Diminutif de Guillaume
sait tout son argent avec de mauvais sujets de son espèce.
Le pauvre père Martin, usé par l’âge et les privations, s'en alla un jour rejoindre sa bonne femme, et laissa ses deux gars se disputer son héritage.
José fut le plus mal partagé : il eut la masure du bonhomme et s'en contenta. Le jeune eut les champs et commença par en vendre un, afin de pouvoir continuer sa vie de débauche.
L’aîné épousa une honnête fille de son village, qui lui apporta un joli mobilier et quelques immeubles. Il loua sa maison. les terres de sa femme, et s'en alla comme fermier au Frétay, la plus belle métairie de la paroisse. Comme il était honnête et travailleur, il prospéra dans ses affaires.
Yaume, le mauvais gas, vendit son bien sillon par sillon, et se trouva promptement aussi gueux qu'un rat d'église.
Il jalousait le bonheur de son frère, et n’en parlait que pour dire : & Ce n’est pas étonnant que José soit riche, il a eu non seule-
ment la meilleure part de la succession du père Martin, mais il a encore trouvé, cachées dans un mur de la maison, les éliges' du vieux. )
Ses amis, les ivrognes, au lieu de le blâmer, ne firent que l’encourager. A force de mentir, Yaume finit par croire ce qu'il inventait, et se promit bien de nuire à son frère ou de lui jouer quelques mauvais tours. Mais en attendant, il n'avait plus le sou, et ses camarades le fuyaient. Les auberges, où jadis il était si bien accueilli, se fermaient désormais pour lui. Il en conçut un vif dépit,et cherchant le moyen de faire fortune, il essaya de tous les métiers, de tous les commerces, sans jamais réussir.
Le braconnage était encore ce qui lui rapportait le plus d'argent ; mais à ce jeu, il risquait la prison et le fouet, car les seigneurs ne plaisantaient pas.
Une nuit que Yaume était allé tendre ses collets sur le domaine du Plessis-Godard, il réfléchissait au moyen de se procurer des
1 Economies.
fonds, lorsqu’en passant par un carrefour, où cinq chemins se croisaient, il s’écria dans un moment de désespoir : (Pour cent écus, je me donnerais au diable ! »
— C'est facile, répondit ure voix derrière lui.
Il se retourna surpris, et aperçut Satan dont les yeux lançaient des éclairs, et dont les cornes, noires et luisantes, brillaient au clair de lune.
Bien qu'il eût désiré être à cent pieds sous terre, et que la sueur lui coulât sur le front, Yaume n’osa fuir ; il s'efforça de prendre un air crâne et dit d’une voix assurée :
— Que veux-tu, compère ?
— Il me semble avoir répondu à ton appel.
Voici les cent écus que tu demandes.
Et il fit sonner dans sa main de grosses pièces de six livres. [1 n'en fallut pas davantage pour décider le gars.
Cependant lorsque Yaume leva les yeux et qu'il vit Satan rire dans sa barbe, un frisson lui courut dans le dos, et il dit:
— Bien obligé compère; mais on assure que tu fais payer cher tes services.
— Ceux qui t'ont dit cela n'en savent rien.
Ce sont des imbéciles.
— Mais alors, qu'exiges-tu ?
— J'exige que tu viennes ici, chaque année, le premier samedi de l’Avent, à l'heure de minuit.
— Et que m'arrivera-t-i] )
— Je te changerai en levrette blanche pour huit jours.
— Et j'aurai?
— Dans ta poche autant d'argent que tu pourras en dépenser.
— C'est convenu.
— Tope, dit le diable en tendant sa patte crochue.
Yaume avança timidement la main, et n'eut pas plutôt touché celle de Satan, qu'il jeta un affreux cri de douleur et fut changé en levrette.
Lé diable s'en alla, et le grand lévrier se mit à courir comme s’il était possédé du démon.
