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CHAPITRE III

Conceptions religieuses des Indiens. — Leurs prétendues croyances.

— La notion de cause par la maternité. — La mère des animaux, celle des végétaux et le Dieu de la reproduction.. — Mythes célestes.

— Croyances et superstitions des Indiens civilisés.

Peut-être faudrait-il dire des conceptions religieuses des Indiens de TAmazone ce que Ton a dit de celles des Aryens de F Inde : « On pourrait prouver tour à tour que la religion des Aryens fut un monothéisme parfait, un panthéisme élevé, un polythéisme grossier. Les habitudes de logique fixées par les siècles d'éducation dans nos cerveaux d'Européens nous ont habitués à donnera tous ces mots des sens arrêtés et précis, qui nous font considérer comme tout à fait inconciliables et séparées par des abîmes les croyances qu'ils représentent ; mais dans les cerveaux primitifs ces conceptions n'ont jamais de sens précis. Idées, croyances^ langages ont des contours indécis et flottants constamment changeants * . »

Les premiers chroniqueurs affirmaient que l'absence de toute idée religieuse était la carac-

* D' G. Le Bon : Les civilisations de VInde, Paris, 1887.

téristique de ces tribus. Puis, les missionnaires attribuèrent de bonne foi aux Indiens une théogonie qu'ils avaient fabriquée eux-mêmes inconsciemment. On leur donna un ibake, un paradis. D'après le père J. d'Almeida, ces sauvagss croyaient que seuls les vaillants des deux sexes qui, en ce bas monde, avaient lutté, vaincu et mangé beaucoup d'ennemis , se réunissaient après la mort dans des « champs joyeux », situés dans des vallées de délices, près des collines bleues. Là, on faisait ripaille, tandis que le menu fretin, les pauvres diables n'ayant aucun exploit à leur actif, peinaient en compagnie des mauvais esprits.

De nos jours, M. G. de Magalhâes a complété l'œuvre des chroniqueurs de la Compagnie de Jésus en donnant à ces Indiens une trinité : le soleil, la lune et Perudà ou Rudà, lequel me semble fort proche parent de ce Rudra que les Aryens de l'Inde appellent le plus beau des dieux, et qui préside aux vents chargés d'apporter la pluie et de féconder le sol.

« Chacun de ces trois grands êtres, dit le savant américaniste brésilien, est le créateur d'un règne : le Soleil, du règne animal ; la Lune, du règne végétal ; et Peruda, de la reproduction. Chacun d'eux est desservi par autant de dieux qu'il y a de Génies admis par les Indiens; ces Génies sont desservis à leur tour par autant d'Êtres qu'ils connaissent d'espèces; et ainsi de suite, de sorte que chaque lac ou rivière, chaque espèce animale ou végétale a son génie protecteur, sa mère. »

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Sur un point tous les Indianologues modernes semblent d'accord : c'est que les naturels de 1 Amazone s élevaient à la notion de cause en partant du phénomène unique de la génération par la maternité. Soit qu'ils assistassent au mystère troublant de la parturîtion , soit qu'ils comtemplassent, étonnés, la production de la lumière, ils n'y voyaient qu'une cause : la mère.

Aussi, se disaient-ils : qui est-ce qui a fait les vivants?

— C'est la mère, ciK — Quelle est la mère des vivants?

— C'est le Soleil, Uaraci, Le soleil devient donc la mère des animaux, mais cette mère est une marâtre, sous la zone torride, pour les plantes qu'elle consume de ses feux meurtriers ^.

— Qui donc engendre sur la terre cette verdure rafraîchissante? — C'est la mère des végétaux. — Quelle est la mère des végétaux? — C'est la douce Lune, qui, pendant les belles- nuits équatoriales, verse sa rosée sur les forêts vierges. Et la Lune fut appelée Yaci^ la mère des végétaux 3.

Les Indiens n'imaginèrent pas le croisement

^ Dans rinde, la Lune est appelée Çacin, celle qui a un lièvre, ou çaçanka^ celle qui a la marque d*ua lièvre. Çacin et Ci me semblent bien proches parentes.

^ J.-V. de Mattos : La Religion des Tupys-Guaranys, Rev. Braz,^ Rio, 1881.

3 AU Mexique, le soleil et la lune sont des hommes. Chez les Esquimaux, le Soleil est une femme, et la Lune, un homme ; il en est de même chez les Khasias, chez les habitants des Iles Audamans et chez les anciens Germains. Chez tous ces peuples, la Lune est ua homme (Â. Lang).

d^une divinité mâle avec une divinité femelle ; ils se contentèrent de supposer, à côté de ces créateurs, un reproducteur, Perudà ou Rudà, et, dès lors, leur imagination vagabonda librement, peuplant le ciel et la terre de Génies étranges.

