CHAPITRE VI
Quatrains populaires. — Lo rôle du mouchoir. — Quatrains amoureux. — Quatrains satiriques. — Quatrains politiques. — Proverbes. — Devinettes. — Santés.
Le quatrain est Tune des formes que le peuple affectionne le plus, car, dans sa forme concise et rimée, il donne souvent une image complète de sa pensée, et résume en quelques mots certaines mœurs du pays.
Ainsi, chez nous, surtout en province, les dames sortaient rarement seules, il y a encore peu d'années ; elles avaient toujours derrière elles une kyrielle de serviteurs des deux sexes, noirs ou cuivrés. Le populaire explique cette claustration de la femme brésilienne pour des motifs quasi inconvenants et, en tout cas, peu galants :
Deux choses en ce bas monde On ne laisse pas promener :
La poule mange son bec, La femme fait parler d'elle.
Un quatrain rappelle Tusage des amoureux de
village, qui donnaient des mouchoirs brodés à leur belle ou qui en recevaient :
Mon petit mouchoir brodé, Je le donnai à ma chérie, Quand d'elle je me séparai, En signe d'adieu.
En Bretagne, lorsqu'un gars attrape le mouchoir d'une fille, on dit* que Tamitié les unit plus étroitement ^ Chez les Lapons-, comme demande de mariage, le jeune homme envoie aussi un mouchoir brodé à sa fiancée.
Rappelons en passant que le mouchoir joue un rôle caractéristique au Brésil. Lorsque quelqu'un part pour un voyage lointain, lorsqu'il s^embarque pour l'Europe, par exemple, ses amis et connaissances l'accompagnent à l'embarcadère et vont souvent jusqu'à bord du navire. Au moment de la séparation, quand la barque qui les a amenés s'éloigne, ils agitent leurs mouchoirs en signe d^adieu, puis le laissent emporter par le vent. En septembre 1882, lors de mon départ de la capitale du Brésil, j'ai vu ainsi la baie de Rio-de- Janeiro couverte de mouchoirs qui flottaient comme autant de blanches goélettes.
* Paul Sébillot : Coutumes populaires de la Brelagnty t. XXH, p. 92.
* Le prince Roland Bonaparte en Laponie^ par F. Escard, p. 49.
Il y a des quatrains qui expriment des souhaits hardis ou révèlent des préférences singulières, témoins ceux-ci :
De Minas-Geraës, l'or,
De Montevideo^ l'argent,
De Portugal, la reine.
De Rio-Grande, la mulâtresse.
De ces souhaits rapprochons ce dicton :
« De Bahia, souhaitons eux et pas elles ; de Pernambuco, elles et pas eux ; de San-Paulo, elles et encore elles. »
Ce qui est très flatteur pour la beauté des femmes de cette province.
Les huissiers de Gaêté ne sont pas en odeur de sainteté, car un proverbe dit ;
Des huissiers de Caëté, Libéra nos, Domine.
D^autres quatrains , comme celui-ci , qu'on répète dans la province de San-Paulo, sont tendrement naïfs :
Amour fit une barquette De Técaille d'une crevette, Pour conduire ma chérie Du bourg jusqu'à Gubaton.
88 FOLK-LORB BRESILIEN
Ces vers rappellent le récit des aventures d'un chliakhtitch dans la chanson biélo-russe :
Un liachek en carotte
Montait un cheval en betterave, etc.
Sur ce chapitre des déclarations d'amour, notre poésie populaire renferme la matière d'un volume. En voici quelques échantillons :
Je jetai un citron vert
Par-dessus la tour qui est là-bas ;
Il frappa la barque, il frappa la chaloupe,
11 frappa le cœur de « mon bien » *.
J*ai fait faire une montre
De la carapace d'une langouste
Pour compter les minutes
Et les heures que je passe sans te voir.
Romarin vert et parfumé De la fenêtre de « mon bien », Je suis à peine marié, Et déjà Ton me félicite !
Sur mon coussin
11 y a un œillet violet :
Quand je ne te vois pas.
Je ne couds pas, je ne fais rien.
