‹ Folk-lore brésilienChapitre 15 sur 77 · CHAPITRE PREMIER La Yara. — Version de Para · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La Yara. — Version de Para

On en était venu à causer des légendes. Le vieux commandeur prit alors la parole :

— Je vais vous dire la légende de la Yara ^ ; c'est peut-être la plus poétique et la plus étrange de toutes celles qui bercent Timagination des enfants de Para.

— Je connais la légende, interrompit le docteur, qui, sans doute, voulait faire parade d'érudition. La Yara des indigènes du nord du Brésil n'est autre chose que la mère de Veau des habitants du midi, une espèce de sirène, moitié poisson, moitié femme

— Erreur, mon cher, dit à son tour le commandeur. Il y a autant de différence entre la

1 Yara est un nom indigène, qui signifie dame de Veau ; il est composé des mots y, eau* et ara, dame.

Ya7^a et la 7nére de Veau qu'il y en a entre un diamant taillé et un diamant brut.

— J'ai même lu quelque chose à ce sujet, ajouta le, docteur. Le chanoine Francisco Bernardine de Souza ^ voyageant dans le nord, recueillit à Manâos la légende de la Yara, et il Ta reproduite avec beaucoup de charme dans son livre intitulé : « Souvenirs et curiosités de la vallée de F Amazone » .

— Oui, je le sais, fit le commandeur, je connais ce livre, et le chanoine est un peu de mes amis. Mais, je vous Tai dit, s'il y a une grande différence entre la Yara et la mère de Teau, il y en a également entre la sorcière qui séduit les jeunes gens de Manâos et la femme qui habite dans les igarapès ~ de Para. Laissez-moi vous dire la légende, telle que je l'ai apprise, et vous jugerez. La Yara du Tocantins et du Guamâ est beaucoup plus raffinée que celle du Rio-Negro et de l'Amazone.

— Hé bien, soit ! s'écrièrent quelques-uns des assistants. Nous ne vous interromprons plus; racontez-nous la légende.

Le commandeur remercia du regard, et, du

* On trouvera plus loin celle variante. Le conle que nous donnons icf a été arrangé par M. Carneiro Vilella; nous l'avons traduit et annolé.

'^ Canaux naturels des fleuves et rivières. Littéralement : chemin de la pirogue; de i^ara,, pirogue, et pé, cheroin.

ton mystérieux d'un narrateur qui sait calculer ses effets, il commença son histoire :

A la fin de Tannée 18.., la chronique locale de l'un des journaux les plus accrédités du chef-lieu de la province de Para publiait le fait divers suivant :

« Hier, on a trouvé, flottant près du quai de Sacramento, le cadavre du malheureux Januario Marinho, dont nous avons annoncé la disparition il y a trois jours, et que la police recherchait ea vain.

« On a procédé aux constatations légales : il en résulte que la mort est due à l'asphyxie par immersion, sans que l'on puisse encore savoir s'il s'agit d'un simple accident ou d'un suicide. On nous dit, cependant, que, depuis quelque temps, le malheureux jeune homme présentait des symptômes de dérangement cérébral. Vers quatre heures de l'après-midi, le cadavre a été transporté au cimetière de la Soledade pour y être inhumé. »

Le soir même, j'allais rendre visite à une aimable famille de la ville, où j^avais été présenté lors de mon arrivée à Para, cette année-là. On parla' du triste accident raconté par le journal du matin avec tant de discrétion, malgré l'allusion évidente faite à un suicide.

D'autres habitués de la maison s'y trouvaient présents. Naturellement, les opinions étaient par-

.tagées. Les uns croyaient à un accident.

D'autres, en plus petit nombre, penchaient pour le suicide. Moi, je ne formulais aucune opinion. Tout à fait étranger aux mœurs de la province et de la ville, où j'arrivais pour la première fois et depuis peu ; ne connaissant ni les antécédents, ni le caractère, ni l'éducation du jeune homme, pas plus que le milieu où il vivait, cette réserve était toute naturelle de ma part. Je disais que les données me manquaient absolument pour asseoir mon opinion. Un négociant, homme riche et sérieux, dont la parole était tenue pour un oracle .dans le cercle où je me trouvais, voulut bien me fournir à l'instant ces données. D'autres personnes confirmèrent ses renseignements, et toutes elles méritaient qu'on ajoutât foi à leurs récits.

Januario Marinho était un jeune Portugais ; il faisait partie de cette pléiade pleine d'espérance, intelligente et essentiellement démocratique, de jeunes hommes qui, dernièrement, ont émigré à Para, non pas comme des exilés poussés par des parents sans cœur et guidés par une avidité inavouable, mais comme des hommes que le travail tente, que l'appât légitime des richesses séduit, etqui rêvent de trouver au Brésil et surtout. dans la merveilleuse vallée de l'Amazone le bien-être que leur patrie ne peut pas leur assurer.

Fils d'un négociant de Porto, il avait été envoy-é à Para, il y avait quatre ans, pour étudier

les habitudes commerciales de cette ville afin de pouvoir, plus tard, prendre la place des correspondants de son père, qui faisait le commerce des vins avec ce grand marché.

Très intelligent, possédant quelque instruction littéraire, du moins celle que Ton acquiert, moins par une étude assidue que par la lecture fréquente des bons auteurs qui, heureusement, ne manquent plus aujourd'hui dans les bibliothèques particulières du Portugal et du Brésil; garçon de bonne éducation et de manières douces, Januario s'était acquis, en peu de temps, une excellente renommée dans la ville ; plusieurs familles l'avaient accueilli^ et son caractère joyeux, son affabilité, sa complaisance lui avaient conquis la sympathie de tous ceux qui le connaissaient.

Outre cela, il avait en sa laveur sa capacité professionnelle, son assiduité à son bureau, où son activité, son habileté et sa bonne conduite faisaient l'admiration de ses patrons. Portugais comme lui, mais très sévères, quoique excellentes personnes.

Toutes ces qualités faisaient de Januario l'un des jeunes gens qui fréquentait les meilleurs cercles de la société locale : il était le convive le plus recherché, et l'hôte bienvenu des divers salons qui, à Para, ouvrent leurs portes toutes les semaines et offrent un joyeux passe-temps à

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ceux que Ton trouve dignes d'être reçus dans le chaste foyer des familles.

Il passait ainsi sa vie, aimé de tout le monde, amassant par un travail constant et intelligent le double capital, moral et matériel, qui devait lui permettre plus tard de bâtir le nid béni de son bonheur, lorsqu'il rencontra une jeune fille de Para, appartenant à une famille de la même condition sociale que la sienne. Il s'en éprit avec passion; Il paraît qu'ils avaient obtenu l'assentiment de leurs parents respectifs pour cette union ; déjà même ils avaient commencé à réaliser leur rêve d'amour, en entrevoyant dans leur imagination les joies d'un foyer plein de délices.

Januario était fiancé, et le jour était proche •où s'effectuerait l'union de ces deux âmes, faites l'une pour l'autre, qui, créées si loin l'une de l'autre, avaient fini par se rencontrer. Rien ne semblait devoir l'attacher davantage à la vie que ce projet de mariage; cependant, il y a trois jours, nous avons tous été surpris par la nouvelle de sa disparition, et, aujourd'hui, par celle de l'apparition de son cadavre.

Devant les précédents que je viens de vous exposer avec la plus scrupuleuse fidélité,je vous demande :

— Qu'en pensez-vous ? est-il permis de supposer qu'il y ait eu suicide, un suicide absurde, illogique, que rien n'explique? Ou devons-nous

croire plutôt à un accident ou à un crime peut-être?

Et, se tournant vers moi, le négociant ajouta:

— Voilà les données, les éclaircissements que vous avez demandés, mon cher commandeur; maintenant, je crois que vous pourrez nous donner votre avis.

- — Un avis formel, répondis-je, je ne pourrais pas le formuler encore. J'aurais besoin d'une enquête plus complète, car rhistoire de ce mariage, dont la date avait été fixée, ouvre un large champ aux hypothèses. De même que vous avez étudié et jugé le caractère et la vie du jeune Portugais, il faudrait aussi étudier et juger le caractère, les mœurs et la vie de sa jeune fiancée. L'un a pu avoir une influence sur l'autre, et, dans ce cas, une circonstance sans importance apparente aurait pu déterminer le suicide. Januario peut être mort justement parce qu'il était sur le point de se marier.

Je venais de prononcer ces paroles, je venais de jeter dans le débat cette proposition qui, à la rigueur, pouvait passer pour un paradoxe, quand, du côté du sopha, on entendit un cri de victoire, et une voix douce, mais énergique, s'écria :

— Entendez-vous? Je ne suis pas seule de mon avis. M. le commandeur partage mon opinion.

Jejne tournai vivement de ce côté. Plusieurs dames formaient un groupe intéressant, et, du milieu d'elles, se détachait une provocante brunette, la fille de notre hôte, gentille et spirituelle comme toutes les filles de cette terre, où Dieu semble avoir épuisé ses eflPorts pour rendre toute chose belle et opulente.

C'était elle qui m'avait interrompu. Elle s'était dressée en jetant son cri de triomphe et s'était tournée complètement de mon côté.

