LA BELLE MARQUISE
Quand le roi entra dans la cour Pour saluer les dames, La première qu'il salua Eir lui a ravi son âme.
t05 CHANTS POPULAIRES DE LA TAELÉE d'osSAIT
Le roi demande à ces messieurs :
« A qui est cett' joli* dame ? »
Le grand marquis lui a répondu .• « Sire, elle est ma femme.
— Marquis^ tu es. plus heureux que moi D'avoir cett' joli* dame;
Mais, je te jure en foi de roi, Nous coucherons ensemble.
— Sire, votts avez tout p^uvde, Tout pouvoir et puissance.
Mais si vous n'étiez pas le rei.
J'en aurais la vengeatnce. »
Le marquis monte les agrès Dessus son lit d^assise, Tout en pleurasnt et soupiranl Delà belle marquise.
Le roi Ta prise par la main La mène dans sa chambre, La marquise tout en entrant A voulu se défendre.
« Màrciuise^ ne pleurez pas tant, Car vous serez princesse.
De tout mon or et mon argent Vous serez la maîtresse. »
La reine lui fit un bouquet Die toute» fleunrs joUss^ Mais la senteur de ce bouquet Tua la beir marquise.
Le roi lui fit faire un tombeau Tacti en fef éo- Venis«, Pour y dedans ensevelir Cette belle marquise.
(Lanusse père.)
Je connais deux, autres versions de cette belle chanson ; Tune a été publiée dans les Chants populaL res des provinces fie tOue^ t II, p. Î6», et l'autre dans les Chants historiques françads^ 2^ sériô^ p. viii. M. Bujeaud et M. Le Roux de^ LiiMy peiMi€nt que cette
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chanson peut faire allusion à quelque belle favorite. Pour M. LaDUsse, de qui je tiens cescouplets, Tamant de la marquise c'est Henri IV, qui, à Pau et dans les environs de cette ville, continue à tant préoccuper les imaginations. Y aurait-il dans ces couplets un souvenir de la mort de Gabrielle d'Estrées, qu'on prétendait avoir été empoisonnée par une orange ou un citron dans le jardin de Zamet ? C'est peu probable.
De toutes les chansons que nous venons de publier les plus intéressantes sembleront sans doute celle que M. Sacazea communiquéesà M.Lanusse. Puisque nous avions Tautorisation de ce dernier, nous ne pensons pas avoir été trop hardi en donnant un échantillon du recueil entrepris par le pasteur botaniste. Mais eussions-nous commis une indiscrétion, nous ne nous la reprocherions pas si elle pouvait décider \L Sacaze a faire part au public de ses découvertes. Elles doivent être très importantes si Ton en juge d'après une note écrite a la an de son manuscrit et dans laquelle M. Sacaze parle d'un choix fait par lui de cinquante pièces sur deux cents chansons historiques et de quatre* vingts chansons triées d'environ deux Kîents autres morceaux de genres différents.
Il â paru à Bruges, en 1879, un recueil de chants populaires * qui eût davantage excité l'attention si au texte MM. Adolphe Lootens et E. Feys eussent joint une traduction, comme M.deCousseraakerrafaitdans un volume du même genre. Le flamand est un dialecte accessible à peu de lecteurs, et il est évident qu'avec notre mince érudition philologique, la publication de MM. Lootens et Feys devait rester en France à peu près inconnue. Elle mérite pourtant de prendre place à côté de nombreux volumes analogues que depuis quelque temps on a édités sur divers points.
C'est dans la seule ville de Bruges que MM. Lootens et Feys ont fait leur ample récolte ; presque tous les chants recueillis par eux ont été écrits sous la dictée d'une même personne, une bonne bourgeoise, née en 1795. Ces chants sont divisés en deux parties : les pièces chantées, les poésies diverses. Les airs des premières ont été notés avec beaucoup de soin. Quant à ceux des secondes, ils ont été oubliés et si plusieurs d'entre elles se sont conservées jusqu'à nous, c'est
^ Chants populaires flamands avec les airs notés et poésies populaires diverses recueillies à Bruges, par Adolphe Lootens et I. M. Feys. Bruges, imp. de Saint-Augustin, Desclée et G'*, 1879, in-8* de XI.309 p.