Pendant huit nuits, — car 1l n'était visible qu'après le coucher du soleil ; — on ne ren-
contrait que le malheureux animal qui semblait ne pas avoir une minute d'arrêt.
Il effrayait les femmes et les enfants, jetait par terre les paysans revenant des foires ou des marchés, et s’en allait ravager les jardins et les champs. Son frère surtout fut victime de ses méchancetés.
Les huit jours s’écoulèrent, et la levrette revenue comme par hasard au carrefour, reçut de la part du diable, une si rude volée de coups de bâton, qu'elle resta comme morte sur place.
Pendant son évanouissement, le diable rendit sa forme humaine à Yaume Martin qui se réveilla à l'endroit où son marché avait été conclu huit jours auparavant.
Lefailli gars euttoutes les peines du monde à se lever, tant il était meurtri et courbaturé par les coups et la fatigue. Il se traîna misérablement au bourg de Pancé, et y resta plusieurs semaines avant de se rétablir.
Lorsque ses douleurs furent passées, Yaume les oublia dans les cabarets. Dans ses poches les grandes pièces de six livres ne diminuaient
point, sonnaient agréablement aux oreilles de tout le monde, et lui procuraient tous les plaisirs qu'il pouvait désirer ou imaginer.
Un soir, en revenant du marché de Bain, il s'arrêta à l'auberge du Château-Gaillard, et n'en sortit que très tard après avoir bu plusieurs pichés de cidre.
Le temps était superbe et la lune éclairait la campagne.
Yaume s’en allait en chantant à tue-tête des chansons impies, lorsqu'il rencontra sur la route un jeune poulain qui vint gambader autour de lui et se faire caresser.
€ Tiens, dit le gars, »’/à un ptit ch'va ben docile, j'ai presque envie de l'enfourcher. »
Aussitôt qu'il eut manifesté ce désir, le jeune poulain se mit à genoux devant lui pour permettre à Yaume de le monter plus facilement.
Ce dernier, tout en riant des gentillesses de l’animal, lui grimpa sur le dos. La bête se releva et partit au galop.
Sans être dirigé,le poulain prit de lui-même le petit chemin creux de Pancé, par le bois du
Perrin, passa près du menhir de la Pierre-, Longue, traversa la chaussée de Quenouard, monta rapidement les rochers de ce nom, et arriva promptement au bourg.
Le cimetière de Pancé, à cette époque, entourait l’église et se trouvait au milieu des maisons.
Une pauvre vieille femme, qui avait perdu son mari quelques jours auparavant, s'était oubliée à prier et à sangloter sur la tombe du défunt. Elle sortait du champ du repos, juste au moment où le cavalier passait, et fit le signe de la croix en terminant son chapelet qu'elle tenait à la main. A ce signe, le poulain se cabra et se déroba sous Yaume qu'il jeta brutalement par terre, le nez sur les cailloux. Tandis que le gars se relevait et secouait la poussière de ses vêtements, il entendit un bruit d'ailes sur sa tête et un ricanement prolongé.
La vieille, épouvantée, se sauva chez elle pendant que Yaume se disait : (« C'est certainement le diable qui vient de me jouer un tour de sa façon. Serait-ce un avertissement ! Que me veut-1l? »
Après avoir réfléchi, il s’aperçut, à son grand désespoir, qu'il était à la veille du premier samedi de l'Avent.
Cette découverte le bouleversa, lui donna des cauchemars toute la nuit. Le lendemain il eut la fièvre et resta au lit à trembler de peur.
Que faire? Reculer >? Oh! non, le diable saurait bien le trouver. Il était plus prudent d'aller au rendez-vous que d’encourir la colère de Satan.
[Il attendit jusqu'à la dernière minute, jusqu'au dernier moment; mais enfin il s’y rendit. Le diable était là qui lui reprocha son peu d’empressement à le venir voir, et lui demanda s'il n'était pas content, s'il avait à se plaindre, s'il avait manqué d'argent, etc. Sur la réponse négative de Yaume, il ajouta d’un ton courroucé : « Alors, fallait venir plus tôt. » Et il administra sa correction habituelle au pauvre gars qui perdit bientôt connaissance et fut changé en levrette.