— En ce cas, repris-je en souriant, vous pensez comme moi que ce mariage...

— Sans doute, ajouta la charmante brunette, avançant d'un pas et nous enveloppant tous des rayons lumineux de son regard incomparable.

Sans doute ; c'est pour cela qu'il est mort. C'est ce que j'ai dit plus d'une fois ; c'est ce que j'ai affirmé à papa, il y a deux heures, quand il est revenu de son bureau. Si M. Januario n'avait pas été sur le point de se marier, la Yara ne lui serait pas apparue.

— La Yara! m'écriai-je malgré moi, tout étonné.

— Oui, Monsieur, la Yara! C'est elle qui a tué Januario.

— Ah ! m'écriai-je à mon tour, comme frappé d'une idée lumineuse... Voilà qui simplifie l'affaire : il n'y a pas eu d'accident, pas de suicide. Il y a eu crime, et c'est à la justice d'ouvrir une

enquête pour que la loi puisse frapper la coupable.

Un éclat de rire sonore, presque interminable, un éclat de rire général, répondit à mon observation. Les dames, les messieurs, les vieillards, les jeunes gens, tous prenaient part, pour ainsi dire involontairement, à cette manifestation de gaîté folle, qui me sembla complètement déplacé^. Je restai abasourdi pendant quelques instants ; mais, bientôt, toute ma présence d'esprit me revint, et je repris avec le plus grand sérieux :

— Pardon, Mademoiselle; vous venez d'affirmer qu'une femme... ou un homme... une créature, enfin... était apparue au jeune Portugais et l'avait tué. Alors, j'ai formulé mon observation, qui a eu le don de provoquer une si grande hilarité, et...

— Pardon, M. le commandeur, fit la petite brune. Je n'ai parlé ni d'homme ni de femme.

J'ai parlé de la Yara...

— Hé bien?

— Ah ! fit-elle en souriant avec malice, et comme quelqu'un qui se reprend. Je ne me rappelais plus que vous n'êtes pas de ce pays-ci. Vous allez comprendre le quiproquo. Vous êtes du midi du Brésil, vous, de ces régions où l'on ne croit plus à rien, ni aux légendes, ni au:i miracles, sous prétexte que la science ne les explique pas et que la raison ne les comprend

pas. Vous ne savez probablement pas ce que c'est que la Yara.

— Si, Mademoiselle, répondis-je aussitôt.

Mais la Yara n'est qu'un produit de la muse poétique des sauvages, muse désordonnée et fantastique à cause du contact perpétuel avec les mystères grandioses de la nature, en lutte constante avec les ombres et les bruits incompréhensibles de la forêt, avec le murmure et la réfraction, inexplicables pour eux, des fleuves et des déserts. Leur imagination poétique a créé les Yaras, les Caaporas, les Macacheras y l^^Juruparys, et d'autres allégories fantaisistes, de même que les peuples primitifs d'autres pays avaient créé, avant les nôtres, Amphitrite, les Nymphes, Pan, les Dryades, etc. C'est ou une nécessité pour leur esprit inculte, de donner une forme, un corps à certaines idées abstraites, ou bien c'est une simple question de poésie.

— Ou bien une simple question de superstition, fit observer le négociant qui avait donné les renseignements sur le jeune Portugais,

— Superstition qui ne laisse pas que d'être poétique, ajouta un monsieur qui passait pour cultiver les lettres, La poésie de la peur, par exemple.

— Je dirais plutôt, répliqua le négociant, la poésie de l'ignorance.

Mais la gentille brunette ne se tint pas pour

battue, et elle poursuivit, plus exaltée encore et plus affermie dans sa croyance :

— Vous êtes tous des incrédules, je le vois bien ; mais c'est parce que vous êtes tous nés dans d'autres pays, et parce que vous ne vivez parmi nous que depuis peu de temps. Sans cela, vous qui, certainement, croyez à d'autres choses aussi puériles, sans doute, que nos légendes locales, vous ne vous moqueriez pas de croyances basées sur des faits, dont les uns remontent au passé, mais dont d'autres, au contraire, sont authentiques, actuels et vraisemblables, tout au moins.

— Oui, des histoires avec lesquelles nos nourrices nous ont bercés, des contes de fées, des récits fantastiques faits pour endormir les enfants peu sages, repris-je avec un certain air d'incrédulité.

— Non, Monsieur, s'écria la jeune fille. Ce sont des histoires véridiques, conservées par la tradition populaire et dont quelques-unes sont certifiées par des faits récents. Celle-ci en est une.

— Celle-ci? Laquelle?

— La mort de M. Jan^uario... La Yara n'est pas une conception fantastique de l'imagination des sauvages, et elle n'a pas disparu avec eux de nos forêts. Elle existe encore. Ils s'en sont allés, les Indiens ; elle est restée, et^cette mort

mystérieuse est un nouveau témoignage de son existence.

— Que la mort d'une personne prouve son existence antérieure, cela se comprend, cela est tout naturel, fit remarquer le j^romofor^, qui se trouvait présent : il n'y a que ce qui vit qui meurt. Mais que la mort d'une personne prouve la vie d'une autre. . .

— Hé bien ! interrompit vivement la brunette, cela est tout aussi compréhensible et naturel. Et la preuve c'est que la mort subite du bétail à Marajo ^ prouve l'existence des serpents à sonnettes dans l'île...

— A Marajo il n'y a pas de serpents, fit remarquer un fazendeiro ^.

La réplique de la jeune fille avait été prompte, son argumentation, décisive. Devant notre approbation tacite, les yeux noirs de la gentille enfant, des yeux comme on n'en trouve qu'à Para, jetèrent des éclairs de joie intime.

— Par conséquent, poursuivit-elle, l'existence de la Yara est prouvée. D'ailleurs, Januario luimême l'a vue.

— Gomment! il Ta vue? demandai-je, surpris.

— Oui, Monsieur, et, depuis ce jour-là, Mundica ^ a prévu la catastrophe.

* Procureur impérial.

2 Grande île àremhoucliure de l'Amazone.

3 Propriélaire rural.

^ AbrévialioD de Raymunda » Raymonde.

— Pardon, Mademoiselle , voilà qui rend Taffaire un peu plus sérieuse et digne de réflexion. Mais qui est Mundica ?

— Mundica est la fiancée deJanuario.

— Vous la connaissez?

— Je suis sa meilleure amie.

— C'est vrai, dirent les parents de la jeune fille. Elles ont été ensemble au pensionnat des dames Benjamin, rue de llndustrie, et elles ont toujours conservé entre elles la même intimité d'autrefois.

— Est-ce d'elle-même que vous tenez ce fait ?

— D'elle-même. Elle me Ta raconté en pleurant, tout de suite après le premier accès de fou rire qu'a eu le pauvre garçon.

— Un accès de fou rire, dites-vous?

— Oui, Monsieur, c'est là le premier symptôme qu'on ressent après avoir vu la Yara.

— Mais, enfin, qu'est-ce que la Yara ?

— La Yara est une femme étrangement belle ; quiconque la voit ne peut plus s'en détacher; de près ou de loin, il la voit constamment, il se sent pris pour elle d'une passion sans trêve, et il se livre inconsciemment à une joie bruyante et délirante. Cet accès dure jusqu'à ce qu'il la revoie réellement, telle qu'il l'a aperçue la première fois, et alors il se jette à l'eau dans le même endroit où elle lui est apparue d'abord, fascinatrice et séduisante. Il sent ce désir intense de se jeter à

Teau, comme si c'était là le seul moyen d'éteindre les flammes d'amour qui le dévorent.

— Et où se montre d'habitude cette... femme?

— N'importe où ; mais elle préfère les rivières et les sombres igarapès.

— Ah! Mademoiselle, m'écriai-jè avec- enthousiasme. Gomme je voudrais rencontrer cette sirène, cette nymphe, cette charmante et dangereuse Yara!

— Bah I répondit-elle avec une moue ; elle ne se montrerait pas à vous .

— Parce que je n'y crois pas?

— Non..., parce que vous êtes marié.

— Gomment donc?

— La Yara n'apparaît qu'aux garçons, et encore faut-il qu'ils soient sur le point de se marier, qu'ils soient déjà fiancés, sachez-le.

Le ton dont la délicieuse brunette affirmait l'existence de la Yara et son influence néfaste était charmant, convaincu et convaincant ; elle attachait la plus grande importance à cette croyance cherchant à nous la faire partager. Aussi, ne résistant plus à la curiosité, me suis-je tourné de son côté, en lui disant :

— Mademoiselle, si je ne craignaié d'être indiscret, je vous demanderais de vouloir bien me raconter l'histoire de la rencontre du malheureux Portugais avec sa terrible ennemie. La connaissezvous?

— Je la connais : Mundica elle-même me Ta racontée, il y a quelques jours ; depuis lors, il a dû se passer quelque chose de nouveau et d'extraordinaire; je vous demande donc encore quelques jours de répit. Demain j'irai voir ma pauvre amie, et peut-être la déciderai-je à venir ici, dans quelques jours, après que sa douleur sera un peu calmée. Dans ce cas, vous entendrez de sa bouche le récit de tout ce qui s'est passé, et peut-être alors serez- vous convaincu, peut-être alors croirezvous...