Voici la lune qui se lève Une lancette à la main, Pour saigner ma Mariette A la veine ducœyr.
* Meu bem. mon amour, mon adorée, ma bien-aimée.
LA POÉSIE POPULAIRE AU BRESIL Sd
Il en est, parmi ces quatrains, qui nous fournissent quelques indications sur Tétat des mœurs à Tépoque où ils ont commencé à courir les rues. ])e ce nombre sont ceux qui se rapportent aux prêtres.
L'ancien clergé du Brésil, aujourd'hui entièrement disparu et remplacé dans toutes les provinces par un clergé national aussi instruit que vertueux et patriote, avait des mœurs fort relâchées. Les vers suivants nous tracent un portrait ressemblant de ces anciens abbés :
L'Abbé Mané-da-Hora *
Convoite tout ce qu'il voit.
Que celles qui ont la jambe ronde
Ne la montrent pas pendant la messe,
Car TAbbé Mané-da-Hora
Convoite tout ce qu'il voit.
Cet abbé Mané n'était pas de l'espèce d'un autre Mané, dont parle le quatrain populaire : ce dernier, comme l'àne de Buridan, ne sayait pas se décider entre deux picotins :
Monsieur Mané est un homme Que nul ne peut comprendre :
Du bouilli, il n'en mange pas ; Du rôti, il n'en veut pas manger.
^ Mané^ abréviation de Manoel, Emmanuel.
Terminons par les quatrains politiques.
Ils sont pour la plupart d'une banalité désespérante ou d'une prétention ridicule. On en jugera par ces deux échantillons :
Sur la pointe de la lune claire Dieu a fait voir un signal Pour annoncer la victoire Du parti libéral.
Voilà un cri de libéral convaincu. En voici un autre d'un conservateur monarchiste :
Je lançai un œillet dans l'eau,
Il était si mignon qu'il s'en alla au fond ;
Les petits poissons répondirent :
tt Vive Dom Pedro II ! »
Passons à d'autres sujets, qui pourront paraître enfantins, mais qui n'en sont pas moins très curieux à connaître. C'est Guillaume Schlegel, je crois, qui a dit avec infiniment de raison : «Dans l'art comme dans la vie, c'est ce qui est le plus simple et le plus près de nous qui est en définitive ce qu'il y a de plus haut. »
Voyons les proverbes, les devinettes et les santés.
Parmi les proverbes, quelques-uns ont un
cachet nettement brésilien, comme ceux-ci, par exemple :
— Malédiction de vautour ne tue pas le cheval. (Les traits des envieux ne peuvent rien contre les forts.)
— Singe vieux ne met pas sa main dans la calebasse. (L*homme avisé ne se jette pas dans des difficultés d'où il ne pourrait pas se tirer à son honneur.)
— Le perroquet mange le maïs, et c'est la perruche qui en est accusée. (Les grands font le mal et les petits en portent la peine.)
— Le singe ne fait jamais attention à sa propre queue. (Voir la paille dans Tœil du voisin et ne pas voir la poutre dans ses propres yeux.)
— Qui ne veut pas se gratter ne joue pas avec des puces.
D^autres proverbes sont d'importation portugaise, comme ceux-ci :
— Qui chante, son mal enchante. Qui pleure, son mal augmente.
— Peinture et bataille doivent être vues de loin.
— Ami qui ne rend pas des services, couteau qui ne coupe pas, si on les perd, peu importe.
— Présomption et eau bénite, on en prend à volonté.
— Qui travaille a du linge.
Le proverbe italien dit exactement le contraire ; il dit :
— Qui travaille a une chemise ; qui ne travaille pas en a deux.
J'aime mieux la morale portugaise.
J'ai recueilli dans le nord du Brésil les devinettes suivantes, dont quelques-unes ont une saveur locale prononcée :
— On plante du plomb, il pousse des clous. C'est le gombo ^
— Il naît debout, il court couché. C'est le bateau.
— On la brûle pour qu'elle garde un secret. C'est la cire à cacheter.
— Plus il est chaud, plus il est frais. C'est le pain.
— On le coupe sur la table et on n'en mange pas. C'est un paquet de cartes à jouer.
