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CHAPITRE II La Yara — Version de Manàos

C'était dans le campement indien de Manâos, devenu aujourd'hui la superbe reine du Rio- Negro * .

Un jour, un jeune iapuyo *, fils d'un tuchaua ^, s'en alla, dans une ygara *, au petit cours d'eau qui baigne la pointe du Taruman ^. C'était un beau garçon, le plus beau garçon de toute sa, tribu. Homme vaillant et sans peur comme lui, on n'en avait jamais vu. Nul ne maniait avec plus de dextérité que lui la sarbacane terrible, dont la flèche infaillible coupait au milieu de l'air le vol de Varacuan ®. Nul ne brandissait le tacape ^, nulneroidissait l'arc avec plus de courage. Dans les jeux qu'on donnait pout* célébrer les fêtes, c'était toujours à lui que reve-

' Cette version est faite diaprés M. le chanoine F. fiernardino de Souza.

^ Indien civilisé de TAmazonie.

3 Cacique, chef de tribu.

* Petit bateau, pirogue.

^ La cascade de Taruman, aux portes de la ville de Manâos, que les gens du pays appellent la Grande Cascade.

6 Oiseau.

7 Massue. Hans Staden l'appelle iverapeme ; Vasconcellos la nomme tangapema, et M. Ferdinand Denis, llverapeme. Tous ces mots sont synonymes.

naitla victoire, et les vieillards eux-mêmes se courbaient devant lui, pleins de respect. Il était Torgueil de sa tribu, et le digne successeur du vieux tuchaua, qui tant de fois avait mis en déroute les farouches Mundurucus ^

Or, un jour, le jeune tapuyo s'en alla dans une ygara au petit cours d'eau qui baigne la pointe du Taruman. C'était par une après-midi splendide, et le soleil, qui se couchait déjà derrière la colline couverte d'une épaisse forêt, reflétait ses derniers rayons sur les eauxde la jolie baie formée par le Rio-Negro. Le ciel était limpide et transparent, et à l'horizon les nuages formaient un ourlet rose et or. Et l'ygara du jeune tapuyo fendait, légère, les eaux agitées de la rivière. Et le visage du jeune tapuyo était triste comme le chant de Yhiumara,

Il revint fort tard de sa promenade, attacha le bateau au tronc d'une mamaurana^ et passa la nuit assis au seuil de sa cabane, pensif, taciturne, proférant de temps en temps des mots entrecoupés et sans suite.

Et la vieille lapuya, qui l'aimait avec la tendresse des enfants de la forêt, pleurait, elle aussi, en silence, en voyant la tristesse profonde qui assombrissait le visage de son fils.

— Ecoute, mère, dit le jeune homme, écoute, car ce n'est qu'à toi que j'ose raconter les tristesses qiii m'accablent... C'était une jeune fille si jolie, si jolie... comme je n'en ai pas encore vue parmi les filles des Manâos... La soirée était belle, et Tygara voguait, légère, dans la direction de la pointe du Taruman... Tout à coup, j'ai entendu comme un chant lointain, comme une voix harmonieuse, qui se confondait avec le murmure delà brise entre les feuilles des palmiers. Et l'ygara fendait, légère, les eaux de la rivière, et les sons de la voix qui

1 Tribu indienne de TAmazone^ qai existe encore aujourd'hui.

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chantait arrivaient à mes oreilles plus distincts. Et puis, j'ai vu... Comme elle était belle, mère I Gomme était belle la femme qui s'y trouvait ! Elle était assise sur le bord delà rivière. Elle avait les cheveux blonds, comme s'ils étaient en or, attachés par des fleurs de mururé *, et elle chantait, elle chantait... comme je n'ai jamais entendu chanter... Puis, elle leva ses yeux verts sur moi, elle sourit un instant, me tendit ses bras, comme si elle avait voulu m'en enlacer, et disparut, en chantant, dans les eaux de Figarapé, qui s'entr ouvrirent pour la recevoir... Mère, comme elle était belle la femme que j'y ai vue !... Gomme ils étaient délicieux les sons de sa voix qui chantait I

Des yeux de la vieille tapuya tombèrent deux larmes silencieuses, qui coulèrent sur son visage bronzé :

— Fils, murmura-t-elle, ne retourne plus à Tigarapé du Taruman. La femme que tu y as aperçue, fils, c'est la Yara!... Son sourire, c'est la mort... N'écoute pas sa voix pour ne pas céder à son charme.

Et le jeune tapuyo, assis sur le seuil de sa cabane» laissa pencher son front pensif.

Le lendemain, au coucher du soleil, l'ygara fendait, légère, les eaux du Taruman, emportant le jeunetapuyo, oublieux des conseils maternel?.

Ce qui lui arriva après, nul ne le sait, car personne ne le revit plus.

Mais, quelques pécheurs racontent qu'en passant par l'igarapé du Taruman dans la nuit, ils aperçoivent toujours, au loin, une figure de femme qui chante, ayant à côté d'elle une figure d'homme. Et lorsque quelqu'un, plus courageux, s'en approche, on voit les eaux de l'igarapé s'entr'ouvrir, et les deux figures s'y jeter ensemble!

i Le Mururé est, d'après M. F. Gomes de Amorim, une nymphéacée du genre Victoria, mais beaucoup plus pelite.

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