

80 POLK-LORE BïlESILIEN

M'sieu Jouca, allez-vous-en, {Refrain) Ne me contez pas fleurette.

Avez-vous oublié ce que vous avez fait La nuit de la Saint-Jean?

Ah 1 mon Dieu, m'sieu Jouquigna,

Vous êtes mes péchés ,

Allez-vous-en, je vous l'ai dit,

Ne me donnez pas des soucis,

Car les artifices de m'sieu Jouquigna

Sont de vrais artifices du démon ;

Pour m'en voir délivrée

Je vais prier saint Antoine :

u Saint Antoine, mon petit saint,

Délivrez-moi de cette affliction ;

Faites que M'sieu Jouca

Ne me donne pas des tentations.

Saint Antoine, saint Antoine,

Quelle tentation du démon ! »

M'sieu Jouca, c'est trop fort !

Ne me provoquez pas, oh non !

{Refrain) Ne jouez pas comme vous l'avez fait La nuit de la Saint-Jean.

Ah ! mon Dieu, M'sieu Jouquigna * .

M'sieu Jouca, éloignez-vous

Si vous ne voulez pas être gifflé ;

Je ne veux plus les agaceries

De la nuit de la Saint-Jean.

Ah ! mon Dieu, M'sieu Jouquigna.

M'sieu Jouca, vous pleurez ?

(A-t-on jamais vu tentation pareille 1)

' Jouca, Jouquigna, abréviations de José, Joseph.

LA POÉSIE PÔPULAraE AU BRESIL 81

Ne VOUS en allez pas, je ne parle plus * Delà nuit de la Saint-Jean.

Ah I mon Dieu, M'sieu Jouquigna, Vous êtes mes péchés î Voilà de nouveau une autrefois Mes protestations violées !

Les artifices de M'sieu Jouca Sont des artifices du démon ; Je ne peux pas m'en délivrer Même en priant saint Antoine.

« Saint Antoine, mon petit saint, Tu ne sers plus à rien, oh I non; Les larmes de signozigno ^ M'ont fondu mon cœur:

Saint Antoine, saint Antoine, Quelle tentation du démon ! »

Dans ces luttes de Tamour métis, c'est toujours îint Antoine qui intervient, c'est toujours à lui u'on adresse sa fervente prière, comme dans la banson suivante :

Saint Antoine, mon petit saint,

Cédez à mon oraison,

Je promets de vous avoir toujours

Tout près, bien près de mon cœur.

Préservez-moi du filet,

mon saint Antoine,

lefrain) Pour que le démon

Ne vienne pas me tenter

^ Sinhozinbo : mon petit maitre, mon petit seigneur.

Pour VOUS donner un bain Au fond de la mer * .

Donnez-moi un fiancé» mon petit saint, Un fiancé gros oubi en maigre, Qui m'adore et me rende L*amour que je lui consacrerai.

Je ne veux pas de ceux qui parlent Seulement de bals et de fêtes ; Car ceux-là si ou les en tire N'ont d'humain que la forme.

Ne m'en donnez pas de ceux qui parlent Avec des manières de dévot, De ceux qui murmurent des secrets En se nettoyant les ongles de la main ;

De ceux qui regardent avec des grimaces Avec des artifices de je ne sais quoi !

De ceux qui parlent toujours d'amour.

Mon petit saint, ne m'en donnez pas.

Ceux qui sont à flairer Des mariages bien riches.

Ceux-là non, car ils ne veulent Qu'une esclave en esclavage.

Les moralistes dévots,

Qui trouvent tout indécent,

Non: vois la croix, démon, vois l'eau bénite,

Dieu me préserve de telles gens ^ 1

< AUasion à Tusage de plonger saint Antoine dans un puits dèi quMl n'exauce pas la prière qu'on lui adresse. * Nova Colleet.^lQC, cit.

M. I. da Gunha m'a communiqué deux modinhas et quatre airs populaires, que je reproduis ici. La première modinha, celle du Balaio (morceau n° 5), dit ainsi :

Panier, mon bon, panier, Panier du pitingAo, Qui n'a pas de panier Met sa couture par terre.

La seconde, celle du Bitou, dit :

— Viens ici, Bitou !

— Non, non, je n'y vais pas, Je n'y vais pas, non, non.

Car j*ai peur d'être battu.

J y ajoute les quatre autres airs (morceaux n««7, 8, 9etl0).

Je connais depuis trente ans environ une chanson que j'ai entendue dernièrement, à Lisbonne, avec quelques variantes : un gamin passait sous les fenêtres de mon hôtel en la fredonnant. Je donne ici la version de Para et j'en reproduis la musique (morceau n" 11):

Le crabe n'est pas un poisson, Le crabe est aussi un poisson :

Le crabe n'est un poisson Que quand la marée monte.

[Refrain) Piroleta qui frappe, qui frappe, Piroleta qui frappa déj«\ ; Qui m'aime bien, c'est elle ; Qui l'aime bien, c'est moi.

Encore une vieille chanson populaire , qui courait les rues pendant mon enfance, et dont je reproduis ici les paroles d'après mes souvenirs :

J'aperçus une blatte Sur le manteau à grand'papa ; Dès qu'elle m'aperçut, Battit des ailes, s'envola.

Je terminerai par un récitatif avec lequel les gamins accompagnaient le roulement du tambour et la marche des soldats dans les rues de Para :

Ote-toi du chemin, Pierre-le-Rouc veut passer ; Dans la rue du Passinho, Pierre-le-Bouc veut se marier.

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