— Si je pouvais y croire. Mademoiselle, aucune voix n'aurait autant de force pour m'imposer cette croyance que la vôtre.

— Et cependant vous n'y croyez pas ! Merci du compliment... Mais, tenez; j'ai une idée, une bonne idée.

— C'est tout naturel de votre part... Quelle est l'idée?

— ' Allons demain chez Mundica. Non seulement vous aurez l'occasion d^y voir l'une des plus jolies filles de Para, mais encore vous connaîtrez plus vite l'histoire qui vous intéresse; Mundica ne refusera certainement pas de nous raconter son histoire : rien ne console autant que de parler de sa propre douleur... Acceptez-vous?

— De tout cœur, répondis-je.

Le lendemain, vers six heures de l'après-midi, nous prîmes une voiture et allâmes chez les pa-

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rents de Dona Mundica. Le père de Tintéressante brunette me présenta solennell^Daent. Je fus accueilli et traité d'une façon qui fait honneur à rhospitalité et à la politesse de la famille à Para.

Reçus familièrement dans la véranda, nous y trouvâmes la malheureuse fiancée étendue mollement sur une chaise longue, dans un abandon douloureux, le regard vague, le visage empreint d'une tristesse sans bornes.

Mundica était une de ces jeunes filles qui, dès que nous les voyons, absorbent notre attention et nos pensées de telle manière qu'il devient impossible de les oublier. Elle avait un type essentiellement brésilien, type élégant et frêle, ardent et chaste, joyeux et sérieux, tel qu'on ne le trouve que dans les provinces du nord du Brésil, surtout à Para et dans TAmazone. On dirait que le soleil éblouissant de l'équateur les crée et les développe avec toutes les caresses et toutes les magnificences qu'il dépense pour faire éclore la splendide végétation de ces terres qu'il féconde et fertilise. Elle était, comme l'avait dit son amie, l'une des plus jolies filles de la ville. D'un brun pâle et velouté, elle avait, dans les contours suaves et corrects de son visage ovale, dans l'ensemble de ses formes et dans la grâce de ses manières, je ne sais quoi de charmeur et de passionnant qui imposait en même temps la sympathie et le respect. En la voyant, on comprenait immédiatement

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la possibilité d'une de ces passions subites et incendiaires, d'un de ces amours qui résument Tidéalisme le plus platonique et la sensualité la plus brutale, Tadoration chaste de Tesprit et la jouissance frénétique et voluptueuse de la chair. Il y avait en elle la candeur, la pureté céleste des anges et la pétulance chaude et énergique des créatures terrestres. On devinait sous la douceur de sa peau de satin les secrets de toutes les lascivetés et de toutes les innocences, c'est-à-dire qu'on connaissait que, dans ce corps opulent de grâces et de charmes tentateurs, vivait une âme complètement divine, parée des magiques attraits de la virginité.

Elle était belle et parfaitement taillée, comme une statue sortie des mains habiles de la nature ; elle avait les contours énergiques , accentués, mais doux, sans les amples développements que leur donne l'habitude de la nudité, comme chez les femmes sauvages, et, en même temps, elle possédait cette élégance, cette finesse de taille, qui donne à la femme une apparence vaporeuse de fée, sans que celle-ci ait été motivée par les étreintes continuelles des baleines d'un corset, comme chez les femmes civilisées des grandes villes.

Trois choses surtout attiraient et fixaient l'attention la plus rebelle : ses grands yeux noirs, pleins de l'ineffable expression que cause la lu-

raière excessive tamisée à travers les prismes d'une larme ; ses mains d'une délicatesse incomparable, et son pied, mignon bouton de magnolia, tantôt indolent et honteux, tantôt pétulant, inquiet, joli, comme une souris qui aurait cherché à s'échapper des dentelles qui la couvriraient.

Tout cela justifiait pleinement Tamour du jeune Portugais, et on comprenait que, si son amour n'avait pas été partagé, il eût pu le conduire à la folie d'abord, au suicide ensuite. Mais, dans le cas contraire, il semblait impossible d'admettre que le pauvre garçon se fût dérobé volontairement à tant de charmes, pour se réfugier dans la mort.

La jeune fille, je l'ai dit, était étendue sur une chaise longue, à Tune des extrémités de la véranda. Sans doute elle était livrée à de tristes pensées , car sur son visage s'estompait une ombre visible de mélancolie et son regard se perdait dans le vague des rêves. Lorsque mon aimable introductrice me fit l'honneur de nous présenter l'un à l'autre, en rappelant que Mundica était la fiancée du jeune Portugais, je crus devoir ajouter à mon compliment quelques paroles de sincère condoléance. Mundica m'étendit sa main fine et brûlante, familièrement, sans fausse honte, sans prétention, comme si nous étions de vieilles connaissances, et, en me serrant les doigts fortement, elle murmura un remerciement qui se

îrmina par des larmes spontanées rappelant sa ouleur de fiancée.

La conversation, commencée familièrement, fut ortéehabilemeht sur les événements récents, et on n vint à parler tout naturellement de la catastrophe qui avait jeté le deuil dans tant de cœurs. Mon imable brunette raconta aussitôt notre discus- ;ion de la veille, et ainsi, tantôt exagérant intenionnellement mon incrédulité au sujet du motif luquel elle attribuait la mort du jeune homme, antôt insistant pour me convaincre que j'avais ort, elle invita son amie à venir à son aide, et obtint de celle-ci le récit détaillé de ses malheurs. C'était justement ce que je désirais ; non pas jue je cherchasse un argument ou une preuve pour modifier mon opinion au sujet de la possibilité de Texistence des Yaras, mais parce que je pressentais dans ce récit l'exhibition d'une croyance, d'une légende de la province, la source d'une poésie originale et une preuve de l'influence que peut avoir sur notre éducation la tradition des croyances puériles et des superstitions extravagantes de nos aïeux.

Cédant à l'invitation de son amie, Mundica commença donc son histoire avec une simplicité et un coloris d'expression si touchants et si pittol'esques, que, dans l'impossibilité de les reproduire fidèlement, je prends la liberté de les remplacer par ma prose.

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Le commandeur fit une pause, alluma un cigare et, en narrateur émérite qu'il était, laissa l'imagination des auditeurs vagabonder librement pendant quelques instants. Pour produire plus d'effet et mieux savourer les charmes de la surprise, il avait besoin que, méditant sur ce qu'ils venaient d'entendre, ils imaginassent, chacun selon sa fantaisie ou son caractère, la continuation de cette histoire et les péripéties dudénoûment.

Lorsqu'il pensa que l'esprit de chacun d'eux était assez préoccupé, et qu'il sentit que l'un d'eux, plus impatient, allait l'interroger, il lança dans l'air une bouffée de fumée, croisa les jambes plus commodément et poursuivit son récit en ces termes :

— Januario et Mundica s'étaient rencontrés pour la première fois à la fête de Nazareth. Elle était sortie de son pensionnat depuis quelques mois à peine quand elle vit arriver le mois d'octobre si désiré, et, avec le mois d'octobre, la fête traditionnelle et somptueuse qui attire à Para des milliers de personnes de toutes les villes, de tous les bourgs, de tous les villages de la province et même des provinces deMaragnan et de l'Amazone. Etcettecuriosités'explique.Peu de fêtes ontauBrésil autant d'éclat, réunissent autant de dévotions et sont célébrées avec autant de pompe éblouissante. Permettez-moi de citer ici un trait qui caractérise bien la nature pacifique et les mœurs enviables de la

population de Para: la fête dure de quinze à vingt jours ; pendant tout ce temps, pas le moindre désordre ne vient troubler la sérénité des divertissements de la place, pas le moindre accident ne vient serrer de crainte le cœur des dames qui y accourent, augmentant par leur présence r éclat de la fête.

Le jour du Cirio était arrivé. Le Cirio est une longue et dévote procession, instituée et réglée par une ordonnance du gouverneur Don Francisco de Souza-Goutinho ^ laquelle, entre autres dispositions, indique Tordre de préséance des diverses autorités civiles, militaires et ecclésiastiques, qui doivent suivre la procession avec recueillement et piété.

Vous savez en quoi consiste ce Cirio traditionnel : on transporte la sainte image de Notre-Damede-Nazareth, du palais du gouverneur à la chapelle du même nom, placée dans un faubourg pittoresque et aristocratique, situé à un mille environ de la ville, et formant aujourd'hui la quatrième paroisse de la capitale. Personne ne s'abstient d'assister à cette procession matinale imposante : un grand nombre de personnes, il est vrai, y vont par simple curiosité ou bien pour jouir d'un spectacle grandiose, mais la plupart des assistants.

1 Gouverneur de Para, pendant la domination portugaise, de 1790 à 1803.

le peuple en général et surtout les basses classes de la société, y accourent, guidés par un haut esprit de piété sincère, par les instincts de la foi religieuse, et par le besoin qu'éprouvent les hommes de manifester extérieurement et publiquement leur culte reconnaissant envers Celle à qui ils attribuent le don de les préserver du mal et de l'infortune.

