‹ Folk-loreChapitre 22 sur 36 · LENA · texte numérisé non relu

LENA

La pauvre Leaa^U lui est venu des douleurs de tète ; ellenft sait pas si elle pourra guérir.

Son mari qui revient des champs, trouve la Lena toute malade.

—Que veut dire cela? pauvre Lena, ce matin tu étais encore levée.

— Il m'es€ advenu une douleur de tête, je ne sais si Je pourrai guérir.

Si Dieu veut que je meure^ je vous recommande nos enfants.

Lorsqae vint le troisième jours, voilà la pauvre Lena morte» Le beau galant retourne à se marier. Il a pris une femme très méchante, très méchante pour les deux enfants.

Sur la tombe de leur mtère, ils sent allés pleurer. Qu'a fiât la pauvre Lena? Dans ee mondes eUe est revenue; au {^oft petit elle a donné le sein, au plus grand elle a donné à manger.

— Retoumeï à la maison, enfant», vous trouverez la table prête.

malheureuse! au paradis yétais,. je ne sais si je pourrai y retourner.

[Canli m^nferrim^ n* 30.)

On voit que notre chanson a bi«i voyagé. CHl estcile née ? Ce n'est pas évidemment aroos le jojeux

soleil de l'Italie ou de la Provence. La ballade danoise doit avoir la priorité. Elle arriva sans doute ensuite en Allemagne, et de tous côtés produisit un nombre considérable de variantes.

Grundvig dans ses Vieux chants populaires du Danemark (t. III, p. 860), a indiqué des références suédoises, norwégiennes, islandaises, polonaises, lithuaniennes , esthoniennes , etc. Le savant et obligeant Liebrecht nous a dit de son côté quelle a été la vogue de cette touchante complainte.

De l'Allemagne, elle dut gagaer la partie germanique de la Lorraine, la Belgique et la Flandre. De la leçon wallone dériva la version provençale, et de celle-ci la chanson du Montferrat ; mais quelle a été la transition entre les deux premières apparaissant dans des contrées éloignées Tune de l'autre, et dans des idiomes différents ? On ne peut, à ce sujet, faire mieux que de citer Milà y Fontanals : « Comme un lointain écho, les nations les plus éloignées les unes des autres répètent des traditions semblables, qui ont invisiblement franchi les rivières, les montagnes et qui ont même pénétré dans les langues les plus différentes ; ainsi que des semences fécondes enlevées par le vent, outeiies que des dispositions endémiques transmises par l'atmosphère, les fictions poétiques se sont répandues sans souvent laisser d'indice de leur passage sur les points intermédiaires. »

Outre les morceaux épiques du genre de la ballade dont nous nous sommes si longtemps occupé, outre les cantiques et les telUngen que nous avons indiqués, les çhanls de Bruges contiennent encore des pièces

morales et mystiques, des chansons comiques, satiriques, amoureuses, des chansons d'enfants et enfin des poésies échappantàdes classifications particulières.

UN POÈME EN PATOIS NIÇiRD

Les patois sont en vogue; quelques-uns de leurs partisans leur ont dressé des généalogies qui au lieu de les représenter comme les obscurs bâtards du latin, les mettent hardiment au nombre même des ancêtres de cette langue. D'autres, sans leur attribuer une pareille antiquité, ont rappelé les vifs témoignages delasympathie que leur témoignaient Joseph de Maistre etCharles Nodier. Onadedivers côtés publiédes poésies patoises, des glossaires patois et peut-être le moment est venu d'examiner certaines œuvres à forme plus ou moins artistique, et qui ont donné à quelques-uns de nos dialectes Tapparence de véritables idiomes. Jasmin, Mistral, Roumanile ont montré que, tout en s'étant considérablement altérée, la langue des troubadours pouvait servir à de nouveaux poètes. Ils n'ont pas été les premiers à relever des dialectes tombés en discrédit. Je n'ai pas besoin de citer La Monnoie, Goudouli, Despourins, Brondex ; mais je veux, àcôtéde leurs noms, inscrire un nom qui peut-être ne mérite pas un complet oubli : c'est celui de Rancher.

Le poète qui le porta et dont aucune biographie n'a daigné se souvenir, reçut au baptême les prénoms de

Joseph-Rosalinde et naquit à Nice en 1784. Il fit ses étude» au collège de Marseille ; puis son père le rappela prés de lui, et au bout de quelque temps l'envoya à Arezzo, chez une parente, grâce à laquelle iJ obtint une place dans les contrikitions directes. Il revint dans sa ville natale à l'époque oùellecessad'appartenir à la France, et se mit alors à Tétudedu droit, mais le gouverneur de Nice ayant nommé le jeune Rosalinde son secrétaire particulier, il renonça à la perspective de devenir avocat. Un peu plus tard le comte de Cessole, premier président du Sénat, lui fit avoir la place de sous-secrétaire au tribunal de commerce, emploi qu'il gai*da jusqu'à sa mort, arrivée en 1843.

