LA MORT
A Rennes, à la fin du siècle dernier les guetteurs de nuit parcouraient les rues de la ville, au milieu des ténèbres, én annonçant les heures.
Lorsqu'il y avait un mort dans une maison ils s’arrêtaient à la porte et criaient :
« Réveillez-vous, gens qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés. »
Et ils nommaient le défunt.
A Vitré, lorsqu'une personne entre en agonie, si la famille est dans l'intention de lui faire faire un enterrement de première classe, ou bien encore si elle appartient à la confrérie de la Bonne-Mort, les parents et amis se rendent à l’église pour prévenir le clergé de la fin prochaine du moribond.
Immédiatement, neuf coups pour les garçons et onze pour les filles sont tintés à la cloche de l’église. Puis un prêtre monte en chaire et récite les prières des agonisants.
La veille d’un enterrement de première ou troisième classe seulement, le crieur de la ville moyennant la somme de 17 sous, s’en va, le soir, entre 7 et 8 heures, à tous les carrefours et sur toutes les places, tinter neuf coups de cloche pour les hommes et onze coups pour les femmes. Puis il dit :
« Nous recommandons à vos charitables prières le repos éternel de l'âme de M..., décédé en sa demeure le....., à telle heure, et dont l’inhumation aura lieu demain à...
heures, en l'église parotssiale de.
« Et vous, âmes charitables, vous prierez pour le repos éternel de son âme. »
J'ai cherché à savoir pourquoi cette publication n'était faite que pour les enterrements de 1° et de 3° classe et les renseignements suivants que j'ai recueillis ne me satisfont qu'imparfaitement :
Pour les enterrements de 1 classe, c’est
dans la crainte que des personnes aient été oubliées dans les invitations faites par la famille; pour ceux de 3° classe, c'est parce qu’il n'ya pas d’autres invitations que celle du crieur public. Et quant aux enterrements de 2° classe, ils ont la ressource des lettres de faire part et des avis dans les journaux.
À la mort de quelqu'un, l’on arrête toutes les pendules qu’on ne remet à marcher que quand le corps est sorti de la maison.
On vide l’eau des vases, dans la crainte que l'âme n'aille s’y noyer.
[Il n'y a pas très longtemps, quand un fermier ou sa femme venait à mourir, on recouvrait d'un crêpe les ruches d'abeilles dans le courtil.
Ces laborieuses bestioles, qu’on appelle des Avettes, étaient considérées comme faisant partie de la famille.
Le Placebo
A Bain, la veille d'un enterrement, il y a, le soir vers cinq heures, à l'église, ce qu'on appelle le Placebo.
Placebo est le premier mot de l'antienne des vêpres des morts.
L'église toute préparée pour les obsèques du lendemain est tendue de deuil, la fausse châsse est placée entourée de têtes de mort et de cierges non allumés.
On chante les vêpres des morts presque dans l'obscurité.
La famille et les amis du défunt assistent à cette cérémonie. S’il y a beaucoup de monde, cela fait présager qu’il y aura foule à l'enterrement.
Dans les campagnes de l'arrondissement de Redon, quand une personne vient à mourir, depuis son décès jusqu’à l'enterrement, le mort est visité par les parents, les amis, les voisins, les habitants du hameau et des villages environnants, qui, se remplacent de
façon à ce qu'il y aïît, jour et nuit, du monde en prières dans la maison mortuaire.
Ces braves gens viennent des points les plus éloignés, et quand un groupe d'habitants d'un village arrive, ceux de ce même village, qui sont en prières depuis plusieurs heures, cèdent la place aux nouveaux venus. C'est.ce qu'on appelle la verllée des morts.
Dans quelques communes, la personne qui récite le chapelet à haute voix dit, entre chaque dizaine, au lieu de la prière habituelle :
— Corps mort, que cherchez-vous ?
— Corps mort, que demandez-vous ?
Les assistants répondent :
— Le Paradis, mon bon Jésus.
Si c'est un chapelet pour les âmes du Purgatoire, la personne qui le récite ne manque pas d'ajouter :
« Accordez, Jésus, la jouissance de votre
[gloire
Aux âmes qui souffrent dans le Purga-
[toire. »
Dans le canton d'Argentré, pour faire respecter la maison d'un mort, on met. à l’exté-
rieur, une grande croix de bois recouverte de
torches de paille.