D'abord un char, en forme de forteresse, d'où montent dans les airs des fusées, d'où partent des éclats de bombes, ouvre la marche du Cirio. Puis, viennent deux files de cavaliers, plus ou moins élégants; puis, le char représentant les miracles de Don Fuas Roupinho et de la barque du brick Saint-Jean-Baptiste ; puis, la propre barque de ce navire, chargée sur les épaules de la corporation des matelots et sur celles d'autres hommes, qui n'appartiennent pas à la corporation, mais qui en portent le costume, ayant fait vœu de transporter la barque, toute pleine d'enfants qui rappellent les matelots naufragés et sauvés miraculeusement après plusieurs jours de luttes, de faim et de découragement; puis^ les anges, qui s'avancent à cheval, portant d'étincelantes oriflammes avec les dates des miracles et les noms sous lesquels ces miracles sont connus. Ensuite, viennent des voitures remplies des principales familles de la ville, des différentes autorités, toutes vêtues de riches habits de gala.

Le défilé des voitures est fermé par le carrosse du gouverneur de la province, accompagné de son secrétaire et de son aide-de-camp. Derrière, marche une berline, une jolie voiture de fantaisie, ayant à peu près la forme d*une couronne royale, pourpre et or : au centre, se dresse Timage vénérée de la Sainte Vierge. La berline est gardée des deux côtés par les directeurs de la fête, et, tenant de longs cordons de soie rouge, le peuple la traîne avec respect et dévotion, hommes et femmes cherchant à s'acquitter de cet honneur avec un empressement remarquable.

J'ai assisté à plusieurs de ces processions; à l'une d'elles, j'ai vu une vieille femme indienne suivre la berline à genoux, depuis le palais du gouverneur jusqu'à la chapelle de Nazareth : d'une main, elle tenait un cierge pesant plusieurs livres ; de l'autre, elle s'appuyait sur le sol et repoussait les flots du peuple qui menaçaient de l'écraser. Cette rude pénitence était la conséquence d'un vœu fait à la Vierge miraculeuse, à l'occasion d'une maladie qui avait failli enlever à la pauvre vieille indienne son unique enfant. Il n'y a qu'une mère pour être capable de semblables traits d'héroïsme.

Derrière la procession, marche la garnison de la ville, artillerie et infanterie, et le peuple forme encore, après la troupe, une queue énorme, interminable. Pour faire le trajet du palais du gouverneur à la place de Nazareth — moins d'un mille

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peut-être, — on met de trois à quatre heures, telle est la difficulté avec laquelle la berline, surtout, lutte pour traverser les flots épais de peuple, qui se presse dans les rues et sur les chemins.

Or, la famille de Mundica se trouvait dans Tune des premières voitures du défilé, et la gentille brunette attirait tous les regards par la grâce enchanteresse de son visage et par la simplicité, dépouillée d'artifices, de son habillement. Plus que celle de tout autre, elle avait fixé l'attention de Januario. Monté sur un superbe alezan, qu'il avait fait venir tout exprès de Gearâ pour le faire figurer dans cette fête, il caracolait élégamment, se détachant du groupe de ses compagnons par son habileté de cavalier et par la beauté mâle de son maintien.

De même qu'il avait remarqué la beauté de la jeune fille et qu'il en avait subi le charme, de même elle avait admiré sa dextérité de cavalier; leurs cœurs s'étaient rencontrés; pendant tout le trajet de la procession, plus d'une fois et comme par hasard, sans qu'aucun d'eux s'en rendît bien compte, la jeune fille avait cherché à ne pas perdre de vue le cavalier, et celui-ci s'était efforcé de l'apercevoir constamment.

La procession arriva sur la place de Nazareth, ornée d'une manière riche et voyante, grâce aux efforts et aux libéralités du « juge » de la fête, un honorable négociant que vous connaissez tous et dont le nom seul est une garantie de probité. La

sainte image fut portée dans sa chapelle. L'artillerie tira les coups de canon d'usage. On chanta le Te Deum. . . Les groupes se dispersèrent; le peuple s'en alla; chacun regagna la maison où il devait , passer la journée, ou retourna en ville pour se refaire des fatigues de la matinée afin de pouvoir mieux résister aux divertissements de la soirée.

Au nombre des personnes qui restèrent dans le faubourg, se trouvaient la famille de Mundica et le jeune Portugais. Ils se retrouvèrent chez des amis communs. Le hasard qui leur permettait de passer la journée ensemble, la familiarité franche et rapide qui est dans les mœurs des gens de Para, et qui n'en diminue ni n'en enlève la sincérité, établirent bien vite entre les deux jeunes gens une intimité respectueuse et souverainement sympathique.

Le Portugais parut à la jeune' fille un homme doué d'excellentes qualités morales et intellectuelles, ce en quoi ne se trompaient ni son cœur, déjà exposé à tous les traits de l'amour, ni son instinctive perspicacité féminine. Il sembla au jeune homme que Mundica était, par son esprit, par sa modestie, par son éducation, une de ces rare» jeunes filles destinées à faire ou à compléter le bonheur d'un homme sur la terre.

De ces pensées à l'amour, la distance est facile à franchir, et la continuation de leurs rapports la leur fit franchir en peu de temps.

La fête dura une vingtaine de jours. Tous les soirs, ils se rencontraient dans cette atmosphère imprégnée d'harmonies sacrées, de parfums enivrants, de lumières éblouissantes ; ils partageaient ensemble les joies bruyantes, variées, expansives des divertissements de la place ; ils aspiraient, à larges poumons, souvent bras dessus bras dessous, les mêmes émanations chaudes qui montent des grandes agglomérations d'un peuple en fête, enveloppé là-bas par les parfums actifs et capiteux des produits de la flore amazonienne, émanations qui exaltent le cerveau, en le faisant rêver, et échauffent le cœur, en lui faisant sentir toute chose -avec plus de force et battre avec plus de rapidité; ils parcoururent ainsi un long chemin . Lorsque vint ia dernière nuit, et, avec elle, la dernière note des fêtes de Nazareth, tous deux soupirèrent pleins de regrets, et ils durent s'avouer qu'ils étaient impuissants à vivre désormais séparés l'un de l'autre.

Le jeune homme obtint alors la permission de fréquenter la maison de Mundica, et bientôt, fort de son amour, il demanda la main de la jeune fille, qui lui fut accordée.

De ce jour datent les infortunes de ces deux cœurs. Cette démarche, qui semblait devoir être la consécration du bonheur rêvé et la préface d'une époque de félicités enviables, fut, au contraire, l'aurore d'une triste journée d'hiver, le prologue inespéré d'une tragédie fantastique.

Nous entrons désormais dans le domaine de la légende. Je vous prie de vouloir bien redoubler d'attention.

Januario habitait hors de la ville, route de Saint- Jean, bien au-delà de Vigarapé des Ames, un peu après Tancienne maison des Capucins, connue dans Thistoire sous le nom de couvent de TUna. Il v avait pour compagnon un Allemand, employé de commerce comme lui, jeune homme fort intelligent et instruit, comme presque tous ses compatriotes, ^t, outre cela, adonné, pendant ses heures de loisir, à Tétude des sciences naturelles, et, tout spécialement, de la physique.

Pendant les fêtes de Nazareth, il avait été le compagnon assidu du jeune Portugais; il avait suivi jour par jour les progrès de son amour, et, pour ne rien vous cacher, je dois ajouter, car c'est la vérité, que lui non plus n'avait pu échapper à l'influence fascinatrice de la beauté séduisante de Mundica. Il en était tellement épris qu'il avait l'habitude de dire à son ami, en plaisantant :

— ^^ Tiens, Januario, si Mundica ne t'aimait pas, et si tu ne voulais pas en faire ta femme, je serais son mari, dussé-je pour cela renier ma foi!

L'Allemand était protestant, on l'a deviné.

Januario avait l'habitude d'aller prendre un bain, tous les soirs, dans les eaux agréables et fraîches d'un igarapé, qui, éloigné un peu trop peut-être de chez lui, traversait la sombre forêt

qui longe et embellit la route de Saint-Jean. C'était une vieille habitude, dont il lui eût été difficile, sinon impossible, de se défaire.

Un soir, il était chez sa fiancée; ils causaient dans un coin de la véranda, dans cet isolement égoïste que les amoureux recherchent toujours. Mundica commença à lui demander, avec cette câlinerie et cette curiosité gamine des enfants et des fiancées, ce qu'il avait fait, ce qu'il faisait pendant les heures de l'absence, et surtout ce qu'il avait fait, la veille au soir, après l'avoir quittée.

Le jeune homme sourit et se moqua de cette manifestation inconsciente de jalousie, d'une jalousie qui le flattait, d'ailleurs; il lui raconta tout : après être arrivé chez lui, il en était sorti de nouveau, selon sa vieille habitude, pour aller prendre un bain de quelques minutes dans son igarapê préféré ; le bain s'était prolongé plus que de coutume, à cause d'un incident inexplicable, qu'il avait cherché à élucider sans y réussir. 11 était entré dans Vigarapé, dans un endroit où justement quelques arbres d'ingâ ^ , penchés sur les eaux, rendent le site plus sombre : il lui avait semblé entendre, tantôt près de lui, tantôt au loin, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, tantôt descendant des rameaux des arbres, tantôt montant du

* Inga sp.j des botanistes, arbre de 10 à 12 mètres de haut, avec 50 ou 60 ceatimàlres de diamètre au tronc.

fond des eaux, une espèce de chant délicieux, quoique murmuré à peine, qui Tavait laissé charmé et extasié pendant un temps indéfini. Il était sorti de Teau à la hâte, avait fouillé tout le bois environnant, pensant qu'il s y trouvait quelqu'un — peut-être son ami, l'Allemand, — qui en agissait ainsi pour Teffrayer... Mais toutes ses recherches avaient été vaines.