Rancher était un excellent musicien, il jouait de divers instruments, et son concours était acquis à toutes les messes en musique, à tous les concerts, à toutes les représentations importantes du Théâtre-Royal. Il avait pour le beau sexe, comme on disait de son temps, une passion qui ne pouvait être réciproque, attendu que le nature ne l'avait pas doué d'un extérieur bien séduisant. Mais s'il tournait volontiers des madrigaux à l'adresse de ses belles compatriotes, il ne décochait pas avec moins de plaisir des traits satiriques à ses concitoyens. Son humeur caustique lui causa beaucoup de désagrément et l'aurait sans doute perdra, s'il n'eût trouvé un constant appui dans l'aristocratie niçoise, qu'il charmait par son talent de musicien et qu'il divertissait par l'originalité de ses saillies. Sous ce beau ciel de Nice, qui d'ordinaire n'inspire que le goût ài /or niente^ Raneher était doué d'un esprit actif, il ®^oia n Guide des étranger» dans sa ville natale,

beaucoup de vers français détestables et de vers niçards souvent fort bons. C'est de ces versque je veux parler, non de tous, car je n'ai pu me procurer ni la. Estocafis a la hranlada, ni la MousLra roubada, mais de la Nemaida, qui est son œuvre capitale.

Il n'est pas un Niçois qui ne sache par cœur de longs fragments de ce poème, fait évidemment sans plan bienarrêté, aujourlejour, suivant le caprice du moment et dans lequel la médisance est venue mettre à haute dose un énergique condiment. Ce ne sont pas des personnages de fantaisie que Nem, Lubin, Courina, Candaver , madame Poncion , Parpagnac ; ce sont des personnages qui ont vécu et que déguisaient à peine de transparents pseudonymes. Aussi, lorsque l'on parle à quelque vieil habitant de Nice, du poème de Rancher: « Ahl vous répond-on, vous ne pouvez vous amuser de la Nemaida comme nous. A la bonne heure si vous aviez connu Nem avec sa perruque de travers I si vous aviez connu Bouffet, ce grand faiseur de projets, dont l'idée constante était défaire disparaître le rocher qui s'élève près du port ! à la bonne heure si vous saviez toutes les anecdotes auxquelles il est fait allusion, si vous aviez entendu parler de tous les originaux dont Rancher a fait la caricature ! Il faut être de Nice pour apprécier le JSemaida, »

En dépit de cette assertion, laiVemâ^îcfanemesemble pas indigne d'intéresser un instant un étranger. On y trouve des vers heureux, de jolies descriptions, quelques peintures de mœurs. Elle a quelque chose de l'attrait que pourrait offrir CAan^ewr/m, poème en patois messin, dontun jour j'essayerai de donner une

idée. Je ne veux pas du reste établir une sorte de parallèle entre ces deux œuvres. Chan Heurlin n*est nullement un poème héroï-comique. Brondex, son auteur, ne s'est pas amusé à parodier l'emphase et les machines poétiques de toutes les vieilles épopées. Pour employer un mot inconnu de son temps, il a été réaliste, il a raconté un épisode fort simple, il Ta raconté avec une grande vérité, avec un grand charme de détails et souvent avec un bonheur d'expressions qui révèle le poète. Rancher ne reste pas dans la vérité comme Brondex. Il se plait à faire la charge des héros d'Homère et de Virgile. Même en boufifonnant, il aime, comme tous les méridionaux, l'emphase du style, réclat des vers. Il monte la première pente du vieux Parnasse, puis riant et faisant des lazzi, il s'en laisse rouler daus des amas d'ordure.

Un Allemand de beaucoup d'esprit, me disait à Nice môme, à propos de la situation de cette ville : « Voyezvous, toutes ces villes qui sont sur les frontières louchent toujours. » Cela est vrai, 'et Rancher aussi a eu UQ œil sur la France, l'autre sur l'Italie. D'un côté il a vu le Lutrin, de l'autre la Secchia rapUa et l'Orîando de Berni. Voilà les influences sous lesquelles il aécrit et qui ont fait tort à son esprit original. C'est le Lutrin qui a eu le plus d'action sur l'idée première de la Nemaida.

