CHAPITRE PREMIER
Les ancieus habitants du Bas-Amazone. — Leur langue. — Leur poésie
Grâce aux beaux travaux de M. le D' Ladislas Netto, réminent directeur du Musée National de Rio-de- Janeiro, et aux recherches de ses collaborateurs, MM. Hartt et Orville A. Derby, la lumière se fait peu à peu au sujet des habitants primitifs de TAmazonie brésilienne, les seuls dont nous ayons à nous occuper ici. Le groupe des anciennes peuplades du Bas-Amazone a été étudié par eux en détail, et aujourd'hui on s'accorde à les ranger en cinq catégories distinctes.
Le premier groupe est celui des Mound-huilders de Marajo. Il était surtout remarquable par son habileté dans l'art de la poterie, et sur ce point il nous a laissé des échantillons qui peuvent rivaliser avec ceux des peuples les plus avancés
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de TAirijérique du Nord. Dans le linéament des objets, il s'est montré supérieur aux Incas et aux Aztèques, qu'il surpassait en goût et en sens esthétique. En fait d'art décoratif, il n'a rien à envier aux anciens habitants de l'Europe.
Le second groupe, celui de Thomme des cavernes de Maraca, était un peu moins avancé que le précédent.
Hartt a donné au troisième groupe le nom de groupe des Bluff- dwellers, que M. OrviUe A. Derby propose de remplacer par celui de « groupe de la terre noire ». Ces indigènes s'adonnaient principalement à l'agriculture. Dans l'art décoratif, ils sont loin d'atteindre à la perfection des Mound-Builders de Marajo, mais ils leur étaient supérieurs dans l'art d'imitation, et ils modelaient en argile avec un goût surprenant les figures d'hommes ou d'animaux qu'ils avaient sous les yeux.
Le quatrième groupe, celui du Paru, nous a laissé des urnes funéraires dont la forme élégante rappelle celle des vases grecs.
Enfin, le cinquième groupe, celui de l'homme des sambaquiSy semble tout à fait grossier.
1j' abaneenga paraît être la langue mère dont sont dérivés les divers dialectes parlés encore aujourd'hui dans toute l'Amérique méridionale. Le tupy-guarany, appelé aussi langice générale, est parlé encore de nos jours par les Indiens du
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du Sud- Amérique, depuis les Guyanes jusqu'aux pampas de la Patagonie, par quatre cents tribus environ, si nous en croyons Don Carlos Galvo, cité par M. Joaquim Serra. L'étude de cette langue riche et sonore prouve que ces Indiens n'en étaient plus au monosyllabisme, et que chez eux l'agglutination prenait déjà des proportions savantes.
On a même voulu voir une certaine analogie entre le grec et le tupy-guarany. En effet, Twparij Dieu, serait theos ; tata^ feu, viendrait de dadéô, brûler; oca, maison, serait oikia; cunâ, femme, trouverait plus facilement sa racine dans gunè ; myra, peuple, abondance de gens, serait dérivé ^emyrias\ Kariùa, blanc, maître,. seigneur, ne serait que Kyy^ios ; catu, bon, arriverait à se filier à agathos, et ainsi de suite.
D'autres, comme le Père Vasconcellos, ont soutenu que leur langue n'a ni /*, ni l, ni r, de même que ces Indiens n'avaient ni foi, ni loi, ni roi. Mais, malgré ces jeux d'esprit, il est certain que cette langue a la lettre r, qui se prononce toujours très liquide [Marica^ ventre \jpira, poisson ; muiray bois, etc.).
Les pronoms relatifs s'y placent après le verbe de même que les prépositions.
Avant l'arrivée des civilisés, ils ne comptaient que jusqu'à cinq. Cinq se dit encore aujourd'hui xepô, ou, mieux j9d, c'est-à-dire une main, les cinq doigts.
Ces notions sommaires vont nous permettre d'étudier plus facilement la poésie de ces peuples.
Cette poésie, dont nous ne possédons encore que de rares fragments, est vraiment étrange.
M. Auguste de Saint-Hilaire * a recueilli trois petites chansons des Botocudos du sud du Brésil:
« Le soleil se lève; vieille mets quelque chose dans ton pot, pour que je puisse manger et que j'aille à la chasse.
« Botocudos, allons tuer des oiseaux, tuer des cochons, tuer des tapirs, des cerfs, des canards, des zabelès 2, des hoccos, des singes, des macucos ^, des serpents, des poissons, des trairas, des piaus *.