La métamorphose accomplie, l'animal s’en alla dans le jardin de José Martin pour re-
commencer à arracher les légumes, à manger les fruits et à briser les fleurs. [Il continua ainsi plusieurs nuits.
Le fermier du Frétay, furieux, indigné, ne put se contenir plus longtemps; il chargea son fusil et poursuivit la méchante bête.
Cette levrette lui fit faire des courses échevelées au clair de lune. Quand elle le voyait fatigué et prêt à l’abandonner, elle s’arrêtait devant lui, se mettait sur le derrière en montrant les dents comme pour rire. Alors José ajustait le chien qui recevait la charge presque à bout portant sans avoir aucun mal. Néanmoins il s'amusait à faire la culbute et à rester étendu sans mouvement. Le chasseur se précipitait vers l'animal croyant l'avoir tué; celui-ci se relevait prestement, en causant une peur effroyable à José, autour duquel il tournait jusqu'à ce que d’un coup de gueule, il lui eût emporté le fond de son pantalon. Bienheureux encore lorsqu'il n'emportait que la chemise. Après cela, il s’en allait ricaner derrière une haie.
Ne sachant plus à quel saint se vouer, José
consulta un vieil ermite qui habitait une grotte que l’on voit encore aujourd’hui sur la rive gauche du Semnon, dans un rocher situé en face de la propriété du Plessis-Godard, et qui est appelée la grotte aux loups.
Le solitaire lui dit après avoir lu dans un vieux livre :
« Tu as affaire au malin esprit, et tunete débarrasseras de cette maudite levrette qu'en suivant les conseils que je vais te donner.
» Voici de gros boutons de plomb qui ont été jadis sur l’habit de chasse de saint Hubert ; tu les feras bénir par le recteur de la paroisse, tu les mettras dans ton fusil en guise de balles, et lorsque tu verras l’animal au clair de lune, au lieu de l'ajuster en plein corps, comme tu as fait jusqu'ici, tu tireras sur son ombre. Je ne doute pas que tu réussisses. »
José remercia le saint homme, lui fit sa petite offrande, et s’en alla faire bénir les boutons par le recteur de Pancé.
Le soir venu, il attendit son ennemi de
pied ferme.
À onze heures, la levrette arriva. Elle brisa
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les choux du jardin sur son passage, et vint s'asseoir au milieu d’un carré de salades en ‘face de la maison, le nez tourné vers la porte.
Le fermier, cette fois, s'était caché dans le grenier, et profita, pour faire feu, du moment où la bête était immobile, et où son corps éclairé par la lune,projetait une ombre énorme.
Un cri affreux se fit entendre.
Il descendit aussitôt et courut au jardin.
[1 trouva à la place de la levrette, son malheureux frère baigné dans son sang.
Il était minuit, et le huitième jour, depuis la métamorphose, venait d’expirer.
José s’arrachait les cheveux. Il appelait au secours, il pleurait, il sanglotait.
Tout le monde de la ferme fut debout dans un instant.
Les uns transportèrent le blessé dans un lit pendant que les autres couraient chercher le prêtre.
En voyant le malheureux garçon, le recteur de Pancé reconnut que Yaume n'avait plus que quelques instants à vivre, et lui demanda s’il voulait recevoir les secours de la religion,
se repentir de sa conduite passée, et mourir en chrétien. Sur un signe aflirmatif du moribond, les assistants se retirèrent. Yaume se confessa, reçut les derniers sacrements et mourut en tenant la main du prêtre et celle de son frère.
Le diable caché dans un coin, poussa un cri de rage, en voyant cette âme lui échapper, et se sauva par la cheminée, quand le prêtre, en l’apercevant, l’aspergea d’eau bénite.
(Conté par la mère Bouillaud, fermière au Fretay en Pancé.)
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