Le sujet de ce poème est une lutte, dont la cause n'est pas suffisamment expliquée, eutre les sacristains et les marguilliers. Il n'y a, du reste, pas de plan, comme on ne le verra que trop dans l'analyse que je vais essayer, et je suis forcé d'avouer qu'en passant

i26 UN POÈME EN PATOIS NIÇARD

dans notre langue, bien des morceaux de la Nemaida perdront tout leur mérite. Pour leur conserver quelque chose de leur aspect natif, je traduirai mes citations en vers. Le dialecte niçard, espèce de fusion d'italien et de provençal et roulant des débris d'espagnol et de portugais, apporté? sans doute à diverses époques par quelques flots bleus de la Méditerranée, le dialecte niçard côtoie assez fidèlement notre langue pour que j'aie pu le suivre à peu près vers par vers. Si je n'y ai pas toujours réussi, la citation dn texte même pourra remédier à quelques infidélités. La Nemœtda se compose de sept chants, et chacun commence par un préambule, à Texemple deTArioste. — Bien des'gens penseront que l'auteur est fou de vouloir écrire un poème, mais tant d'autres sont fous qu'on laisse faire à leur fantaisie! On permet à Laugié de passer son temps à friser sa chevelure, à Boufi'et d'entasser projets sur projets, à Marthe de croire à cinquante ans qu'elle a les cheveux d'une jeune filUe; que l'on permette à Rancher de rimer, puisque telle «st sa manie. Pour lui le fleuve de cailloux qui traverse la ville, le Paglion, vaut le Tibre, le petit torrent du Magnan vaut le Xanthe; il ne donuerait pas le rocher du château pour la roche Tarpéienne, et si de plus illustres ont chanté les morts, il veut célébrer les vivants, il veut surtout célébrer Nem, le sacristain. Après quelques longueurs, il invoque les muses dans les formes requises, loue son protecteur, M. le comte de Cessole, comme jadis l'Arioste la maison d'Esté, et arrive enfin à Lubin et Courine, tendre couple protégé par Nem. Il dit comment sous le beau ciel que

etiacun yante au loin, où tant de fois Tiiiver enchante comme un printemps, comment à Nice, lien divin, jardin toujours fleuri, vivaient ces deux amants plus tendres que deux pigeons.

Les parents deCourine accueillaient favorablement Lubin; on le voyait partout où se trouvait la jeune fille, point de bals où il ne dansât avec olle, point do festins (on appelle ainsi les fêtes du pays) où il ne parût à ses côtés. L'heureux sort des deux jeunes ^ens a excité l'Envie. Elle jure leur perte et celle de Nem. Elle appelle à son aide la Discorde, THypocrisie et la Calomnie, et leur livre Lubin, Courine et Nem. La Discorde change d'aspect, ses traits s'allongent, son visage blêmit, elle s'enveloppe d'un manteau noir, se couvre la tète d'un grand chapeau, elle aies traits et le costume de Franecoure.

La Calomnie après revêt un colillon ;

Prend la taille et la voix de madame Poncion.

La calonnia après meten lu coutigUon Ha la taglia, a la vous de madama Ponclon.

Enfin l'Hypocrisie subit une métamorphose du même genre, et les trois Furies, dûment instruites et exhortées par l'Envie, se rendent..., le lecteur sauraoù s'il veut bien suivre le poète dans un autre chant.

Cet autre chant commence par un joli éloge de lar sieste, et ce n'est pas sans raison que le poète Técritr puisque son héros, Nem, fait un bon somme dans la sacristie de son église. En jnanches de chemise, sa perruque pendue à un clou, le menton tombant sur sa

poitrine, le nez gonflé par un souffle puissant, assis sur un vieux banc de bois, le héros poussait un ronflement formidable. La Discorde l'aborde et le harcèle par de sinistres paroles. Il dort tandis qu'un marguillier furieux trame contre lui les plus noirs complots, met tout en usage pour le discréditer et attribue à de vilains motifs la protection qu'il accorde à une paire d'amants. Nem peut-il supporter de semblables afi'ronts? Cela n'est pas possible I Qu'il se prépare au combat 1 Que craint-il? N'a-t-il pas pour lui Candaver, Bouffet, Viscar, Bertin, l'orateur Bebetet bien d'autres puissants amis 1 Nem se précipite hors de l'église, oubliant sa perruque, montrant l'ivoire jauni de son crâne, provoquant les rires des gamins, qui s'assemblent sur ses pas, et court visiter tous ceux sur lesquels il croit pouvoir compter. Ses paroles enflamment ses partisans : rendez- vous est pris dans un cabaret derrière l'église du Gezu. Madame Poncion a rencontré Nem et remarqué son agitation. Elle court chez les adversaires du sacristain, chez Gibou, qui jouait aux tarots avec son ami Parpagnac. Les deux joueurs se querellaient et étaient sur le point d'en venir aux mains. Madame Poncion n'est pas bien belle; elle exerce pourtant la douce, influence que la nature a donnée à son sexe et apaise la dispute, puis elle dévoile les projets de Nem. Pendant son discours, Gibou lui fait les yeux doux et Parpagnac ferme les siens. Réveillé en sursaut, il s'imagine que madame Poncion est un spectre, et tout endormi encore il trempe pour l'asperger une j branche de buis dans un pot de moutarde, qu'il prend pour un bénitier. Ma*

dame Poacion se sauve, ne sachant ou se réfugier, s'arrête dans un lieu que le poète laisse deviner dans une périphrase, et de là, les verroux tirés, elle adresse àParpagnac un touchant discours. Celui-ci, revenu de son erreur, offre des excuses à madame Poncion, que Ton fait sortir de son réduit.