Revenu à la maison, il y trouva son ami; il lui raconta tout, et celui-ci, en sa qualité d'enfant du pays des brouillards et des légendes, avait commencé par lui parler de Walkyries, de sylphides, de revenants et d'autres rêveries encore, enfantées par des imaginations nébuleuses, et faites pour provoquer le rire des esprits forts, habitués aux choses sérieuses et pratiques de la vie.

En entendant ce récit, Mundica pâlit horriblement; ses mains étaient glacées, et la pauvre enfant sentit un étrange frisson de peur irrésistible courir dans tous ses membres. Son esprit s'était souvenu, avec la rapidité éblouissante de la foudre, de tous les malheurs, de tous les accidents funestes dont les forêts et les rivières sont témoins chaque jour. Fille d'une province où, plus que dans toute autre, règne la croyance aux charmes et aux apparitions, peut-être à cause du contact immédiat qu'elle a encore avec la race sauvage, Mundica qui, elle-même, croyait, à cause de son éducation,

124 îî'OLK-LORE BRÉSILIEN

à toutes les légendes du pays, sentit un triste pressentiment serrer son cœur. Aussi fixa-t-elle son fiancé humblement, en suppliante, et lui dit-elle, la voix tremblante de peur :

— Eh bien, Januario, je veux te demander un service.

— Lequel?

— Promets-tu de me le rendre?

— Il me faudrait savoir d'abord ce dont il s'agit, mon ange.

— Il s'agit de notre bonheur futur,

— C'est sérieux?

— Très sérieux.

— C'est promis... De quoi s'agit-il?

— Ne va plus te baigner dans Vigarapè.

— Mais c'est une vieille habitude à moi, une habitude innocente, ma fleur.

— Mais je ne veux pas que tu y ailles.

— Quel mal y a-t-il?

— Quel mal?... Comment! n'as-tu pas entendu le chant?

— Hé bien?... Le chant était délicieux...

— Oui, après le chant, viendra l'apparition, et après... après...

— Et après?

— Après... la mort!

Januario la regarda fixement; il lui semblait impossible que la jeune fille parlât sérieusement. Mundica poursuivit aussitôt :

— Par conséquent, je t'en supplie, n'y va plus, du moins jusqu'à ce que nous soyons mariés.

— Et après notre mariage?

— Oh! après, tant que tu voudras : je n'aurai plus peur.

— Tu n'auras plus peur?... Mais d'où vient ta peur? Pourquoi cette prière?

— C'est que, vois-tu..., ne te moque pas de moi... ce chant, que tu as entendu...

— Hé bien, que signifie ce chant?

Mundica se rapprocha davantage de son fiancé,

et, d'une voix que la terreur, une terreur profonde et superstitieuse, rendait tremblante, elle murmura tout bas à son oreille :

— Ce chant, c'est... la voix de la Yara!

Januario, en entendant cette confidence, à laquelle il ne s'attendait pas, se renversa sur sa chaise, et éclata d'un rire franc et étourdissant. Mundica se redressa d'un bond involontaire, et s'écria hors d'elle-même :

— Ah ! tu l'as vue ! tu l'as vue !...

Januario ne pouvait pas contenir son fou rire ;

il ne lui répondit qu'en secouant la tête.

— Oui! Oui! continua la jeune fille, tu l'as vue, et la preuve, c'est que tu ris de la sorte!

Les parents de Mundica, en entendant ces cris et ces exclamations, accoururent :

— Qu'y a-t-il? demandèrent-ils.

Mais la jeune fille, au lieu de leur répondre,

prit le bras de son fiancé avec une énergie dont elle semblait incapable, et répéta :

— Je ne veux pas, entendez-vous? je ne veux pas que vous y retourniez.

— De quoi s'agit-il? demanda de nouveau son père, tandis que sa mère, l'éloignant du jeune homme, Lui demandait d'un ton de reproche :

— Que signifie tout cela?

Alors, elle, comme prise d'une langueur subite, désigna lejeune homme, qui avait dominé son accès d'hilarité, et, tombant sur le sopha, elle répondit, avec un accent de douleur poignante :

— Ah, maman ! il a vu la Yara ! il a vu la Yara !

La mère de Mundica, femme respectable autant par son âge que par sa corpulence tant soit peu développée, recula à son tour comme efFrajée, et, pleine de terreur, curieuse, anxieuse, elle interrogea son futur gendre :

— Est-ce vrai. Monsieur?

Januario dut répéter sa narration. Après ravoir écoutée avec une attention religieuse et concentrée, a dame lui dit d'un ton de profonde conviction :

— Ne vous moquez pas des choses sérieuses, monsieur Januario. Pour le moment, le mal n'est pas irréparable ; à vous d'en conjurer les suites. Accédez à la demande si sensée et si raisonnable de votre fiancée; suivez mes conseils : ne retour-

nez plus à Tigarapé, et évitez, autant que vous pourrez, les sites sombres et déserts, surtout pendant la nuit. Tant que vous serez fiancé, mille dangers inconnus vous environneront et chercheront à faire obstacle à votre bonheur. Celle qui vous parle ainsi est une personne qui a beaucoup vu et qui n'a jamais dit que la vérité. Mes conseils n'ont en vue que votre bien.

On ne pouvait pas tenir un langage plus maternel et plus amical. Januario promit tout ce qu'on lui demandait. Il ne prit congé que fort tard pour retourner chez lui. Il était parvenu à rassurer sa fiancée, mais, lui, il portait dans son sein le doute, et, pis encore que le doute, une curiosité irrésistible. Cependant, cette nuit-là, il résista et, pour la première fois depuis qu'il en avait pris l'habitude, il n'alla pas se plonger voluptueusement dans les eaux de l'igarapé. La lutte fut longue : il eut à combattre ses propres désirs et la force de l'habitude pour tenir la promesse solennelle qu'il venait de faire. La loyauté naturelle de son caractère l'emporta, et, en cédant ainsi à la volonté de sa fiancée, il réussit à échapper ce soir-là aux séductions et aux pièges de la dangereuse habitante des igarapés.

Le lendemain, quand la jeune fille apprit qu'il avait fidèlement tenu sa promesse, sa joie fut immense. Son cœur battit plus tranquille, elle passa une nuit plus calme, ce qui ne l'empêcha

pas de renouveler ses recommandations et ses prières. Pendant trois nuits consécutives, Januario résista au désir immodéré qui le rappelait aux rives de Tigarapé et à la curiosité qui T aiguillonnait sans trêve. Il ne croyait pas à ces superstitions puériles, mais il lui semblait impossible qne sa fiancée, jeune fille intelligente et bien élevée, conservât une semblable superstition enfantine sans quelque fondement. Puis ce chant inexpliqué qu'il avait entendu le tourmentait et Tentraînait à en pénétrer le mystère.

Aussi, cinq jours après, il sortit vers onze heures du soir et s'enfonça résolument dans la forêt, à travers laquelle serpentait, comme un boa gigantesque, Tigarapé de sa prédilection. Son courage naturel ne Tempêchait pas de sentir une frayeur involontaire, éveillée par le germe de la superstition, jetée comme une parasite dans son esprit déjà un peu affaibli par Tamour; malgré lui il pensait à ses préoccupations des nuits précédentes et aux nombreuses histoires du même genre que lui avait racontées son ami, TAUemand.

Au moindre bruit d'une feuille qui tombait, d'un lézard qui passait, ou du vent qui agitait doucement les branches, un léger frisson secouait son corps, et ses yeux se portaient involontairement du côté d^où venait le bruit. Il faisait un demi-clair de lune,, et la clarté faible et opaque de l'astre de la nuit, se tamisant à travers les

CONTES ET LÉGENDBS 129

éclaircies des feuillages, dessinait sur le sol des figures fantastiques et intermittentes. Les vers luisants et les lucioles, très nombreux, en tourbillonnant devant ses yeux lui causaient des éblouissements nerveux, et il lui semblait parfois voir des apparitions étranges, des fantômes fugitifs et ironiques. Il évoquait alors tous les contes avec lesquels sa nourrice, une visionnaire de TAlemtejo, saturée des légendes mauresques du vieux Portugal, avait bercé son enfance crédule. La réflexion, le raisonnement balayaient toutes ces fantasmagories, qui revenaient peu après hanter son esprit avec une nouvelle insistance.

Ce fut dans cet état d'esprit, partagé entre le courage et la peur, que le jeune homme parvint aux rives de Tigarapé. Les eaux du canal fluvial, tranquilles et somnolentes, produisant ce murmure solennel et monotone qui est comme le ronflement d'un géant fatigué, roulaient sous la coupole des arbres immenses, couverts d'un linceul d'ombre, parsemé çà et là de points lumineux, semblables à des perles clouées sur un tapis de velours noir.