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parce qu'elles ont eu un emploi assez singulier. Celles-ci portent le nom de telUngen^ qui veut dire à la fois « récit » et « compte ». Les tellingen servaient à compter le nombre de mailles faites par les dentelières dans la confection de la dentelle appelée annouwseL si à la mode jadis. Pendant le temps nécessaire à la récitation d'un vers, Touvrière faisait une maille et la retenait par une épingle. Le nombre drt vers récités déterminait le compte des mailles. Les tellingen, altérés, tronqués,- interpolés, n'ont souvent point de sens; peu intelligibles pour les Flamands, ils sont incompréhensibles pour les étrangers. Les éditeurs les ont néanmoins consciencieusement conservés et ils ont eu raison; mais ils ne pourront blâmer les Folk-Loristes de s'occuper de préférence d'autres chants plus intéressants et moins obscurs. Le volume commence par des noëls, des cantiques à peu près dans le ton général de toutes les compositions de ce genre et dont plusieurs ne sont certainement pas indigènes. MM. Lootens et Feys ont remarqué (p. 7) que la mélodie d'une chanson de quête existe presque identique dans les Vosges. Ils ont été frappés aussi de la ressemblance d'un chant flamand et de celui de la Parisienne, Après s'être autant occupé qu'on l'a fait depuis quelque temps des analogies qu'offre la poésie populaire, ne serait-il pas curieux d'entreprendre un travail analogue sur les airs mêmes*. Espérons que cette étude tentera quelque musicien folk-loriste.
1 C'est un genre de recherches auquel M. E..Rolland a comnaencé à se Uvrer dans un ouvrage, dont le tome I" a paru Tannée dernière : Recueil de chansons populaires.
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Les poésies narratives du recueil brugeois ne sont pas, non plus, toutes d'inspiration locale. Au plus grand nombre d'entre elles on trouverait des parallèles dans d'autres paj's. Il en est une toutefois qui, quoique répandue sur bien des points,peut avoir son origine dans un fait véritable appartenant à l'histoire de la Hollande . Duclerc Ta raconté d'après Pontus Heutems et Ta placé dans l'année 1469. Un gouverneur deZélande ne pouvant triompher de la vertud'une dame, fit accuser son mari de haute trahison et offrît a la femme de celui-ci de le rendre à la liberté si elle cédait à ses désirs, mais loin de tenir sa promesse, il fit décapiter le mari. La dame au désespoir, dévoile cette infamie à quelques amis, qui lui conseillent de dissimuler et d'attendre l'arrivée du duc de Bour-^ gogne, Charles le Téméraire. Le duc ayant reçu les plaintes de la veuve, interrogea le gouvern^ir, obtint des aveux complets et lui ordonna d'épouser la pauvre femme en stipulant, dansle contrat de mariage, qu'à elle reviendrait toute sa fortune, s'iL moiMnit sans enfants. Les cérémonies du mariage terminées, le duc fit trancher la tête au gouverneur. Ce dénouaient rappelle un peu celui d'un beau romance portugais, la Justice de Dieu % et la situation qiii l'amène se retrouve dans plus d'un chant populaire. Le Gou»em£w de Z^nde n'a du neste pas été doimé en entier par MM. Looteas et Feys, ils n'en ont publié qu'un eouplel;, renvoyant, pour le reste à la fM>llection en feuilles volantes de VanVaemel.
* Voir mon Romanctiro^ rtcutil de vieux ohaHlsparUtgaiM^fu il«
Je rencoirtre dans Jes chants do Bruges une doanée d'un tout autre genre, dont la vogue fut bien grande, c'est le conte des Oies de frère Philippe, que La Fontaine emprunta à Boccace. On le »ait, ce conte provient de l'Inde. On le retrouve partout : dans l'Algérie tradiUùnneUe de MM. Certeux et Carnoy, dans la lÀUératwre orale de la Pioardie^ du dernier de ces écrivains ; dans les Contes populaires de la Grande- Bretagne de M. Loys Bruyères dans le vieux poème -espagnol à'Apolomo, quatrain 55; dans le Livre du -ckevaUer de Latotcr Landry ^ ch. Lxxxix, dans El Ubro -de los Exempka^ ex« 230, dans un petit recueil italien : Fiore di virtu, ch. XXXVI ; dans un recueil d' exemples^ italien aussi, publié dans la Romamay t. XIII, p. 51; 4ans Martin Franc, dans Piron, dans Grécourt... Je n'indique pas d'antres références plus connues et déjà ^souvent signalées.