Pendant ce temps, Nem stimule Tardeur de ses amis : il encourage Candaver, Bébet, Bouffet et Berlin, tout absorbé par son amour pour Blanchina. Bertin roule des projets belliqueux et va se promener dans les prés de Conquet, qui depuis ont été remplacés par le jardin public. Là se trouve un beaucoup trop long épisode imité de Bojardo. Bertin boit dans une fontaine qu^ inspire l'indifférencç, et Blanchina se désaltère à une source qui cause l'amour, de là naît une antithèse de situations et de sentiments par laquelle se termine tardivement le second chant.

Dans le chant suivant Rancher revient à madame Poncion et à Parpagnac. Celui-ci fait venir un garçon appelé Cioura et fort propre au métier d'espion, mais qui remplit cependant des fonctions d'un autre genre. Ces fonctions, je ne puis les définir sans demander la permission de faire une longue périphrase. Onraconte que M. Victor Hugo, ennuyé de voir mettre ses vers en musique, se serait écrié qu'il écrirait en tête de ses poésies : « Défense de déposer des notes le long de ces vers I » L'inscription à laquelle le poète faisait allusion est inconnue à Nice, et cela au grand profit des oliviers : de petits paniers qui voyagent sur la tête d'homme sans préjugés se chargent toutes les nuits d'assurer la fertilité de l'arbre cher à Minerve

et la propreté des rues. Cioura était un de ces citoyens éminemment uties.Parpagnac lui demande d'apprendre ce que font les ennemis et d'aller convoquer ses partisans. Parmi euxjil n'oublie ni Pertus, ni Canula, leNisus et l'Euryalede l'épopée niçoise. Cependant de sinistres bruits sont arrivés aux oreilles de Courine ; elle sait que] les adversaires 'de Nem s'entendent et que madame Poncion, qui est sa parente, s'oppose à son mariage. Il y a là une assezjolio scène entre la jeune fille et Lubin ; mais je résiste à la tentation de la traduire pour avoir mes coudées franches avec la description de Cimiés que les Niçois aiment à citer. Cimiés, jadis importante cité romaine, ne rappelle plus ses anciennes splendeurs que par quelques ruines, mais doit à la pureté balsamique de son air, et à de ravissants points de vue d'être en grande vogue chez les étrangers. Le jour de l'Annonciation a lieu le festin, c'est-à-diré la fête de Cimiés. Le bon Nem n'a pas manqué d'y aller. Lubin désireux de lui confier ses peines va l'y trouver, et c'est ce qui donne au poète l'occasion d'écrire le s vers que je vais traduire et dans lesquels nos lecteurs regretteront de trouver trop sou^ vent le ton emphatique des écoles vieillies.

Sur le déclin charmant d'un coteau toujours vert Et de fleurs et de fruits en tout temps recouvert. Lieu qui semble magique où Flore avec Pomone Ont fixé leur empire et reçu la couronne^ En des temps reculés les Romains les premiers, Las d'avoir tant vaincu, construisirent Giniiés. C'est là qu*on vit bientôt où la faux tranchait l'herbe, S'élever à grands frais une ville superbe.

C'est là qu'en un forimi,. ime mâle parole»

Maintes fois des Catons rappela le grand rôle ;

Qu'en des temples brillants et pleins d'idoles d*or Les ministres des dieux engraissaient leur trésor.

Alors près de la mer, Nice encore chétive De quelques pauvres murs avait couvert la rive. Mais le temps destructeur d'un revers de sa maân A jeté sur le sol le colosse romain.

Si les travaux de l'homme ont si peu de durée, L'œuvre de Dieu conserve une beauté sacrée El Gimiés à nos yeux se présente encor tel, Que l'a créé jadis un pouvoir étemel.

L'air est tranquille et pur; où régnait une ville, Se montre à nos regards le sol le plus fertile. Lèi le vert oranger garni de pommes d'or, Et de fleurs et de fruits offre un double trésor. Là chaque champ bordé de plantes renaissantes, Sent passer le zéphir aux ailes caressantes, Là Phébus diligent se hâte de mûrir La treille dont le mur aime à se recouvrir.

Mais ce que la nature avec amour conserve Et protège en ces lieux, c'est Tarbre de Minerve, Arbre emblème de paix, arbre notre recours.

Toi que. Nice vénère et son plus grand secours, Permets-tu qu'en passant, dans un stérile ouvrage. Un plus stérile esprit t'offre un sincère hommage. Arbre en toute saison dressant tes rameaux verts. Que tu sois respecté de la mousse et des vers. Que s'éloigne de toi la chèvre qui s'égare, Que ta liqueur emplisse et le treuil et la jarre. De tes nombreux bienfaits laisse-nous être fiers. Et que ton jus si doux oigne tout l'univers.