Januario fouilla d'un œil scrutateur tous les environs : aucune apparition ne surgit du milieu de l'épaisseur des arbres. Il écouta avec attention : aucune rumeur suspecte ne vint mêler ses échos au bruissement habituel de la forêt. II n'y avait donc aucune crainte à concevoir.

130 FOLK-LORB BRESILIEN

L'eau fraîche et courante Tinvitait, à deux pas de là; lui, riant enfin de ses craintes et de celles de sa fiancée, se déshabilla rapidement et, plus rapidement encore, se jeta dans les eaux de Tigarapé, qui s^ouvrit, écumant et agité, pour le recevoir dans son sein. Au contact de Teau, au choc subit produit par le passage brusque d'une température à une autre, en sentant ce plaisir qui est presque une douleur, son corps frissonna violemment, et ses cheveux quoique humides se dressèrent sur sa tête. C'est que, au moment précis où les eaux s'entrouvrirent pour le recevoir, au moment où son corps les fit bouillonner en y tombant avec force, l'air retentit tout à coup des sons d'une harpe qui paraissait vibrer inopinément. Puis, les sons expirèrent au loin, dans une cadence successive, et ils furent remplacés par un chant, un chant suave et délicieux, le même qu'il avait déjà entendu une fois.

Le jeune homme voulut sortir de l'eau à la hâte, et il ne le put pas; ses pieds semblaient cloués au fond de la rivière; on dirait que des liens attachaient ses jambes et paralysaient tous ses mouvements. En mêriie temps, une rêverie sans nom, un engourdissement presque extatique lui montaient au cerveau, comme les premières vapeurs d'une douce ébriété, et anéantissaient sa volonté. Il écoutait, il était obligé d'écouter^ immobile et tremblant.

Et le chant continuait, augmentant de force, comme si le chanteur se rapprochait. Plus il était proche, plus grand en était le charme, et plus extraordinaire aussi il semblait au jeune homme. La voix enchanteresse ne partait pas d^un seul endroit ; comme un parfum subtil, elle emplissait tout Tair ambiant; on dirait les voix, cadencées et parfaitement exercées, d'un chœur invisible qui Tentourait complètement. Ces voix le séduisaient chaque fois davantage ; jamais il n'avait entendu de musique aussi douce, des harmonies aussi suaves, des mélodies aussi parfaites. Rien ne ressemblait à ce chant énervant et plein de volupté ; et, à travers les notes, on distinguait un ton d'indicible et touchante mélancolie, qui, en remplissant le cœur et Tâme, rappelait les idylles les plus tendres de l'amour.

Cependant, le chant se rapprochait, se rapprochait toujours. On ne pouvait pas en distinguer les paroles ; s'il y en avait, elles étaient prononcées dans une langue inconnuô, dans un idiome que seuls les anges pourraient parler.

Le temps s'écoulait : l'immobilité et le froid, produits par l'immersion, par la peur et par le charme, engourdissaient les membres du jeune homme. Ses dents claquaient comtne s'il avait eu là fièvre. Là situation devenait intolérable.

Le Vêtit, en sbufïiaht avec tih pieu plue dé ft)rce, §ébbua un t-àmeau de VingazeirOy le feuillage elit

une éclaircie plus large, et la lune, envoyant à travers les rameaux un faisceau de ses rayons, éclaira pendant quelques instants toute la rive. Du milieu de cette espèce d'éclair émergea, près du tronc derarbre,la figure rayonnante d'une femme.

C'était la Yara !

Januario poussa un <jri de terreur, et, par un suprême elSFort de volonté, sortit de Teau. Le rameau de Tingazeiro était revenu à sa position naturelle ; le faisceau de lumière s'était éteint, ombragé par le feuillage qui s'était fermé de nouveau, et la figure éblouissante de la femme avait disparu aussi inopinément qu'elle s'était montrée. Les dernières notes du chant mystérieux avaient cessé également.

Le jeune homme se vêtit à la hâte, et, fou de terreur, presque en courant, il franchit la distance qui le séparait de la grand'route. Lorsqu'il eut laissé derrière lui les derniers arbres de la forêt, près les troncs desquels il lui semblait, il y a quelques instants, voir apparaître une femme à la blanche robe et au visage transparent, il commença à regagner un peu de calme et à reconquérir l'équilibre de ses facultés. Mais sa terreur ne disparut pas tout à fait ; elle le poursuivit jusque chez lui.

En arrivant à la maison, il se jeta dans son hamac, tout essoufflé et épouvanté encore. Pendant toute la nuit, il ne put pas dormir. Un doute

maudit persistait à planer sur son esprit : avait-il eu une vision surnaturelle? avait-il entrevu une réalité? Sans pouvoir rien décider, il passa la nuit en sursaut, dans cette discussion intime, jusqu^au point du jour. Dès que les premières lueurs du matin éclairèrent Thorizon, il sortit et rétourna à Tendroit où s'était passé Tincompréhensible drame de la veille. Il voulait explorer la forêt et Figarapé pendant toute la journée.

C'étaient les derniers combats de sa raison, déjà vacillante, contre la superstition qui menaçait de Tenvelopper de ses filets pour Tétouffer tout entière. Il alla donc jusqu'à la rive plantée d'ingazeiros : la rivière coulait paresseuse, souriant aux premiers baisers de l'aurore ; le gazon, humecté par la rosée, verdissait sous ce bain de perles ; les fleurs champêtres, ouvrant aux rayons du soleil leurs corolles fécondées pendant la nuit, exhalaient des parfums actifs et exquis. Januario regarda de tous côtés, parcourant tous les sentiers, fouilla tous les arbres, tous les buissons, tous les rideaux verdoyants des parasites, et rien, rien de suspect, rien qui parût avoir été témoin du mystère nocturne. L'apparition n'y avait laissé aucun vestige.

Le jeune Portugais éclata de rire, et son rire fut si franc et si strident qu'en résonnant à travers la forêt, il alla éveiller une bande de perruches endormies.

134 FOLlt-LORE BRESILIEN

— Je suis fou ! dit-il. Ou tout cela est le résultat de la peur et des histoires absurdes que m'a contées cet animal d'Allemand, ou bien c'est quelque farceur qui veut s'amuser à mes dépens et mettre mon courage à l'épreuve. Dans ce cas, j'ai joué un rôle bien ridicule, je l'avoue.

Il regagna sa demeure en riant de temps en temps et en disant d'un ton décidé :

— C'est bien ! c'est bien ! Je prendrai ma revanche, une revanche éclatante.

A l'heure habituelle, il prit le chemin de son bureau. Quand il y arriva, tout le monde fut frappé de son extrême pâleur. Ses camarades le plaisantèrent : ils attribuaient ses fatigues aux insomnies naturelles chez un jeune homme fiancé à une jolie fille ; les épigrammes ne firent pas défaut, pas plus que les mots pimentés et les allusions indiscrètes. Entre jeunes gens, bien peu de choses respectables trouvent le respect. Januario, se dérobant aux interrogations et aux bons mots, s'en alla consulter une glace. Il recula presque épouvanté. En eflPet, il avait les joues creusées et les yeux cerclés. En se voyant ainsi, après un sérieux examen, il éclata de rire à plusieurs reprises, et son rire étonna tout le monde, tant il était spontané.

Puis il se dit à lui-même : « Allons ! J'ai passé presque une heure, peut-être davantage^ dans l'eau... Et quelle heure !.. . Je n'ai pas fermé les

CONTES ET LéoENDËS' 138

yeux tine seule minute. Pourvu que je n*aie pas attrapé les fièvres I » Un nouvel éclat de rire termina son monologue et salua ce souvenir, d'ailleurs peu agréable.

Pendant toute la journée, il eut de ces intermittences incompréhensibles : tantôt il se livrait à une joie sans motifs, presque illimitée, bruyante et hors de propos ; tantôt il s'abandonnait à une mélancolie hors de saison, à une rêverie irrésistible. Mais, joyeux ou triste, il sentait un désir immodéré de se plonger dans un bain froid.

A mesure que la nuit approchait, ses vêtements lui pesaient, Tair lui manquait et son inquiétude grandissait. Son impatience devenait si impérieuse, si absolue, qu'il lui était impossible de la cacher. On aurait dit que le fatal igarapé l'attirait invinciblement.

Le soir, il alla chez sa fiancée. On remarqua l'altération de ses traits et la préoccupation de son esprit. En effet, l'image éblouissante de la femme à peine entrevue la veille miroitait devant ses yeux, et son cœur brûlait du désir de la revoir. La curiosité a des tentations diaboliques et fatales ; bien souvent elle oblitère la raison au point de lui enlever toute liberté. Januario souffrait de ce mal ; en vain eût-il cherché à échapper à son influence.

