CHAPITRE VIII
L'image de IVotre-Dame de IVazareth. — La peste et les comètes expliquées. ^
Un jour, deux chasseurs, fatigués de courir les forêts qui avoisinént la ville de Para, rentrant vers Theure de midi s'arrêtèrent pour se reposer à Tombre d'un arbre. Ils s'en revenaient bredouilles, mécontents et surpris de n'avoir même pas trouvé un toucan dans des bois aussi giboyeux. Leurs chiens, qui semblaient encore chercher la piste (J'un cerf qu'ils avaient couru, se mirent à se reposer, eu:i aussi, à l'ombre du même arbre.
La fatigue était telle qu'au bout de quelques minutes les chasseurs s'endormirent, tandis que les chiens veillaient.
Pendant son sommeil, l'un des chasseurs entrevit en rêve une femme, qui lui parlait en l'invitant à aller fouiller dans un buisson tout proche, où il trouverait une image de la Vierge de Nazareth. En s'éveillant, le chasseur alla à la reoherche du mystérieux buisson, et, tandis qu'il fouillaitl^ bois, ses chiens pénétrèrent dans un bouquet de palmiers inajas et se mirent à aboyer ; le chasseur accourut, et tout près du tronc du plus vieux
1 M. Padua-Carvalho, un jeune jourualiste de Para, a écrit dans le Diario de Noticias de cette ville, sous le pseudonyme de Sgaaarello, une série d'excellents articles sur les légendes populaires. H m'a fourni le manuscrit de ce conte que je traduis.
des palmiers il découvrit uae jolie statue, à sa grande surprise.
Plus heureux que s'ils avaient tué mille cerfs, les chasseurs reprirent le chemin de la ville. Ils ramenaient avec eux la glorieuse image, qu'ils s'empressèrent de présenter au gouverneur. Celui-ci la fît placer dans la chapelle de son palais.
La nouvelle de cette trouvaille se répandit aussitôt dans toute la ville.Lesfldèles prièrent le gouverneur d'exposer àlavénéralion du peuple l'image de Notre-Dame, patronne de la ville, et il fut décidé que le lendemain les portes de la chapelle s'ouvriraient au public. Mais, hélas! le lendemain, quand on ouvrit la chapelle, l'image avait disparu.
Les pauvres chasseurs, qui avaient propagé la nouvelle, en étaient fort marris. Ils craignaient de passer pour des menteurs. Aussi revinrent-ils au huisson, où ils furent assez heureux pour retrouver la statue.
Le gouverneur et le peuple s'y rendirent également, et l'image fut ramenée au palais en grande pompe. Le lendemain, elle avait disparu ; on la retrouva encore dans le buisson primitif et on la ramena en ville.
Trois ou quatre fois le même miracle se renouvela. Alors l'évêque, d'accord avec le gouverneur, décida qu'on dresserait une petite chapelle sur l'emplacement même où l'on avait trouvé la statue, et, qu'on y placerait celle-ci. La chapelle fut construite, et l'autel occupa l'emplacement du buisson mystérieux.
Les fidèles y accouraient de toutes parts. Les miracles étaient tellement nombreux que bientôt la petite chapelle fut remplacée par un ermitage, précédé d'un vestibule couvert pour les pèlerins.
L'autel occupait la même place que le précédent, et il fallut construire une route pour la commodité des dévots qui s'y rendaient en foule.
Tous les ans, à une certaine époque, un grand pèle- ^ rinage populaire célébrait la fête de la Vierge de Nazareth. Le pèlerinage s'effectue encore de nos jours ; les* forêts ont été remplacées par de belles avenues et un quartier aristocratique y existe aujourd'hui. Tous les ans, en souvenir de Tancien miracle, on transporte en procession la sainte image de la chapelle du palais d u président de la province à l'église de Nazareth.
Bien des fidèles qui allaient jadis s'agenouiller aux pieds de la statue miraculeuse, racontent encore ce qu'ils voyaient en y arrivant de bon matin : la tunique de la sainte était encore couverte de gazon. Des dévots ont rencontré bien souvent, pendant la nuit, une belle enfant de douze ans environ, à la peau blanche, aux yeux d'un éclat merveilleux, aux cheveux d*or, à la voix angélique. Des pêcheurs aussi l'ont aperçue, et même elle avait avec elle deux enfants plus petits et plus jeunes. Parfois elle leur parlait, à ces pêcheurs, leur conseillant de ne pas vendre leur poisson trop cher et de Tavoir toujours de bonne qualité.
Certfiunes dévotes l'ont entrevue jouant toute seule sur la place de l'église, ou sur la grand'route. C'était elle, c'était Notre-Dame de Nazareth.
Tant que le culte envers la Vierge se maintint pur et ardent ; tant que sa chapelle demeura ouverte jour et nuit aux fidèles, la peste fut chose inconnue h Para.
Mais vint un jour où la révolution éclata. Les Cabanos ne la respectèrent pas, et ce fut en passant parla place de son église qu'ils pénétrèrent dans la ville. Les hommes se corrompirent dans ces luttes fratricides, et, dès ce jour, la sainte ne sortit plus de son ermitage, nul ne rencontra plus la belle enfant aux cheveux d'or. Alors on connut le choléra et la variole.
Puis survinrent d'autres désordres. Lors de la celé-
bralion de la fêle de la sainte, on installa sur la place des tableaux obscènes, on installa des chalets où l'on jouait un jeu effréné. Une nouvelle épidémie de petite vérole sévit dans la ville. Mais les hommes n'y virent pas un châtiment. Bien plus, contre Topinion des dévots d'autrefois, on lui bâtit une belle église sur un autre emplacement. Aussitôt, une comète apparut dans le ciel : elle était Tavant-coureur d'une nouvelle peste, le terrible héin-béri.
Néanmoins, la bonne Vierge ne reste pas sourde aux prières des vrais fidèles ; ses miracles sont encore nombreux, et même l'incrédule se souvient de sa puissance aujour du danger.