‹ Folk-lore brésilienChapitre 69 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment les Indiens expliquent les phénomènes dont ils sont témoins. — Transformation du culle catholique. — Le Saïré. — L'arche de Noé expliquée par cet instrument, — Ce qu'ils entendent la nuit de Noël.

L'Indien abandonné à lui-même au sein des solitudes écrasantes de ses forêts a voulu expliquer à sa manière le mystère des choses, et, ce qui Ta frappé tout d'abord, c'est l'apparence de vie des phénomènes qu'il avait sous les yeux. Aussi leur donne-t-il à tous une existence réelle.

Les arbres gémissent secoués par le vent ; ils répandent sur la terre des ombres gigantesques; c'est l'ombre du caapora. Ainsi dans l'épopée du Mahâbhârata les cinq fils de Pandou, les Pandovas, ont à lutter contre les Rakhasâs, démons des bois de la mythologie hindoue, qui dévorent les hommes, savent prendre toutes les formes et traversent à Volonté les airs. De même le liechïdes paysans russes est un être qui habite les forêts et se plaît à égarer les voyageurs.

Ces mêmes arbres projettent sur le sol l'image

de leurs branches tordues. C'est le portrait du courowpira, petit nain boîteux et difforme.

Il met le feu à la forêt pour y établir la maloca, la case commune de la tribu; des gerbes de flammes se dressent devant lui, tandis que les serpents, cachés dans Therbe, se tordent furieux sous la braise. Il j voit le mboitata, le serpent de feu qui garde les bois.

D'ailleurs, tous les lacs qu'il parcourt sur sa pirogue légère sont sous la protection d'un serpent, qui a le pouvoir de provoquer des tempêtes. Aussi l'Indien n'y pénètre jamais sans prendre la précaution de pousser un grand cri ou de tirer un son bruyant de son cor, afin d'avertir le serpent, qui répond, dit-on, à ce signal.

S'il s'approche des rives du fleuve pendant la nuit, il entend le murmure des flots rongeant le rivage, et il croit ouïr la voix des y aras enchanteresses.

Ses nuits, passées à la belle étoile, après des journées de ripaillle, sont hantées par des cauchemars. Il affirme que c'est le Jurupary, le Génie du mal, qui le saisit à la gorge. S'il se réveille en sursaut, un cri déchirant brise le silence de ses bois ; c'est un oiseau nocturne qui jette sa note monotone, mais l'Indien effrayé affirme que c'est le nain Maty-Ta'pérê qui demande à être apaisé.

Dès que les idées chrétiennes ont été jetées

dans ces cerveaux peu développés, elles ont subi une transformation toute naturelle. Lé prêtre a passé au milieu des tribus semant sa foi ; le bon grain a poussé au milieu de Tivraie primitive avec d'autant plus de facilité que nul moissonneur n'était là pour Tarracher à des époques rapprochées.

Les Jésuites, avec le sens pratique qu'ils apportent dans toutes leurs entreprises, ont compris du premier coup que leur œuvre de prédication serait éphémère s'ils ne cherchaient pas à la cimenter en l'adaptant à l'intelligence et aux habitudes de leurs catéchumènes. De là l'invention du 5aîW, par exemple. M. B. Rodigues nous a décrit cette théorie à moitié chrétienne et à moitié indienne ; pendant mon enfance, j'ai vu plus d'une fois cette étrange procession en pleine ville de Manâos.

Qu'est-ce donc que le saïré?

— ■ Matériellement, c'est un demi-cercle en bois, de 1*^,50 de diamètre, à peu près. Deux autres demi-cercles, plus petits, sont inscrits dans ce grand demi-cercle, tangents l'un à l'autre et reposant leurs extrémités sur le grand diamètre. Du point de tangence des deux petits demi-cercles s'élève, perpendiculairement au diamètre du grand demi-cercle, un rayon qui dépasse la circonférence, et qui se termine par une croix. Les deux petits demi-cercles ont également leurs

rayons perpendiculaires au diamètre, et terminés aussi par une croix. Ces arcs sont entourés d'un bourrelet de coton frappé et enveloppés de rubans. Une quantité de petites glaces, de gâteaux et de fruits sont suspendus à cet instrument, qui ressemble vaguement à une fenêtre romane géminée. Un large ruban en oriflamme part de la croix du milieu. — Moralement, cette bannière solide contient la représentation symbolique de tout le récit biblique du déluge.