La touchante histoire de Grisélidis^ si bien contée par Boccace et tant de fois traduite ou imitée, a sa place dansles chants brugeois (p.dB) ,de même qu'une antre histoire non moins célèbre, celle de Py rame et Thisbé, dont le dénouement» comme l'a remarqué M. E. Montégnt,. ressemble tant à celui de la légende -de Roméo et Juliette. En Flandre donc comme pariant, la littérature populaire s'est nourrie de nombreuses réminiscences, et l'originalité est plutôt dans ia forme que dans le fond. La forme est souvent toute particulière comme dans le chant qui porte le fioin de Roland (p. 60) . Il ne s'agit pas là du prétendu neveu de Gharl^nagne, mais d'un terrible personnage qui n'est pas sans^ ressemblance avec notre
Barbe-Bleue. Il a fait périr quatorze femmes, une jeune fille qu'il destine à être la quinzième, venge tant de victimes et lui tranche la tête. C'est la donnée qui, dans notre poésie populaire, porte ce titre Renaud et ses quatorze femmes [Instructions relatives aux poésies populaires des provinces de France ^ p. 192 ; Chants du Pays-Messin, t. I, p. 140 ; les filles du feu, p.l66);qneMarcoaldi,WolfeNigra,Ferraroonttrouvé, sur divers points de l'Italie [la Vindicatrice, Cantipop. inediti, p. 166 ; — la Figlia del conte : Volkslieder aus Venetien, p. 47 ; — la Montfrejna : Canti pop, del Piemonte, p. 155 : — Monferrina incontamina ta, Canti, monferrinifip. 3). Mais quelle différence de ton entre toutes ces imitations et le chant brugeois, plein d'une poésie sauvage, où le souvenir de Judith semble se mêler aux plus antiques et farouches sagas!
Le personnage qui, dans le recueil de MM. Lootens et Fejs, porte le nom de Roland, s'appelle Halevyn dans le volume de MM. de Coussemaker (Chants populaires des Flamands de France, p. 207) et dans celui de Vitemer [Onde Vlaesmsche). M. Kervyn de Lettenhove n'a pas dédaigné de s'occuper de ce fameux personnage dans son Histoire de Flandre (p. 48). Par un de ces caprices fréquents et peu explicables, dont la poésie populaire donne tant d'exemples, à Bruges, Halevyn [Alvoïn) cédant à Roland le rôle qu'il joue ailleurs, devient le héros d'une pièce d'uu genre tout différent et qui offre la même donnée que Germaine {Chants du Pays-Messin, p. 47; — Observaciones sobre lapoesia popular,lp, 119; — Barzaz-Brezz^tA, p. 248, etc.). Halevyn part pour la croisade et confie sa femme
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Adèle à sa mère; mais il n'est pas plus tôt parti, que celle-ci accable sa bru des plus mauvais traitements, lui impose les ouvrages les plus dégoûtants, les plus pénibles. Enfin au bout de sept ans, Halevyn revient comme dans le romance portugais aBella infanta, le romance espagnol :
Gaballero de lejas tierras...
la ballade allemande Liebesprohe et une quantité d'autres chants de tous les pays. Halevyn, pour éprouver sa femme, ne se fait d'abord pas reconnaître : il raconte à la pauvre persécutée qu'il a connu son mari, qu'il a été témoin de sa mort ; ce n'est qu'en voyant la douleur d'Adèle que le croisé renonce à la feinte. Il apprend alors combien sa mère a été barbare, il veut lui infliger un cruel châtiment ; mais Adèle intervient et obtient que la marâtre sera conduite dans un couvent, dont on la fera abbesse.
Je pourrais multiplier les rapprochements de ce genre, je préfère m'arrêter à une seule ballade, parce qu'il m'est permis de la suivre dans quelques-unes de ses ramifications, trop nombreuses pour que j'aie la prétention de les indiquer toutes. En efi'et, quantité de recueils offrent des analogies tantôt assez exactes, tantôt lointaines avec cette ballade dont le sujet est assez étrange. Elle semble née dans le Nord. M. Xavier Marmier, d'après un texte danois, en a donné une traduction dont voici l'analyse :Dyring perd sa femme, qui lui laisse six enfants; il épouse une jeune fille d'un caractère acariâtre, qui les malmène. Leur mère
il 4 CHANTS FLAMANDS
les entend pleiirer. Elle demande à Dien la permission <i'aUer tes consolerefe Fobtient à la condition de regagner isa tombe an chant du coq. Elle revient au logis; les orphelins ne la reconnaissent pas d'abord tant elleest pâto ■€t changée. Elle prend soin des enfants ; brosse les rètemonts de l'un, peigne les cheveux de l'antrey relèra le troisième, console le quatrième, prend le cinquième ^ur ses genoux et charge saftUe aînée d'aller appeler Dyring. Elle adresse à celui-ci de vifs reproches et lui annonce qu'elle reviendra s'il se montre encore :mauvais père.