Dans l'arrondissement de Vitré, quand des gens riches apprennent la mort d'un parent ou d’un ami intime qui habitait loin d'eux, et qui est même inconnu dans leur commune, 1ls font sonner ce qu’on appelle des glas d'honneur, l'un en apprenant le décès, l’autre au moment de l'enterrement.
Les vieux usages d'autrefois sont encore scrupuleusement observés à Vitré.
À l'enterrement d’un homme ayant de la fortune, immédiatement après le cercueil suit un orphelin de 14 à 15 ans de l'hôpital Saint- Nicolas, qui a été désigné par les religieuses.
La famille le revêt d’une pièce de flanelle blanche, qu'il porte autour du corps, en bandoulière. Il tient à la main une double croix de Jérusalem, en cire.
Après la cérémonie, ces objets lui appartiennent.
Dans les communes ruralss, l'orphelin est remplacé par le domestique de confiance du défunt, et la croix par un gros cierge allumé.
Les autres domestiques suivent avec les membres de la famille qui se mettent en rang deux par deux.
Le parent le plus proche conduit le deuil avec un ami, non parent du défunt, auquel on veut faire le plus d'honneur.
Chaque parent vient ensuite, — en raison de son degré de parenté, — et toujours accompagné d'un étranger.
Les femmes succèdent aux hommes et chacune d'elles a près d'elle une amie ou une personne notable. &
Au retour du cimetière, on ne laisse pas les étrangers aller manger à l'hôtel. Il y a un repas à la maison mortuaire et qui est présidé par les plus proches parents. On n’y boit que de l'abondance. Il n’y a sur la table ni vin ni cidre. Le dessert se compose de beurre et de fromage. On ne sert ni café ni liqueurs.
On se met à table quand on arrive, sans attendre personne, sans place désignée.
Les volets de la salle à manger ne sont qu'’entrebâillés, et bien qu'on soit souvent très nombreux, on ne parle qu'avec ses voisins de table et à voix basse.
Sitôt qu'on a fini de manger, on se lève de table et on se retire.
Depuis quelques années seulement, la veuve du mort n'assiste plus au repasd’enterrement.
Un autre repas est offert huit jours plus tard aux personnes qui assistent à la cérémo-
nie appelée : service de huitaine.
Le jour des obsèques, on fait distribuer aux pauvres par les sœurs de Saint-Vincent-de- Paul 300 kilogrammes de pain et 150 kilogrammes de viande.
On donne des cierges au clergé, aux religieuses des communautés, aux fermiers et aux pauvres.
Leur grosseur varie en raison de l’importance des personnes auxquelles on les remet.
Aux curés et aux chanoines, ce sont des cierges de 5 fr.
Aux prêtres et aux religieuses, des cierges
de 3 fr.
je
Aux autres personnes, des cierges de 2 fr.
Les cultivateurs riches font, eux aussi, sonner des glas d'honneur.
.ÆLes membres de la famille assistent aux enterrements, tiennent un cierge et se placent à la queue du cortège.
Hs font célébrer un service et portent le deuil pendant un an. Les femmes ont un long voile de crêpe sur leur bonnet plat.
Je me souviens que, dans mon enfance, les femmes de la campagne portaient le deuil de leurs parents beaucoup plus sévèrement que de nos jours..Klles avaient à recouvrir leur coiffe, une cape noire ,qu'’elles appelaient capot, qui était munie d’une sorte de pèlerine leur cachant le corps jusqu’à la taille.
Lorsque les habitants des villages de Mont- Rouaud et du Val-aux-Bretons, dans la commune de Pleine-Fougères, conduisent un
mort à l'église, ils s’arrêtent un instant au
milieu de leur parcours, tournant le cercueil de façon que la figure du mort soit dirigée vers le Mont-Saint-Michel, et récitent une prière.
À Pléchâtel, quand un célibataire meurt après avoir pris part au tirage au sort, ce sont ordinairement quatre jeunes gens de sa classe qui portent le cercueil le jour-de l’enterrement. C’est ce qui a eu lieu dernièrement pour un jeune séminariste du nom de Ballard.