Le grand cintre représente Tarche de Noë ; les petites glaces signifient la lumière du jour; les. gâteaux et les fruits rappellent Tabondance qui régnait dans Tarche ; le coton et le tambourin — dont il va être question — figurent Técume blanchâtre et le bruit retentissant des eaux ; le mouvement que Ton imprime au saïré est un souvenir du balancement de Tarche sur les flots. Les trois cercles pris ensemble sont Timage des trois personnes de la Ste-Trinité, distinctes quoique se pénétrant. Les trois croix sont là pour rappeler le Calvaire, où le Christ a été crucifié entre deux larrons, et ainsi de suite.

Lorsque les Indiens catéchisés fêtent quelque saint de leur dévotion, ils dressent dans leur paillotte un autel, sur lequel ils placent Fimage du saint, et, à ses pieds, le saïré. Devant le chaume rustique, ils dressent un hangar, ils disposent des tables grossières, et tout est préparé pour les

danses et les festins qui durent plusieurs jours. Le jour de la fête arrivé, il s'agit de transporter le saïré de la maison à Téglise. L'ordre de la procession est ainsi réglé : en avant, un Indien porte une bannière, sur laquelle se détache Timage du saint que Ton vénère. Vient ensuite le saïré. Trois vieilles Indiennes, revêtues, pour la circonstance, de leurs plus beaux atours, le tiennent en Tair par le diamètre. Une jeune fille balance le ruban en oriflamme, tandis que Tune de ses compagnes agite le tambourin sacré, pomponné de rubans aux vives couleurs. Le cortège des femmes suit par derrière, et les hommes ferment la procession.

Pendant le trajet, par intervalles réglés, les vieilles Indiennes porteuses penchent le saïré, tantôt en avant, tantôt en arrière, et lui impriment un mouvement de roulis ou de tangage des plus expressifs. Pendant ce temps, la jeune fille au tambourin joue de son instrument en dansant, obéissant au rythme de la voix et des chants.

La mélodie est triste et monotone ; c'est une longue plainte d'âmes souffrantes. Les paroles, composées par quelque saint missionnaire d'autrefois, sont naïves et respirent l'espérance de la vie future. Elles sont écrites en tupy-guarany, excepté le refrain ; nous les traduisons littéralement :

— « Dans des fonts baptismaux en pierre, TEnfant Jésus a été baptisé. »

Le ohœur répond :

— « Et Jésus et sainte Marie. »

— « Sainte Marie est une femme belle, son fils est comme elle; il est dans les hauts cieux, sur une grande croix, pour garder nos âmes. »

Le chœur répète :

— « Et Jésus et sainte Marie. »

C'est ainsi, grâce à cette superposition de rites, que les Indiens conservent un levain d'idées chrétiennes. Leurs ancêtres, en contact avec les Jésuites qui avaient précédé dans ces déserts les explorateurs contemporains, leur avaient transmis ces préoccupations de l'au-delà. Eux-mêmes, de tqpips en temps, ont vu passer parmi eux la robe d'un prêtre et il leur a été donné de contempler la noble figure de leur grand évoque.

Mais de tout cet enseignement sans suite et sans durée, ils ne gardent que des souvenirs transformés parleurs croyances primitives.

C'est ainsi que sur la colline de Parintins, en face de l'embouchure du légendaire Jamundà, sur la rive droite de T Amazone, il y eut autrefois une mission de jésuites. Les sauvages, qu'ils avaient catéchisés et rendus à la vie sédentaire, se révoltèrent un beau jour, brûlèrent la maison •des prédicateurs, démolirent l'église et se disper-

sèrent. Dans leur hâte, ils oublièrent probablement les cloches, qui restèrent suspendues dans la tour dévastée. Or, la tradition affirme que, durant la nuit de Noël, les cloches reviennent et sonnent le glas, comme pour reprocher à ces-sauvages leur ingratitude et l'endurcissement de leurs cœurs.

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