Mundica fut effrayée de l'état dans lequel elle voyait son fiancé, et dont elle chercha inutile-

ment à deviner la cause ; elle le questionna avec infiniment de douceur. Le jeune homme garda un silence absolu sur son aventure de la veille, et Mundica ne put obtenir de lui que la promesse d'être mise au courant de tout dès le lendemain. Januario sortit de chez sa fiancée plus tôt que d'habitude. Il prit à la hâte le chemin de sa maison. Il avait mûri un projet, et il s'agissait de le mettre en pratique. A peine rentré, il prit un fusil de chasse, un Spencer, et le chargea. En voyant ces sinistres préparatifs, l'Allemand le questionna : il le fit avec tant d'insistance que le jeune homme lui raconta tout. Le blond enfant des bords du Rhin fronçait les sourcils et réfléchissait profoadément, à mesure que son ami parlait. Lorsque Januario eut terminé son étrange récit, l'Allemand se leva avec tout le flegme qui caractérise sa race, et, prenant le fusil des mains de son ami, comme s'il eût voulu rexarhiner, il en enleva une à une toutes les cartouches.

— Que faites-vous? s'écria Januario.

— Je décharge votre fusil, répondit froidement l'Allemand.

— ^ Je le vois bien, parbleu I répliqua avec impatience le jeune Portugais. Mais pourquoi le faites-vous ?

— Parce que je le dois De deux choses

l'une, mon cher Januario : ou bien vous avez eu affaire à une apparition fantastique, et, dans ce

cas, VOS balles sont inutiles ; ou bien il s'agit d'une apparition réelle, d'une plaisanterie de quelque camarade ou même de quelque étranger, et, dans ce cas, en tirant, vous risquez de commettre un crime. Par conséquent...

— Mais dois-je permettre que Ton se gausse de moi?

— Du tout. Pour échapper à la farce, vous avez un moyen bien simple, qui a l'avantage d'être utile dans les deux hypothèses.

— Et quel est ce moyen?

— N'allez plus à l'igarapé.

Januario ne répondit rien.

Au ton péremptoire dont parlait son ami, il comprit que celui-ci était disposé, au moins pour ce jour-là, à l'empêcher de mettre son projet à exécution. Il se résigna donc, et ne quitta pas la maison. L'Allemand non plus ne sortit pas pendant une seule minute ; il remplit les heures de cette veillée forcée en racontant à son ami force contes allemands, plus fantastiques encore que ceux d'Hoffmann, et des histoires malheureuses, plus faites pour exalter l'imagination que pour la calmer. Il ne borna pas sa sollicitude à lui tenir compagnie ce soir-là ; il devint le gardien vigilant de son ami, il se fit son ombre, et il portait son dévoûment à un tel point que, depuis lors, il l'accompagnait chaque soir chez sa fiancée, à l'aller comme au retour. Cette sollicitude, loin de

138 POLK-LORE BRésiLIEN

calmer Tesprit du jeune homme et de lui faire oublier le projet qu'il avait conçu, ne fit qu'accroîtj'e son désir de retourner à Tigarapé, afin de vérifier de nouveau la réalité du phénomène dont il avait été témoin par deux fois.

Pour mener à bien son dessein, il imagina un nouveau plan.

Quelques jours après, il se rendit à un magasin américain de la rue- de l'Industrie, acheta un excellent fusil à répétition de Winchester, le chargea, et, retournant à la maison de meilleure heure, il alla jusqu'à la forêt et y cacha son fusil au milieu d'un épais fourré.

Puis, il partit pour la maison de sa fiancée en compagnie de l'Allemand, qu'il était allé chercher lui-même. Arrivé chez Mundica, il laissa s'écouler les heures dans une douce causerie intime. En regagnant son logis, vers dix heures du soir, il prétexta un violent mal de tête, et, prenant congé de son ami, de son compagnon inséparable et dévoué, il alla s'étendre dans son hamac, où, bientôt après, il feignit de dormir profondément. L'Allemand fit de même ; mais, auparavant, il ferma la porte et en retira la clef. C'était une précaution qu'il prenait toujours depuis qu'il avait résolu d'empêcher les excursions nocturnes de son ami.

Les heures passèrent lentement. Un peu avant minuit, le Portugais se leva de son hamac sur la

pointe des pieds ; il constata que son ami dormait à poings fermés, ouvrit avec beaucoup de précaution Tune des fenêtres, sauta prestement dans la rue, et courut à la forêt, vers le site où il avait caché son fusil, tremblant à Tidée qu*il pourrait ne plus Ty retrouver. Heureusement, le fusil était là. Januario le mit sur ses épaules en chasseur émérite qu'il était, et s'enfonça résolument dans le bois.

La lune battait son plein et brillait dans le ciel avec toutes les splendeurs d'an clair de lune équatorial. Dans la forêt, plus illuminée encore que pendant les nuits précédentes, on voyait se dresser plus imposantes les hautes silhouettes des arbres. Le jeune homme en distingua les formes, et, ne les prenant plus pour des fantômes, il pénétra à travers leur labyrinthe, prit un petit sentier battu, son chemin habituel, et se trouva bientôt sur les bords deTigarapé.

Rien ne l'avait eflPrayé pendant son rapide trajet ; pas une rumeur ne lui parut suspecte, et, en le voyant si décidé et si courageux, nul n'aurait soupçonné que c'était là le même homme qui, quelques nuits auparavant, avait tremblé de peur et avait passé par là en courant, épouvanté, les cheveux dressés sur la tête, les yeux sortant des orbites, comme si une légion de revenants l'avait poursuivi.

Januario s'arrêta en face de la rivière, fouilla

les deux rives jusqu^où pouvaient arriver ses regards, et, n'apercevant rien de nouveau ou d'extraordinaire, il alla s'asseoir sur le tronc noueux de Tingazeiro :

— Maintenant, dit-il en élevant la voix, attendons.

Le silence, un silence relatif, lui répondit seul.

Il paraissait complètement maître de lui. Une Tétait pas tout à fait, cependant, il faut l'avouer. Tout ce courage, tout ce sang-frôid n'étaient pas le résultat de son caractère, altéré profondément depuis quelque temps et modifié par les diverses impressions qu'il avait subies ; ils étaient simplement l'effet d'une force de volonté extraordinaire; ils étaient tous factices. Au moindre bruit un peu plus accentué, produit tantôt par la chute d'une feuille sèche, tantôt par le frôlement de quelque animal noctambule, tantôt par le roucoulement de quelque hibou, tantôt par le chant frissonnant de quelque hiumara^ — chant étrange qui imite parfaitement le bruit d'une étoffe qu'on déchire — ou par quelque son qui, en dominant les autres, allait se confondre avec les murmures habituels de la nature, — le jeune Portugais se retournait vivement, prêtait une oreille attentive, espérant entendre les premières notes de la

^ Cet oiseau nocturne est le rasga-mortalhaf dont je parle à la page 68.

musique fantastique, comme si ces sons fugitifs en fussent le prélude.

Mais la nature poursuivait son cours, sans qu'aucun phénomène surnaturel vînt la troubler. Januario perdait patience ; il murmurait :

— Gomme je suis prêt à tout, on me fait attendre. On veut me prendre dans Teau, sans arme, pour se moquer de moi... Pas si bête !... J'attendrai ici et pas ailleurs... J'attendrai jusqu'au matin, s'il le faut.

En parlant ainsi, il s'appuya sur le tronc de l'ingazeiro, cherchant une position commode, sans lâcher son fusil. Puis, il fixa son regard méditatif sur la coupole de l'arbre ; à travers les branches, il apercevait, comme à travers un voile inégal, un essaim d'étoiles éblouissantes, de toutes les grandeurs, les unes imperceptibles comme des têtes d'épingles, les autres immenses, comme la lune elle-même.

Il resta ainsi longtemps, très longtemps. Puis, le froid de la nuit, le suave bruissement des feuilles, la douce ivresse produite par les mille parfums que dégagent la nuit et les fleurs des forêts amazoniennes, la fatigue physique et la lassitude morale de cette attente, tout se réunit pour provoquer chez lui la somnolence. Involontairement, sans y penser, il ferma les yeux peu à peu, jusqu'à ce qu'il s'endormit, étreignant toujours dans ses mains son fusil chargé.

Il s'endormit d'un sommeil qui n'était ni profond, ni inquiet. Il dormait depuis quelques instants déjà, quand il s'éveilla subitement; il lui semblait avoir entendu une voix qui l'appelait par son nom. Il se dressa d'un bond, le fusil prêt à partir, et cria :

— Qui va là 1

Seul l'écho répondit à sa demande ; mais cet écho, se reproduisant à l'infini, sur tous les tons, lui causa je ne sais quelle sensation de gêne, qui ressemblait quelque peu à la peur. Il regarda, méfiant, les eaux qui coulaient à ses pieds, à l'ombre de l'ingazeiro, et, au centre de ces eaux, il aperçut un point lumineux, resplendissant, comme si la lune y avait concentré tous ses rayons. Cet éclat le fascinait, et, en le regardant fixement, il lui sembla que le point lumineux s'élargissait, s'élargissait toujours... jusqu'à ce que, ayant pris des proportions extraordinaires, il commença à faire jaillir comme des faisceaux éblouissants de lumière électrique.

Instinctivement les cheveux du jeune homme se dressèrent sur sa tête. En même temps résonnèrent à ses oreiUes les premiers accords de la musique divine et mystérieuse des nuits précédentes.