Ce sont les fermiers qui, presque toujours, portent le corps de leur propriétaire.
A Châtillon-en-Vendelais et dans les communes voisines, les parents d’un mort, à son enterrement, suivent le cortège à une grande distance. Ils n'entrent pas dans l'église pendant la cérémonie, et restent à genoux sous le porche.
Aussitôt la messe terminée, ils rentrent
chez eux, sans assister à l’inhumation ni sans
aller au cimetière.
Il existait autrefois dans tous les carrefours et sur le bord des routes, de grandes croix de bois dans lesquelles un trou avait été creusé pour y abriter une Vierge en faïence, qui était protégée par un petit grillage en fer.
Le nombre de ces croix a bien diminué depuis vingt ans. Elles sont aujourd’hui vermoulues, beaucoup n'ont plus de bras, et celles qui sont tombées de vétusté, ou qui ont été abattues par les orages, n'ont pas été remplacées.
Néanmoins, lorsqu'un enterrement allant au bourg, passe devant ces pieux débris, les personnes qui suivent le corps déposent dans le grillage, à côté de la vierge, ou dans les fissures du bois faites par le temps, une petite croix de bois, longue comme la main, et préparée à l'avance. Ces croix indiquent le nombre de cercueils qui sont passés en ces lieux depuis le premier janvier, car on a soin de les enlever tous les ans.
Dans certains carrefours où les croix ont disparu, on place les petites croix dans le creux d’un vieux chêne, ou on les enfonce sur le haut d'un talus le plus rapproché de l’endroit où était le calvaire.
Une croyance très répandue dans les campagnes, est que tout ce qui a appartenu à un mort doit disparaître après lui à bref délai.
Ses vêtements, quoi qu'on fasse pour les conserver, seront promptement mangés par les mites. Ses bestiaux mourront d'accidents ou de maladies s'ils ne sont vendus aux bouchers par les héritiers du défunt.
Quand un enfant meurt avant.d’avoir reçu le baptême, il est conduit directement au cimetière sans qu'on prenne la peine d’en informer les amis et connaissances. La plupart du temps le père seul l'accompagne.
Le petit cadavre, enfermé dans une légère
boîte en bois, est remis au fossoyeur qui l’entêrre dans un coin non bénit du cimetière:
Cette cérémonie a lieu souvent le soir. On semble honteux d'avoir un pareil malheur à déplorer dans la famille.
En 1806, une femme de la commune de Saint-Gonlay, dans l'arrondissement de Montfort, mit au monde un enfant mort qui fut enveloppé dans un torchon, et déposé sur l'unique table de la maison, en attendant qu'une boîte de bois blanc fût confectionnée pour recevoir le cadavre,
Un voisin qui avait été prié de faire cet humble cercueil, l'apporta dans la maison de l'accouchée et là, crut prendre le corps de l'enfant sur la table, et s'empara de la fouatille contenant üne douzaine de saucisses. On appelle fouatlle, une sorte dé nappe en grosse toile, qui met à l'abri des mouches, le pain ét la viande froide qui sont toujours à la disposition des ouvriers des champs, qui n'ont pas
d'heures fixes pour les repas.
On porta donc le cercueil au cimetière et l'on revint ensuite se mettre à table comme c'est l’usage dans le pays.
Qu'on juge de la surprise des bonnes gens qui, en déroulant le torchon, trouvèrent le cadavre de l'enfant au lieu des saucisses qu'ils comptaient manger.
Ils retournèrent immédiatement au cimetière, déterrèrent le cercueil, mirent l'enfant à la place des saucisses qu'ils rapportèrent à la maison, et qui servirent au repas des invités.
Un soir d'automne, en revenant de la chasse, . je traversais le petit bourg de Noë-Blanche, lorsque je vis un petit paysan de neuf à dix ans, le bras en écharpe, qui pleurait en marchant.
Je lui demandai ce qu'il avait.
Il me répondit, entre deux sanglots, et en me montrant un doigt d'enfant qu'il avait dans une main : ( Je me suis abattu le doigt avec une faucille et je vas l'enterrer dans le cimetière. )
Je n'oublierai jamais ce spectacle du pauvre petit paysan allant enterrer son doigt.