CHAPITRE III
Pahy-Tuoa. — La montagne reproduisant dans sa structure la légende indienne. — Vague souvenir de la légende des Amazones.
Au sud de la chaîne de FEréré se dresse une haute montagne * ; elle est baignée d un côté par les eaux d'un igarapé, qui, silencieux^ coulant au milieu des murys et des canaranas, va se jeter dans la rivière Eréré. Celle-ci grossit de ses eaux la rivière Gurupatyba, qui se jette à son tour dans r Amazone. Autrefois, toute cette région était inconnue : seul Orellana avait pénétré quelquesuns des mystères du grand fleuve.
Or, un jour, les forêts qui bordent Tigarapé, appelé plus tard Pahy-Tuna, résonnèrent des cris de joie et du bruit des rames ^ d'une multitude de femmes ; elles arrivaient dans des barques primitives ^ qui fendaient les eaux. Elles arrivèrent au pied de la montagne, -là gravirent du côté du sud et cachèrent leurs ubas k l'ombre des forêts. Elles étaient précédées d'un seul homme, d'un vieillard, nommé Pahy-Tuna.
^ Je reproduis ce conte d'après la version qu'en a donnée M.B.Ro*. drigues,dans Ia Revisla Brost/eira (Rio-de- Janeiro, octobre 1881). 3 Apuquilauas.
3 Ubas.
154 fol;k-lorb brésilien
Parvenues au sommet de la montagne, elles jetèrent leurs regards vers l'horizon. Le spectacle était plein de majesté : des rivières, des lacs, des plaines, des forêts s*étend aient à leurs pieds. Elles s y établirent. Les années s'écoulaient; les enfants mâles, qui naissaient de leur union avec Pahy-Tuna, étaient impitoyablement sacrifiés par leur mère. Pahy-Tuna était déjà fort âgé quand une des plus jeunes femmes donna le jour à un enfant si laid, si couvert de boutons, si piroca ^ que la mère en eut pitié et ne le tua pas. 11 ne lui était pas possible de le garder : elle le cacha dans une grotte, dans l'endroit le plus mystérieux de la forêt, loin de la montagne. Pour le guérir, elle eut recours aux propriétés des plantes, mais tous ses efforts échouèrent.
Il lui vint alors une idée : elle prit un tipity^^ y mit Tenfant, le suspendit, passa la tipity-pema^^ s'assit à Tautre bout, serrant ainsi son propre enfant dans le tube. Les humeurs qui en sortirent furent telles que, quand elle retira l'enfant, celui-ci avait subi une métamorphose complète. C'était l'enfant le plus joli qu'on pût voir. La mère, tout heureuse, l'étreignit dans ses bras; puis, les larmes commencèrent à inonder son visage. Comment le cacherait-elle aux autres femmes, qui ne manqueraient pas de le tuer?
Des années s'écoulèrent dans des alternatives de crainte et de joie ; elle avait réussi à le tenir caché. Mais les autres femmes eurent des soupçons: elles firent le serment de découvrir le secret que la pauvre mère gardait au fond de son cœur, mais que son attitude trahissait. Elles se mirent en embuscade, et découvrirent enfin la grotte où se cachait le jeune homme.
* Tête chauve.
* Cylindre fait de tiges de palmier pour extraire la pâte du manioc. 3 Tringle en bois, destinée à allonger le tipity.
L'enfant avait grandi, en effet,et était devenu un grand arçon. Les femmes en furent enchantées; elles mirent
ses pieds tous leurs trésors de grâce et de beauté.Il les epoussa.
— Mère, dit-il à sa mère, un jour, à l'heure du repas, 1ère, cachez-moi, car les femmes me poursuivent.
A partir de ce jour, il n'eut plus de repos; sa mère vait beau le cacher les femmes le découvraient. Le entre de la forêt, elles le connaissaient; les grottes, lies les avaient fouillées. Aussi la mère et l'enfant trouèrent-ils que le mieux serait de cacher celui-ci au fond LU lac, qui forme l'igarapé; ils pensaient que les femmes ^'iraient pas le chercher jusque-là. Pahy-Tunaré ^ — car 'était là le .nom que les femmes lui avaient donné — mbrassa sa mère, et celle-ci le jeta dans le lac.