C'est dans ce lieu charmant devenu solitaire.

Qu'un mortel inspiré bâtit un monastère :

Où Jupiter régnait avec son culte vain.

S'éleva tout à coup, la croix, arbre divin;

Là des religieux, ensemble se retirent.

Les vertus des martyrs et des saints les inspirent,

Et la durable paix qui règne en ce couvent,

Y conduit le dévot et parfois le savant.

Lubin, qui s'avançait vers la fête rustique,

Bientôt du monastère a franchi le portique.

i32 UN POÈME EN PATOIS NIÇARD

Le festin est déjà plein d'un monde infini.

De paniers de gâteaux il semble bien fourni

Et Parchet campagnard sur des violons frustes

Êgratigne au hasard des notes très peu justes,

Au cri de riquiqui les joyeux paysans

Font trois ou quatre bonds en tendant leurs rubans.

Et qu'on le veuille ou non, il faut bien qu'on les paie

Et qu'ornant son habit on tire sa monnaie.

De tous côtés du monde ; on est assis, debout.

Les morceaux de jambon sont avalés partout ,

Que c'est plaisir à voir I et le dieu de l'ivresse,

Fait sur tout le festin descendre l'allégresse.

Au lieu de table on a les gazons embaumés,

Sous les vieux oliviers cent groupes sont formés.

La broche tourne active, et de la casserole

De ragoûts différents l'acre parfum s'envole,

Le gigot presque cru, le poulet mal rôti,

Tout se vend, tout est bon, et tout est englouti.

Partout règne ce bruit que le plaisir enfante,

De tout côté l'on rit, de tout côté l'on chante.

Et l'amant, mainte fois, rend grâces au festin,

D'un regard de sa belle et d'un meilleur destin.

Soubre lou dous pancian d'un coule t tougiou vert, Da 11 flou, da la frucia en toui lu tem cubert, Luec che sembla encantat e don Flora e Pomona Han fissat lou sieu regn e ressut la courona En de tem reculât lu Roman lu premié, Las d'avé tant vincut bastisseron Gimié.

En un soulet momen don si segava l'erba, Si ve naisse à gran frès una vila superba.

Era achi lou forum, don Teloquens^ ardida Moustrava dei Gaton la virtunon timida.

Lu temple eron brillant, e tan d'idolou d'or Yenion dai ministre engraissa lou trésor.

Goura au bord de la mar, la miserabla Nissa Era embe douoi barraca enca sensa taulissa ; Ma lou tem destrutour embau dail a la man, Non ha pa respetat lou travail dai Roman.

Ma se lu sfouors uman soa de passa^çe e fugion Taoi lo travail de Dieu giainai noasl destrugion Lou beu Gimié tamben ha touj^iou conservât Lu ciarme e lou segil dau Dieu che Tha créât. L'er e traachil e pur e la vila destrucia Mouoslra a Tues encaulat touta sorta de frucia ; Lou vert pourtegalié garni de bel pon d'or, En la frucia, en la flou àona un double trésor. D*un flourage éternel li riba son bordadi De Tamourous zefir li flou son caressadi, E Febus diligent en acheu beu cartié Fertilisa embe suin la laupia e lou plantié Ma se che la natura achi soagna e conserva Se che lou mai nen plas, e Taubre de Mlnerva. Aubre signau de pax, aubre noustre recours, Tu che Nissa venera e sieu soulet secours, Fermeté ch'en passant en un steril ouvrage Un esprit plus steril l'ofre un sinser omage : Tougiou vert et roubust en touti li seson, Eloigna dau tien sep la moufa et lou cairon, Fai che de Testrangié non mangien la caparra ; Remphssenen lu treuil, remplissenen la giarra. Dai tieu nombrous benfaç, fai che si tengen fier E che lou tieu licour ougne lou monde entier.

Enfin en acheu luec destruç e solitari.

Un mortel enspirat bastisse un santuari Don era Giupiter e sent dieu empuissant L'estendart de la crous s'éleva trionfant, De sages religions ben leu II si retiron, L*ombra dai gran martir ch^encara achi respiron, E la santa virtu ch*abita lou couvent Atiron lu dévot e môme lou savent.

Lubin ch'avian laissât au pen de la puada, Dau couvent es degia souta la bêla arcada.

Lou festin es degia plen d'un monde enflnlt De gouorba de ciaudeu paroisse ben garnit E Tarchet campagnart soubre de couorda frusti GraQgna a rabaton de nota non trou giusti.

En fën de richichi s'avanson lu paisan, Fan très ou catre saut e la gigiola en man, Voughés non voughôs che sighe muola o reda ; La si cou laissa mettre e sourti de moneda.

Pertout trouvas de gen, eu dreç eu assetat :

Lu mousseù de giambon e de roustit gelât

Parton, ch'es un plesi e Bacchus e POstessa

Su toui lu festinié fan pleure Talegressa.