Januario voulut reculer, il se buta contre le tronc de l'ingazeiro, qili semblait lui couper lia retraite et lô pousser même en avant. Il sentait

déjà tout son corps envahi par une' torpeur inconnue, qui menaçait de paralyser tous ses mouvements ; en même temps une sueur froide et abondante le baignait de la tête aux pieds. La terreur commençait à s'emparer de son âme, et une force aussi incompréhensible que puissante Tobligeait, malgré lui, à regarder fixement la partie illuminée des eaux, d'où il cherchait en vain à détourner ses regards.

Alors ses yeux eurent une vision extraordinaire.

La superficie de la rivière s'ouyrit doucement, au centre même de la surface illuminée ; de ce point précis commença à émerger lentement, comme si elle sortait d'un bain de lumière, Timage éblouissante et majestueuse d'une femme. C'était la même figure, exactement la même, que le jeune homme avait entrevue quelques nuits auparavant près du tronc de l'ingazeiro. Januario voulut fuir, mais il ne le put pas. La femme fantastique lui souriait, et son regard diaboliquement séducteur le clouait là, immobile. Il avait peur et il restait ; il restait parce qu'il n'avait jamais vu un visage aussi beau, parce que jamais ses sens ni son imagination n'avaient rêvé desformes aussi correctes et aussi pures.

La vision, là femme, la fille des éaùx avait la couleur neigeuse des lis, et sur ses épaules retombaient des cheveuîc d'un blond fauviB, î^i

éblouissants qu'ils semblaient jeter des reflets d'or. Ses yeux, d'un vert profond et lumineux, transparents comme des émeraudes, lançaient des rayons d'une incomparable douceur ; sur ses lèvres, gracieuses et provocantes, errait un se rire plein de tendresse, qui promettait des déU et des jouissances inépuisables. Aucun vêtei ne voilait sa nudité, et les formes qu'elle mon perlées par l'onde, d'où elle était sortie, auri fait le désespoir du ciseau le plus habile, ^ saientvoir des trésors inimitables, des cont exubérants et magnifiques, des élégances m leuseset provocantes, des ombres et des cla d'une séduction sans bornes, d'une volupté s égale.

En voyant tant de prodiges de beauté, cbarn ébloui, absorbé dans la contemplation de tant grâces, le jeune homme s'écria hors de lui:

— Oh ! Gomme elle est belle ! Gomme elle r' belle et séduisante !

En disant ces mots, il frissonna et rec plein d'horreur, comme s'il avait proféré un bl phème. Par une association d'idées inexplical l'image mélancolique de sa fiancée avait pi sur son esprit. Il revit ses craintes de jeune fi ses {)rières, les promesses solennelles qu'il avait faites et il se souvint des dangers qu. menaçaient. Un tremblement convulsif agita i son corps^ et sa main droite, jusqu' alors inert

sans mouvement, se crispa violemment, serrant le fusil chargé, qu'il avait oublié. Il lui sembla que le sourire de la femme s'accentuait davantage, et que, étendant vers lui ses bras d'albâtre, sur lesquels les gouttes d'eau formaient des colliers de perles fines, elle glissait doucement sur la surface de la rivière et s'avançait de son côté.

Sa frayeur était au comble. Il souleva rapidement son fusil, épaula, visa et fit partir le coup. L'écho répéta au loin et de tous côtés le bruit de la détonation ; le vent dispersa immédiatement la fumée, et la femme, l'étrange vision, plus belle et plus riante encore, continua à s'avancer vers lui. Januario, nous l'avons dit, avait un fusil à répétition. Il tira un second coup, un troisième, un quatrième, tous les coups, et la femme était toujours là ! Elle s'avançait, elle touchait presque la rive. Encore deux pas, et elle serait à ses côtés.

Lui, il était désarmé.

Il ne perdit pas courage. Il prit son fusil comme une massue et le fit tournoyer au-dessus de sa tête pouren décharger un coup formidable. Alors la vision commença à reculer... Januario, craignant de la voir fuir pour toujours, ou peutêtre attiré vers elle sans le savoir, commença à avancer, à son tour, pour la frapper. Il parvi»t jusqu'à elle; un pas encore, et ils allaient se toucher, et le coup, vibré avec force, eût été infaillible et mortel.

146 FOLK-LORB BRESILIEN

A ses pieds, s'étendait le noir linceul des eaux, et devant lui souriait toujours la figure lumineuse de la femme. Januario ferma les yeux un instant, peut-être pour échapper au magnétisme irrésistible que les yeux de la femme produisaient sur lui, peut-être aussi pour ne pas voir le résultat de son agression terrible. Puis, il déchargea son coup de massue aveuglément.

Mais il poussa un cri, un cri d'épouvante.

Son fusil avait roulé à dix pas, arraché de ses mains par un contre-coup imprévu. Il sentit en même temps sur son front comme Timpression d'un baiser froid et humide. Il glissa, perdit l'équilibre et tomba dans l'eau.

Avant de tomber au fond de la rivière, évanoui à cause de la sensation que lui avait produite cette espèce de baiser — qui ressemblait à la fois à la morsure d'un morceau de glace et à la torture d'unfer rouge, et dont il lui fut impossible de déterminer l'origine, comme il l'avoua luimême plus tard, — un bras robuste le prit par le collet de sa redingote et le traîna à terre.

Le lendemain, l'Allemand raconta ce qui suit : le vent avait ouvert bruyamment la fenêtre par où Januario s'était échappé. Il s'était réveillé, et, devinant ce qui s'était passé, il était sorti, à la hâte, à là recherche de son ami. Guidé par les coups de fusil qu'il avait entendus, il arriva aux bords de l'igarapé au mo-

ment précis où son ami, évanoui, tombait dans l'eau.

Il le prit alors sur ses épaules, le ramena à la maison, et, dès que Januario revint à lui, il l'interrogea avec beaucoup d'intérêt. Tremblant et abattu, le Portugais lui raconta tout ce qui s'était passé ; il lui décrivit même les plus petites impressions qu'il avait ressenties, les plus intimes sensations qui avaient ébranlé son organisme.

Depuis lors, la manière de vivre de Januario avait changé complètement. Il semblait un autre homme. Il devint triste et taciturne. Il passait des heures entières plongé dans des rêveries mélancoliques, interrompues de temps en temps par des accès de joie folle, qui se traduisaient toujours par des éclats de rire extravagants. Il ne retourna plus chez sa fiancée, malgré les invitations réitérées de celle-ci, malgré les prières les plus touchantes qu'elle lui adressait. Il ne mit plus les pieds à son bureau, et il semblait obéir uniquement à cette idée fixe : retourner à l'igarapé, revoir la femme qui l'avait fasciné.

Il y a trois jours, il parvint à éluder la vigilance dont on l'entourait. Il disparut. L'Allemand alla immédiatement chez Mundica, à qui il raconta tous ces détails. Puis, il courut prévenir la police ; il communiqua aux autorités la disparition de son ami et déclara qu'il le suppo*

sait atteint, depuis quelque temps, d'aliénation mentale. La police se mit en campagne, mais toutes ses recherches furent vaines. Avant-hier, comme vous le savez, on retrouva le cadavre du pauvre garçon, surnageant dans la baie de Para. Gomme, bien souvent, pendant ses hallucinations, il avait manifesté le désir de revoir la femme fantastique, la Yara, on pense qu'il est retourné à Tigarapé et qu'il se sera jeté dans ses eaux, où la fille des légendes amazoniennes l'aura reçu dans ses bras meurtriers. C'est là, du moins, l'opinion de la triste fiancée.

Le commandeur avait terminé sa narration.

Tout le monde dans le salon Técouta dans un silence plein de réflexions. Je l'interrompis pour lui demander :

— Et Mundica ? Qu'est-elle devenue?

— Mundica ? fit-il avec un sourire singulier. Hé bien ! Mundica, peu de temps après la mort de son pauvre fiancé, s'est mariée. Elle est devenue la femme de l'Allemand.

— Gomment! la femme de l'ami de Januario?

— Oui, la femme de l'ami du Portugais.

— Dans ce cas, fis-je observer, voilà clairement expliquée l'apparition de la Yara. Il suffit de parodier le mot célèbre du magistrat français, et de dire : cherchez l'homme.

Le commandeur me regarda en silence ^pendant quelques instants, puis il dit avec le plus grand sérieux :

— Je ne sais pas si par ce moyen on parviendra à connaître la vérité ; ce qui est certain, ce qui est étrange, c'est que maintenant quand il arrive à quelqu'un de repéter cette histoire en présence de Mundica, on la voit sourire malicieusement vers son flegmatique mari, et que, tandis qu'elle se moque aujourd'hui des Yaras, c'est lui qui en soutient l'existence réelle et cherche à faire croire à leur influence.

Que ces hypothèses soient vraies ou fausses, qu'elles aient ou non pour elles la consécration traditionnelle des peuples, une chose paraît hors de doute : la légende de la Yara, comme toutes les légendes, a pris son origine dans des faits très naturels, adultérés avec intention ou revêtus de détails fantastiques par la spéculation ou par le crime.

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