Tous les samedis, la mère, en arrivant au lac, criait : *ahv-Tunaré ! Pahv-Tunaré ! L'enfant sortait de l'eau et cassait quelques heures auprès de sa mère.
Les femmes, cependant, éprises du jeune homme, ne essaient pas de le chercher. Un jour, au moment où il épondait à l'appel de sa mère, elles découvrirent sa :achette. Depuis lors, elles allaient sur la plage à certains ours, imitaient la voix de la mère, l'attiraient dans la orét, où les plus belles le recevaient sur leur sein.
Ces Hiouvelles amours, jointes à la jeunesse de Pahyrunaré, firent oublier le vieux Pahy-Tuna. Le bonhomme ►e méfia de quelque chose, et, un jour qu'il allait au lac, l trouva son fils dans les bras de ses maîtresses. La alousie lui fît oublier sa paternité, et il jura de se venger de son rival. Il tressa un filet avec les fibres résisentes du curaua^, alla au lac et étendit son filet. Quand
• Po-hy^ père; iuna^ noir; eré, tu le dis. Cependant, dans le diaocte des Tunayanas^ du Rio Trombetas, tuna signifie eau, 1 Bromelia sp.
il le retira, Pahy-Tunaré y était pris. Mais en arrivant sur la plage, le jeune homme se démena avec tant de force qu'il rompit le filet et se sauva.
Au bout de quelques jours, Pahy-Tuna avait un filet fait avec des fibres encore plus fortes ; il alla jusqu'au milieu du lac, silencieux dans son uhay attendant que fj^ Pahy-Tunaré vînt à fleur d'eau pour respirer. Celui-ci \>^ parut bientôt. Le filet tournoya dans Tair, s'ouvrit, re-l^îj tomba et Pahy-Tunaré se trouva pris dans ses mailles. I|^ Mais le filet se rompit encore une fois, et le prisonnier j|^ prit la fuite. %
Dépité, Pahy-Tuna revint à la grotte où il habitait et l^ où quelques femmes l'attendaient. On voyait la douleur l^ peinte sur son visage, et à la lenteur de ses meure- Ir^ ments on pouvait deviner l'amertume, qui rongeait son 1^. cœur. Lt^
— Qu'as-tu, mon pauvre Pahy-Tuna? Tu as l'air l^x triste et tu semblés souffrir, dit une des femmes, la plûsj^j-y^ belle, celle qui l'aimait le plus. 1 f>,
— Rien. Je me fais vieux, le temps des amours eslli^^ passé, on m'oublie et on a raison. Je ne vous en veuii^^ pas. Je voudrais seulement posséder une tresse de vosl^j. cheveux : à mes heures de loisir, je pourrais encore Ira-I^^ vailler avec vous autres, me distrayant à en tresser un |,ç^ hamac où mon corps, déjà fatigué, pût reposer.
Les femmes s'empressèrent de couper leurs tresses pour les offrir à Pahy-Tuna, qui s'en montra fort content.
Certain jour, il se promenait sur les bords du lac, ayant un joli filet fait avec de noirs cheveux. Pahy-Tunaré remonta à la surface des eaux pour respirer.
Au même instant, le vieillard jeta son tîlet prisonnier. Il eut beau se débattre, le filet ne se pas. Il fut traîné sur le rivage^ où il fut immolé àlaja
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et le «te 3 rompitl s ^
ousie du vieillard. Avant de Tenterrer, le honhomme ui coupa le membre viril ^
Toute la tribu fut consternée en apprenant la disparition de Pahy-Tunaré; les femmes se lamentaient toutes autour du vieux Pahy-Tuna. Celui-ci, assis à l'entrée de la grotte, avait sur ses genoux une de ses femmes qui le caressait. Tout à coup celle-ci sent tomber sur une de ses mains une goutte de sang. Étonnée, elle veut savoir d'où il vient ; elle regarde vers le haut de la grotte, et pousse un cri. Les autres femmes accourent. Elles comprennent que le jeune homme a été assassiné parle vieillard, et que celui-ci a suspendu son membre mutilé dans la grotte, où déjà les vers le rongent. Aussitôt elles Tabandonnent et s'enfuient. Pahy-Tuna se met à leur poursuite ; elles arrivent à une caverne et sV engouffrent toutes. Il les suit encore. Mais il entend une musique céleste qui ouvre la marche aux femmes, lesquelles s'enfoncent dans la ^ terre.