La verdura dai camp li sierve de taulié.

Si ve sent group fourmat souta dai aulivié :

Aissi vira la brocia, aja la casserola.

De gigot casi crut, de poulas bourousclat,

Tout es bouon, tout si vende e tout es avalât.

Pertout s'aude un remon che Talegressa enfanta :

De tout cousta si ri, de tout cousta si canta,

E lamunt cauche fes ha deugut au festin

Un regard de la bêla, un plus urous destin.

Dans cette cohue Lubin finit par apercevoir Nem occupé à porter des coups redoutables à un copieux repas. Ils reprennent la route de Nice ensemble et chemin faisant Lubin raconte ses peines à son protecteur. La colère trouble la digestion du sacristain et produit de fâcheux épisodes, dont je me dispenserai de donner Tanalyse.

Le quatrième chant est consacré d'abord à nous peindre la réunion des conjurés dans leur cabaret et à rapporter leurs véhéments discours contre les marguilliers. Cioura a découvert le ieu du rendez-vous et vient avertir le camp ennemi. Canula et Portas se décident à voir par eux-mêmes ce qui se passe parmi les partisans de Nem. Ici se trouve, avec toutes sortes de boufiTonneries à l'italienne, une parodie de l'épisode de Nisus et Euryale, épisode que j'ai déjà rappelé au sujet des deux amis célébrés par Rancher. L'oreille appuyée contre la porte du cabaret et entendant ce qu'on débite sur Parpagnac, Pertus ne peut retenir un juron énergique. Grande rumeur 1 II est sur le point de payer chèrement son audace. Canula vient

UN POÈME EN PATOIS NIÇARD i3S

à son secours, terrible combat, dont les deux héros sortent vivants.

Le cinquième chant débute par des paroles de pitié pour les jeunes filles. La guerre a dépeuplé les campagnes :

Et pour trois pantalons on voit trente mantilles. Et per très pantalon aves trenta faudiglia.

Mais ce n'est pas la guerre seule qui empêche tant de jeunes filles de devenir des jeunes femmes. Le mariage inspire à bien des hommes de grandes terreurs. Si le bord du vase est doux, le bouillon qui est au fond est souvent amer, et combien d'époux, après un court carnaval, font un long carême I Quant à Lubin, il ne s'est pas livré à de telles appréhensions, il est tout prêt à entrer dans la grande confrérie sous la protection de Nem. C'est celui-ci, en effet, qui se charge des préliminaires d'un mariage qui, n'étant pas, comme aujourd'hui, soumis aux formalités de l'état civil], peut se faire aussi vite que dans nos vieilles comédies. Nem engage Lubin à prévenir la brune Couriné que la cérémonie aura lieu le soir même. Un grand repas est préparé. Les convives s'asseyent : à la place d'honneur est le sacristain ; en face de lui sont les futurs époux et une vieille servante couvre la table de mets niçois, dont la description est faite avec grâce.

Nem, au second service, défait un bouton de sa culotte pour donner un peu plus d'espace à son ventre essoafflé. Enfin arrive le deàsert et, les coudes sur la table, le sacristain adresse à ses protégés un discours patiiétique sur leurs devoirs réciproques . L'arrivée

d'une fiasque poudreuse vient interrompre cette exhortation en répandant un excellent vin blanc :

Uorateur, le palais séché par sa harangue, Le goûte le premier et fait claquer sa langue. Une seconde fois le liquide applaudi, Goule en baguette d*or du flacon arrondi.

Chaque verre en trinquant a sa note argentine, Nem forme des souhaits pour Lubin et Gourine.*.

L'ouratour lou premié, ch^a gia la lenga seca, Lou tas ta, di ch^es bouon, Tavala e s'esperleca; Una seconda fes lou licour ecelent Coula en bagueta d'or dau yentrut récipient : Li santé son pourtadi e Ion yeire tintina, Nem fa de vont au siei per Lubin e Gourina...

Nem annonce à Lubin qu'il va tout faire préparer pour le mariage, et plein de vin, de joies et de bonnes intentions se dirige vers la porte neuve, aux environs de laquelle demeure donSabin. C'est lui que le sacristain a choisi pour faire le mariage. Don Sabin passe pour un sage: il a beaucoup voyagé, mange son macaroni à la napolitaine et préfère de beaucoup la damejeanne au Bréviaire. Nem entre et ne trouve personne, mais il entend dans la pièce voisine un agréable glouglou et un^parfum bachique monte d'une manière charmante à son nez.Le sacristain poursuit ses investigations, et pénètre dans une pièce où don Sabin mettait du vin en bouteilles. Ledigne homme est bientôt au fait de tout et les amis causent en vidant un tel nombre de pots qu'ils s*endorment d'un profond sommeil.