« Botocudos, les blancs sont en fureur; la colère est grande; partons vite! Femme, prends la flèche; allons tuer des Botocudos. »
Il a également recueilli cette chanson des Macunès :
« Ahaai bita popi amaba poaté poteice anari : Lorsque les femmes vont uriner, les arbres regardent et ne disent rien. »
j Pendant mon enfance, j'ai entendu chanter par !
les Indiens de TAmazone une chanson, dont je j
1 Voyage dans les provinces de Rio-de' Janeiro et de Minas- ! QeraeSy tome II, page 166, Paris, 1830.
2 Espèce de tinamou, qui sans doute esl le tinamus noclivagus. s Grande espèce de tinamou.
^ Deux espèces de poissons.
conservé présent qu'un fragment. En dansant tommes chantaiet :
Ecoute la cigale qui chante, Vois le papillon qui vole.
iOS femmes répondaient :
Pauvre moi! Voici le hibou!
e donne ici la musique étrange de ce chant rceau nM2).
Ipix et Martius ont recueilli une poésie de la jue tupy, dont voici la traduction d'après Norberto e Silva. C'est un indien qui parle :
Je ne veux pas de femme qui ait Les jambes par trop fines, De peur qu'elles ne m'enlacent Gomme des serpents venimeux.
Je ne veux pas de femme qui ait Les cheveux par trop longs; Gomme en une forêt de tiririca , Je m'y trouverais perdu.
Quand tu me verras sans vie, Ne pleure pas sur moi :
Laisse que le caracaraï Soit seul à me pleurer.
Quand tu me verras sans vie, Jette-moi dans la forêt sombre :
Le tatou s'empressera De me donner sépulture.
M. Gouto de Magalhâes cite aussi ces vers d'une indienne :
Ruda, ô Ruda (dieu d'amour), Vous qui êtes dans les deux Et qui aimez les pluies, Vous qm èie& dans les cieux, Faites qu'î7 trouve laides Toutes les femmes qu*il trouvera; Faites qu'il se souvienne de moi, ce sok.
Quand le soleil se couchera.
Puis, Tamante invoque la lune :
Sus, sus,
ma mère,
Faites, faites
Que cette nuit
Mon doux souvenir
Arrive à son cœur!
Nouvelle lune, nouvelle lune,
Soufflez sur lui
Mon doux souvenir...
Me voici, me voici
En votre présence ;
Faites, faites
Que moi seule
J'occupe son cœur.
Si cette traduction est fidèle \ il est permis d'y
1 En effet, M. José Verissimo traduit autrement l'invocation à Rudà. Au lieu de dire : « Dieu d'amour, ô Dieu d^amour, qui êtes dans les cieux, » il dit : <c Rudà, Rudà, Épepvier du ciel qui aimes la pluie, etc.. » On voit combien toute cette poésie a encore besoin d'être étudiée.
r le chant d'amour de la fille de la nature, qui int une rivale dans quelque femme blanche ou ;isse de trafiquant, car j'imagine que cette poéest postérieure à la découverte. C'est, en effet, uis la découverte que nous trouvons comme j infiltration de la poésie des blancs à trarere [le naïve de Tlndien. M. G- deMagalhâes nous 3nservé des fragmente de chansons mi-partie tugaises, mi-partie tupys. En voici une que traduite en remplaçant la phrase portugaise la version française :
Je t'envoyai un oiselet, Patua miry pupé.
Un oiseau tout jaunet, Iporanga ne iaué.
Nous allons prendre congé,
Mandu sarara^
Gomme le fît Toiselet,
Mandu sarara.
Il battit des ailes, s'en alla,
Mandu sarara.
Il laissa ses plumes au nid,
Mandu sarara,
încore aujourd'hui les métis de sang indien une façon toute personnelle de s'exprimer is leur poésie intime, malgré Tinfluence du ieu civilisé dans lequel ils évoluent ; ils aiment imprunter leurs comparaisons aux objets qui
les entourent, et ils le font d'une manière tout à fait charmante et imprévue.
S'agit-il d'encourager un amour, ils disent :
Voici venir une barque Avec une voile de mirity ^ ; Lutte, mon bien, lutte.
Car ce cœur est fait pour toi.
Ils s'encouragent ainsi les uns les autres, en ramant sur le fleuve à l'approche d un canot par lequel ils ne veulent pas se laisser distancer.
S'agit-il d'imposer silence aux mauvaises langues, ils disent :
Héron gris du rivage, Ne mange pas tout mon poisson.
Va dire à cette mauvaise langue De se taire et de me laisser en paix.
' Palmier : Maurilia Flexuosa.