« Heureusement, écrit M. Hartt, on ne manque pas de preuves historiques pour affirmer Texistence de mythes célestes parmi les anciens Indiens du Brésil. Claude d'Abbeville rapporte que les Indiens Tupys, du Maragnan, donnaient des noms à un grand nombre d'étoiles et de constellations. L'étoile du matin , ils l'appelèrent Pira-Panem^ le pilote du matin. Parmi les constellations, il y avait : OuegnomoiUy le crabe; Yassatin/ nom d'un oiseau; Tuyauè, le vieillard ; Conomy-manij poière-ouaré, le garçon qui mange du manioc ; Yandoutin y Vsiuirache blanche, qui mange ougraoupia ou des œufs d'oiseau, représentés par deux étoiles du voisinage ; Tapity *, le lièvre ; Gnupouêon, le four à manioc, etc. Ce qu'il y a de plus intéressant encore, c'est qu'ils ont donné, comme on l'affirme, le nom de laouàre, le chien, ou mieux le Jaguar, à une grande étoile qui vient tout de suite après la lune, et qui, selon la croyance des Indiens, court après elle pour la dévorer.

1 A Tahiti, d'après M. Ch. Hercouet, on appelle Anlarès, le cœur du scorpion, le carf-volant du petit Pipiri ; le petit Pipiri, Pavantdernière étoile de sa queue ; la petite sœur de Pipiri, la dernière étoile de sa queue.

« Après les pluies, lorsque la lune se montre rouge comme du sang, les Indiens sortent de chez eux, et, regardant la lune, ils frappent le sol de verges, en s'écriant: Que mon grand'père jouisse toujours d'une bonne santé I *

« Le Dr. Silva-Goutinho m'a raconté que , non seulement les Indiens de TAmazone donnent des dénominations à un grand nombre de corps célestes, mais encore qu'ils racontent des histoires à leur sujet. Ils disent que les deux étoiles formant l'épaule d'Orion sont un vieillard et un jeune garçon qui chassent une vache fluviale {peixe-boi) dans un canot; sous le nom de manate, ils désignent une tache noire du ciel, située près de cette même constellation. Tout d'abord, ajoutent-ils, le vieillard Ja grande étoile) était à la proue du canot, tandis que le jeune homme (la petite étoile) se trouvait à la poupe, tenant le gouvernail. Lorsque le vieillard aperçut la vache fluviale, il se trouva trop excité pour pouvoir la harponner; il changea donc de place avec le jeune homme.

« Il y a une constellation à laquelle ils donnent le nom de palmier ; tout près, il y a une rangée d'étoiles. Ce sont, disent-ils, les singes qui vont manger les fruits du palmier.

« Le D' Goutinho a trouvé un autre mythe dans le Rio Branco : la lune, représentée par une

1 Cf. sur lous ces sujets Moon Lore, by Timolhy Harley, Londres

jeune fille, s'éprend de Tun de ses frères ; elle lui rend des visites nocturnes. Finalement, son secret se trouve trahi : en effet, lors de Tune de ses visites, il lui passe la main sur le visage, et, comme sa main était couverte d'une substance noire, la tache y resta imprimée *. »

A l'embouchure de l'Amazone, un Caboclo, un Indien civilisé, causait avec moi, en janvier 1885, et me racontait naïvement les usages et les croyances de ses compagnons de cette partie du Brésil.

Voyant les rives du fleuve couvertes d'amn^a, plante aquatique sauvage, il me disait :

« Vaninga donne un fruit assez semblable à celui de l'ananas, mais qu'on ne mange point. Lorsqu'on veut avoir un membre viril bien développé, on le frappe avec le fruit de l'a^zm^/a blanche trois jours avant ou trois jours après la nouvelle lune...

« Nous chassons beaucoup, mais nous ne vendons ni ne donnons le gibier que nous avons tué; nous le mangeons à la maison, en prenant soin

* Les Guarauys, dit José de Alencar, appelaient Téloile jacy-lalà, feu de la lune ; ils supposaient que c'était la lune qui transmettait sa lumière aux étoiles. Ils connaissaient le quatre phases de la lune : la nouvelle lune, jacy-peçaçû ; le premier quartier, jacy-jemotoroôù ; la pleine lune, jacy^çobâoçû ; le dernier quartier, jacy-jearoca. lift divisaient Tannée en deux saisons : la saison du soleil, coaraôy' ara ; celle des pluies, Âmand-àra.

de ne pas jeter les os au hasard *, car les chiens à force de manger des restes de chair perdent le flair. Us perdent le flair également si une femme enceinte vient à manger du gibier qu'ils ont pris. Dans ce cas, nous leur rendons le flair de diverses manières : tantôt nous leur donnons un bain de tucupy ou de malaguette ^ ; tantôt nous prions la femme enceinte de souffler dans les naseaux des chiens avec le tuyau d'une pipe. »

Les caboclos ont d'autres croyances communes à toutes les parties du Brésil. Ceux de San-Paulo croient au caapora, au cheval sans tête et au sacyperère'^.

Le Caapora ^ est le roi des forêts. Il est de

< Il avait raison : on sait que les chiens de chasse qui senourisseot de chair fraîche perdent le flair et ne peuvent plus suivre le gibier.