Cependant les deux calegnatresy Courrne et Lubin, las d'attendre leur protecteur, se mettent à sa recherche, ils arrivent chez don Sabin et réveillent les

amis, Nem a quelque difficulté à reprendre ses esprits, il finit cependant par reconnaître le jeune couple et se rappeler sa promesse. On se rend à l'église. Nem allume les cierges, Lubin et Courine reçoivent la bénédiction nuptiale, on se retire sans bruit et le poète croit inutile de suivre les époux.

Rancher, dans son sixième chant, peint la rage de l'Envie voyant le doux somme des deux nouveaux mariés. L'Envie va trouver la Discorde, puis se rend au logis deParpagnac, où elle rencontre madame Poncion, Elle leur raconte ce qui s'est passé et leur souffle les plus terribles pensées de vengeance. De là elle court chez Nem et lui apprend que Parpagnac va se mettre à la tête d'une nombreuse armée. Nem tout somnolant se précipite hors de son lit, et croyant prendre sa perruque, se coiffe la tête d'un récipient destiné à un usage encore moins héroïque que celui dans lequel don Quichotte crut voir Tarmet de Mambrin. Il sort en toute hâte de sa chambre, court convoquer ses partisans et se rend sur le cours. Le cours, dans les villes du Midi, où Ton vit tant en plein air, est le lieu où l'on se retrouve, où l'on se communique les petites nouvelles du jour , le lieu qui rappelle la place publique de nos vieilles comédies, la place dont Molière a fait dire à l'un de ses personnages :

La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

Toutes les solennités de Nice avaient le cours pour théâtre. C'est là encore que j'ai vu le dimanche et le mardi gras, se livrer ces grands combats de farine et

de confetti dont nos carnavals n'ont pas môme une idée. Une longue terrasse, qui s'élève le long de la plage, offre aux curieux le moyen de bien voir tout ce qui se passe sur le cours, où l'œuvre de notre poète va trouver son dénouement.

Le tapage que font ces troupes héroïques,

Épouvante chacun, fait fermer les boutiques,

Et le peuple attérô d'un tumulte soudain

Croit voir une autre fois le terrible Angevin *.

Mais apercevant Ne m à la forte encolure,

Son casque de faïence et son étrange armure,

Comme au plus beau festin, chacun court vite au Ueu

Où s'en va commencer et finir un tel jeu.

Fenêtre, soupirail, porte grande ou petite,

Maisons de haut en bas, tout vit et tout palpite.

Partout des curieux, pêle-mêle entassés,

Riches, nobles et gueux sont ensemble pressés.

Les cafés sont remplis, on n'aurait point de place

Pour jeter seulement deux chats sur la terrasse.

Lou tapage che fan e l'una e l'autra liga Espaventa cadun, fa serra li boutiga E lou poble aterrit dai cri e dau boussin Cret ver un autra fes lu terrible angevin.

Ma coura han vist de Nem la gherriera encoulura, Lousieu case de fajansa et la fouorta armadura Com au plus beu festin, cadun va su lou luec Per veire lou prensipi e la fin d'acheu giuec Fenestra, fenestron, pouorta grani ; pourteta, Li majon d'haut en bas, li crota, li soufieta Tout es plen de curions, si ve pertout de gen, Paure, rlc, noble, gus, tout es meslat ensem ; Lu café son farsit e soubre la terrassa Per conteni doui cat non si trova de plassa.

A la manière épique, le poète procède audénombre-

1 Louis d'Anjou, qui fit une rude guerre à Nice en 13S6.

ment des deux armées, dépeint les combattants et dé* crit leurs armes grotesques. Ce tableau, fait avec une pompdcomique, devait avoir pour les Niçois un charme tout particulier ; pour eux il était facile de lever, je ne dirai pas les visières, mais les masques.

Le septième et dernier chant contient le terrible combat dont on vient de voir les préliminaires . La lutte commence par deux femmes : Blanchina, dont il a été question dans le chant II, et Rougiassa, la Bradamante et la Marâse de Rancher. Rougiassa est vaincue et Blanchina, armée d'une savate, frappe son ennemie à tour de bras, mais entel lieu que celle-ci ne peut craindre d'être défigurée par ces coups vigoureusement appliqués. Je ne suivrai pas le poète dans tous les burlesques épisodes qu'il entasse avec une fécondité inépuisable, qu'il raconte souvent avec un réel talent et de façon à faire regretter de voir gaspiller autant d'esprit et de verve. Je ne raconterai pas non plus le triomphe prévu de Nem. Peut-être trouvera-t-on quej'ai déjà trop parlé du poème niçois,. J'ai laissé de côté, pourtant, de nombreux passages dont je me proposais d'essayer la traduction. Au reste les citations qui précédent peuvent faire apprécier la manière de Rancher: si l'on peut allier ces mots si disparates, il est emphatiquement plaisant, il est solennellement trivial. S'il a lu le Lutrin, s'il a lu Tassoni et Berni, il a lu aussi, et trop lu, les poètes du commencement de ce siècle. Ces réminiscences pseudo^ classiques ont donné à beaucoup de parties de la Nc" maida quelque chose de passé, de vieillot. Elle offre toutefois certains aspects de la Nice d'autrefois, si dif-