Pahy-Tuna cherche encore à les suivre, mais une quantité d'animaux venimeux lui barrent le chemin. Il met le feu à la caverne, voulant toujours les suivre, guidé parla musique qui continuait à se faire entendre. Mais àtspepéuas et des caranguejeiras ^ l'en empêchent. Il revient chez lui, tout triste et découragé ; il n'y retrouve que ses cherimhahos ^.
Se voyant tout seul, Pahy-Tuna alla le lendemain à sa plantation pour y déterrer la racine du manioc. En revenant, il fut tout étonné de trouver le fourneau en-
* Dans la mythologie grecque, de l'union de la Terre avec le Ciel naquit, d'après Hésiode (Théogonie, 45), Cronos, « qui haïssait son glorieux père ». Obéissant aux conseils de sa mère, il attaqua son père et le châtra au moyen d'une faucille.
* Pepéua est un serpent du genre Crotalus; caranguejeira est la cigale avicularia des zoologues.
^ Animaux domestiques.
core chaud, et, à côté, une grande quantité de go de manioc. — Qui les avait faits? — Il fouilla les rons,et ne trouva personne.
Le lendemain il retourna à sa plantation ; en revenani il trouva encore des gâteaux. Il se promit alors de découvrir le mystère à tout prix.
Un jour, il feignit d'aller à son travail, et se cacha dans la forêt, dans un endroit d'où il pourrait apercevoir l'entrée de la grotte et le fourneau, qui restait tout près de l'entrée.
Il guetta. Au bout de quelques instants, il aperçut un joli perroquet \q\ii avait l'habitude de le consoler dans sa solitude par ses paroles de tendresse. L'oiseau descendit d'un arbre et alla tout droit au fourneau. En y arrivant, il souleva ses plumes, étendit ses ailes, laissa tomber sa peau et se transforma en une charmante jeune iille, qu'il reconnut aussitôt, et qui se mit au travail. La Cunham ^ mit le manioc dans le cylindre, chauffa le four et commença à préparer les gâteaux ^. •
Lorsque le feu fut le plus intense, Pahy-Tuna, rapide comme l'éclair, sortit de sa cachette, et, d'une main, serrant la taille de la jeune fille, de l'autre, il prit son vert plumage et le jeta au feu.
— Merci, mon ami, dit-elle ; maintenant, je peux vivre avec toi.
, Lorsque les femmes abandonnèrent Pahy-Tuna pour courir après Fahy-Tunaré, cette jeune fille, qui ne voulait pas être infidèle au vieillard, fut transformée 6n perroquet, et ne l'abandonna jamais.
Depuis lors, ils vécurent encore de longues années, heureux et inséparables.
* Ayuru.
2 Jeune ûlle.
8 Beiju.
La montagne garde le souvenir vivant de cette légende. On y voit le membre viril coupé à Pahy- Tunaré, la grotte par où les femmes ont disparu, le four où le perroquet faisait les gâteaux de manioc et le perroquet lui-même ; la structure des roches représente toutes les péripéties du drame.
Il y a peut-être dans ce conte une allusion, quoique vague, à la légende des Amazones. Ces femmes qui vivent seules avec un vieillard ; qui mettent à mort leurs enfants mâles, en conservant les filles, tout cela reproduit assez fidèlement la légende des femmes guerrières.
J'ai déjà montré ailleurs * que c'est la légende grecque, d'Hérodote, qui a servi à Orellana, à Raleigh et au père de Acuna pour édifier leur légende des Amazones, que La Gondamine propagea dans toute TEurope au xvni^ siècle.
* Le Pays des AmasoneSr l'El-Dorado, les Terres à Caoulchouc. 1 vol. iii-8, avec illustrations et cartes. Paris, 1885.