— Une petite chapelle blanche, sans porte ni loquet. C'est l'œuf.
— Champ labouré, menu be'tail, jeune fille jolie, homme en colère. Le ciel, les étoiles, la lune et le soleil.
— il est en haut, il habile haut, tous le voient et nul ne l'adore. Le clocher.
— Tous l'embrassent et nul ne l'adore. Le verre à boire.
— Une maison couverte de paille, doublée en pierre, peinte en blanc, ayant un puits au milieu. C'est la noix de coco ^.
— Haut comme une tour, doux comme le miel, amer comme le fiel, blanc comme le papier. Encore le coco.
1 Légume d'Afrique, acclimaté au Brésil ; la semence eu est pareille à des grains de plomb ; le fruit a la forme d'un gros clou. Oa rappelle quiabo dans le Nord; quiugombo, à Rio; gombo, dans les colonies françaises. C'est le hibiscus esculenlus des botanistes.
2 Le fruit du cocos nuci/'era est enveloppé à l'extérieur d'un brou filandreux ; il renferme, dans une coque très dure, une amande creuse contenant une liqueur laiteuse ; la pulpe de cette amaude estf ou le sait, d'un blauc de neige.
— Une maison bâtie sur quatre pilotis et couverte en écaille. C'est la tortue.
— On le jette en l'air, il est blanc; il tombe parterre, il est jaune. C'est l'œuf.
— Un étage peupléd'enfants tout de jaunehabille's. C'est une grappe de bananes mûres suspendues au bananier.
— Une personne vêtue de blanc ; elle ne fait du mal à personne ; arrive un individu barbu et il se met à lui donner des gifûes. — C'est un mur blanchi que le pinceau frappe, pour le peindre.
— Quatre pattes sur quatre pattes ; quatre pattes s'en vont, quatre pattes restent. — Un cliat sautant à bas d'une chaise.
— Une jolie fille marchant à pas comptés, suivie d'un petit garçon tout marqué de petite vérole. — L'aiguille et le dé.
— Cape sur cape, petit chapeau en bon poil.— Un oignon .
— Vide lejour, plein la nuit. — Un lit.
— Pleins le jour, vides la nuit. — Les souliers.
— Un grand nombre de servantes blanches autour d'une reine, assise sur une chaise rouge. — Les dents, la langue, la bouche.
— Des jeunes filles qui, à peine arrivées à la maison, mettent la tète h la fenêtre. — Les boulons ^
— Quatre jeunes filles courant constamment l'une après l'autre sans se rattraper jamais. — Les ailes d'un moulin à vent ^.
— Une grande maison avec un tas de petites fenêtres. — Un tamis.
1 Cette devinette repose sur un jeu de mots ; une boutonnière s'appelle casa, en portugais : c*est la maison du bouton.
2 Une devinette picarde, relevée par M. E.-H. Carnoy, dit : Il y a quatre gendarmes qui courent toujours les uns aprèsles autres et qui ne peuvent p'altraper,
Les Brésiliens ont un faible pour les toasts ; réloquence inter pocula n'a pas de secrets pour eux. Souvent, Tun des convives demande à porter la dernière santé, le toast d'honneur qui doit clore la fête gastronomique. Il vient de terminer son petit discours, et Ton croit que tout est fini. Erreur ! un autre convive se lève, sollicite le privilège d'y faire une adjonction (c'est le terme consacré). Sur cette adjonction s'en greffe une autre, et voilà la série qui recomipence.
J'ai entendu chanter bien souvent deux santés. La première est purement brésilienne ; elle dit ainsi :
— Comment chante le perroquet ? {bis) —■ Le perroquet [ter) chante ainsi :
Hip ! Hip ! Hurrah !
— Comment chante la perruche ? {bis)
— La perruche {ter) chante ainsi :
Hip ! Hip ! Hurrah !
La seconde, d'origine portugaise dit :
Je rencontrai saint Antoine {bis) Sur la colline {ter) du Pilar, Criant à haute voix {bis) :
A cette santé (^er), on vide les verres I Hip ! Hip I Hurrah !