Le recueil de Bruges nous offre de cette ballade »ane versio»a doat voici l'exacte traduction :
BARBEL
— Éb ! B trbeî (Babett), pourquoi donc ne chantes-tu pia»î
— Eli ! laa (Jean), que pourrais-je chanter ? Dans trois Jours vous ne me verrez plus.
Ah ! lan, quand je viendrai à mourir n'épousez pa-s une mé^ ►ch mte mén igère [kui^vrouw] ; noa trois petits enCanLs, leur petit cœur se. déchirerait de chagrin.
La nuit vers fës douze heures dame Barbeî rendit l'esprit ; iies petits auges viarent [mr milliers poar prendre son âme.
Lorsqno trois jours et trois nuits furent passés, lan épousa une autre femme. Les trois petits innocents enfants, leur cœur se déchira de chagrin.
Mais la nuit vers tes deux heures, le plus jeune poussa un <5ri, et elle (la marâtre) dit au fils aîné : — Venez apaiser votre jnéchant Michel.
Et elle lui donna un soufflet, qui le jeta par terre.
— Reste tranquille, mon petit frère cadet, reste tranq^uille et aie pleure plus.
Beraaîa matin, vers neuf heuresy nows irons à la tombe de aaotre première petite mère.
Le matin, vers neuf heures, on vit les trois enfants s*en aller. Lorsqulia arrivèrent dans le cimetière, ils tomberait à ge-
CHANTS JFLAMANDS IIS
Baux et ils lurent, et ils prièrent, ei la terra s^ouvrit en trois endroits.
Et elle (la morte) prit le premier enfant, et elle le plaça sur ses genoux et elle lui donna à téter coinme le Jeraii une femme vivante.
Et elle prit le second enfant, et elle le plaça à côté d'elle et die lui donna pour jouer les osselets qui sont sur la terre consacrée.
Et elle appela son fils aîné : —Va et mendie ton pain quotidien et quand les gens viendront le donner, dis toujours : « Que Dieu vous le rende ! »
Et fais-leur trois fois la révérenoe bien bellement, et quand les gens viendront demander : « Qui vous a appris cela ?
— C'est dame Barbel ma première mère, et j'espère qu'elle est près du Seigneur. »
Le fils retourna et s'en alla son chemin.
Jusques à une porte du roi, où il tira la sonnette et il demanda son pain quotidien.
Les gens vinrent pour lui donner, et il répondit toujours : € Dieu vous le rende », et il faisait trcâs fois la révérenoe, ouir la révérence bien bellement.
Les gensiui demandèrent :« Qui vous a appris cela ? — C'estdame Barbel, madame, ma première mère, et j'espère qu'elle est près du Seigneur. »
Ëi hb âl« s'en retourna ; et il s'en alla son chemin ; mais la. nuit vers douze heures, il rendit Tesprit.
M. de Coussemaker a recueilli dans la Flandre française une ballade sur le même sujet, TJane (p, 207)^ Les six premiers couplets ressemblent beaucoup à la^ première partie da la complainte brugeoise» mais la ballade finit différemment ou plutôt il y ma&qua use^ conclusion : « Ah I mère, notre faim est bien grande^ levez-vous et vcjïez avBC nous, nous irons ensemble mendier notre pain — Ahl enfants, dit-elle, enfants,, je ne puis vraiment mexéïever; mon coips^st coucké sous terre, c'est mon âme que youa voyez ici. »
La ballade danoise ne s'est pas arrêtée àiaFlandre«.
Elle est arrivée jusqu'à un petit village de ranclen département de la Moselle, où je Tai retrouvée dans le patois germanique du pays.
Le vieux chant s'est beaucoup abrégé et, tout en reproduisant certains détails empruntés à la légende brugeoise et à celle de M. Coussemaker, elle est demeurée plus ingénue, plus populaire encore. Voici la traduction de ce chant abrupt, touchant, ce me semble, dans son extrême simplicité.