2 La racine du manioc amer {ManihoL utiUssima), arhrisseau de la famille des Euphorhiacées, renferme, indépendamment de la fécule, un suc laiteux qui est un des plus violents poisons végétaux que Ton connaisse; son principe actif est l'acide cyauhydrique. Mais, comme ce suc est volatil, il est facile d'en débarrasser la fécule par pression et évaporation. Il (devient alors le tucupy ^ liquide avei*. iequollon prépnre les excellentes sauces amazoniennes pour le poissou.

La malacuelle {Amomum granum paradisi) est une épice, dont la saveur acre et brûlante rappelle celle du piment de Cayenne.

3 Campos Novos, par Jorge Velho, Sanlos, 1878 : peinture réussie des mœurs de l'inlérieur de la province de San-Paulo.

^ Littéralement : habitant des bois. Dans les croyances indiennes, le caapora est un génie des foréis, d'une taille colossale, et dont la rencontre est nn présage infaillible do toutes sortes de malheurs. Sous la forme léiçèiemeul corrompue de caipora^ ce mot est deveuu d'un usage très fréquent dans le portugais parlé au Brésil, et s'applique aux personnes et aux choses. On dit d'un homme à qui rien ne réussit qu'il est caipora (c'est-à-dire qu'il a vu le caipora) ; on le dit aussi d'iin endroit où se sont succédé plusieurs accidents. De caipora s'est formé Caiporismey mauvaise chance. (Em. Allain.)

haute taille ; il chevauche, monté sur un porc sauvage, rouge, grand, maigre. Dans la main droite, il porte une zagaie; il n'a qu'un œil, au milieu du front, comme les cyclopes. C'est un mauvais Génie, et il est très difficile de le tuer. On ne peut y réussir qu'en ayant une balle de cire bénite, et encore faut-il le frapper droit dans le nombril ; autrement , il essuie le feu sans sourciller.

Un habitant de l'intérieur de San-Paulo racontait à M. Jorge Velho qu'il ne craignait ni les jaguars ni. les sauvages féroces ; il ne craignait qu'une chose au monde : le caapora, qui se montre parfois au fond des bois et tue le monde avec sa zagaie. Personnellement, il ne l'avait jamais rencontré, mais il jurait que le caapora avait apparu à un de ses oncles.

Un jour, son oncle s'égara dans les bois. La nuit vint, et l'oncle alluma un grand feu. Le caapora survient tout-à-coup et se met à se chauffer. L'oncle a peur : il fait quelques gestes pour le chasser; le caapora ne bouge pas. Bien plus, il lui demande son cigare pour en tirer quelques bouffées. L'oncle alors prend son fusil, lui enfonce le canon dans la gueule et lui en décharge un coup, en disant : « Tiens, voici le cigare dont je fais usage ! » Le fusil était chargé à balle. Le caapora reçoit le coup, jette par sa bouche une bouffée de fumée, en disant sans s'émouvoir :

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« Votre tabac n'est pas fort, mais il a bon goût. » Puis, il donne une chiquenaudeà Toncle, eî dispa-. raît. Celui-ci resta comme frappé de mortjdsqu'au^ lendemain. '»

Le cheval sans tête n'habite pas les bois, Comme le caapora ; il règne dans les plaines, d^ns les campos verdoyants. Il se promène la nuit, lés vendredis, au clair de lune. Ses pas ne laissent aucun vestige, si ce n'est un tout petit trou, entouré d'un cercle un peu plus grand. Si Ton introduit une baguette dans ce trou, on s'aperçoit qu'il n'a pas de fond : ce trou , en effet, donne dans l'enfer, et l'on ne passe jamais près d'un de ces trous sans faire le signe de la croix.

Quant au sacy-perère, on le trouve dans les forêts. Il ne rend hommage qu'au caapora, son suzerain : le reste du monde lui est soumis, et il s'en moque. Carie Sacy est un Génie joyeux, une espèce de Puck de Shakespeare.

Un farceur que ce Sacy ! ilressemble à un singe, mais à un pptit singe mignon, bon enfant, caressant. Sa tête est ornée d'une calotte rouge.

Dès que quelqu'un pénètre dans la forêt, il s'apprête à lui jouer un bon tour. Si le voyageur est un homme du pays, il ne lui joue que des tours pour rire. S'il est de la ville, le Sacy s'en moque selon toutes les règles de l'art. Il jette des lianes entre ses jambes; le citadin tombe, et le Sacy éclate derire.Ldrsquele citadin tire sur une pièce

de gibier, il entend un gémissement à côté de lui: c'est le Sacy qui a voulu Teffrayer.

Toutes ces plaisanteries, il les fait sans qu'on ; le voie : on a beau regarder de tous côtés, on I n'aperçoit rien.

Si le voyageur vient à s'égarer dans la forêt,

^ alors, pendant la nuit, le Sacy apparaît pour lui

faire peur, avec sa figure drôle de diablotin et sa

calotte rouge de vendeur de pastilles ^dù harem.

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