férente de la ville cosmopolite d'aujourd'hui, quelques détails sur une manière de vivre, sur des habitudes qui n'existent plus. Où les souvenirs pseudo-classiques ont été le plus nuisibles, c'est justement dans la description de Cimiés que j'ai citée et qui est tant vantée. Le tableau est agréable, sans doute, mais il a été inspiré par d'autres tableaux. Rancher n'a pas regardé bien en face les sites qui l'entouraient. Il les a aperçus à travers des inspirations étrangères et n'a été vrai que dans la description même du festi q . Le reste il ne l'a dépeint que d'une manière vague, et ses vers ne peuvent satisfaire celui qui a erré dans ces montagnes dont les versants se courbent autour de Nice, commepour lui faire dansles fleurs un nidau soleil. Que sont devenus, dans les paysages de Rancher, ces murs qui bordent les chemins et dans les crevasses desquels se jouent les rapides lézards, ces murs dontla continuité fatigue le promeneur pour loi préparer un accroissement de plaisir, quand tout à coup quelque brèche lui permet d'admirer de ravissants points de vue? Que sont devenus ces sites qui rappelleraient la Suisse, s'ils n'étalaient une végétation inconnue à nos yeux d'enfants du Nord? Où sont ces montagnes dont des rangées de pierres forment d'immenses gradins, dans lesquels croissent des oliviers, non pas chétifs etrabougris, tels qu'en Provence, mais aussi robustes que des chênes, aux larges troncs, aux fortes branches, aux racines se tordant comme des serpents? Où est leur feuillage léger, dont la brise fait briller le dessous, pareils à de petites lames d'un argent pâle, et dont la nuance grisâtre s'accorde si bien avec le

bleu du ciel, plus foncé encore que celui de la mer, avec cet azur éclatant de l'eau et de Tair sur lequel notre verdure trop prononcée produirait des tons criards et choquants. Où sont toutes ces villas constellantles pentes ouvertes d'orangers, de citronniers, de caroubiers, d'arbustes qui feraient l'orgueil de nos serres ? Où sont ces haies de cyprès, blanchis par la poussière des chemins, ces aloès dressant leurs énormes scies, ces belles touffes de jasmin jaune, ces eaux claires et bruyantes dans des gazons dont la fraîcheur contraste avec les pierres roulantes et calcinées des sentiers abrupts ? Où est le mulet qui gravit ces sentiers portant, au-dessus d'une lourde charge, la paysanne dont le large chapeau de paille au tissu serré , vacille d'un mouvement régulier aux pas cadencés de sa monture ? Où est la jeune fille, le sommet de la tête couvert d'un mouchoir de couleur vive et dont la pointe retombe sur un cou hâlé, la jeune fille aux dents blanches, aux cheveux abondants, au frontlarge,auxyeux écartés, brillants, noirs ou bleus, mais d'un bleu si sombre qu'ils semblent noirs ; où est la vraie Gourina ? Où est tout le ravissement de ces sites si variés, tantôt gorges sauvages, pleines de rochers arides, creusées sur leurs flancs par des cascades que le soleil a bues ; tantôt vallées odorantes tapissées d'hépatiques, sous une belle ombre brune et froide, où le soleil, à travers les arbres, plonge, par places, des traits d'éblouissante clarté ; tantôt mer calme et brillante, tantôt mer estompée par quelques vapeurs qui la semblent mêler avec le ciel et feraient croire que les barques des pêcheurs flottent dans les nuages ? Où

est la lumière» la vie, le parfum, le charme indicible» où est Nice enfin? Mais quel poète pourrait rendre tout cela?

Un Italien, Luigi Andrioli, Ta essayé dans une œuvre sur Catarina Segurana, la Jeanne Hachette des Alpes-Maritimes. Par reconnaissance les corn' patriotes de Théroïne ont donné le nom du poète à une de leurs rues ; mais ses descriptions manquent de précision, ne sont pas plus vraies, pas si vraies même que celles deRancher. Elles ne rendent pas ces aspects dont ma mémoire est encore pleine. Ils m'ont conduit à une digression dont je dois m' excuser près de mes lecteurs, et que me pardonneront ceux d'entre eux qui ont parcouru les inoubliables environs de Nice.

J'ai publié un recueil de chants populaires qui m'ont été fournis par l'ancien département de la Moselle. Ce département, on le sait, était composé de lambeaux delaLorraine, de la province des Trois-Évêchés, duBarrois et du duclié de Luxembourg, Voilà des fragments de pays dont quelques-uns sont fort dissemblables. Je n'ai pas regretté néanmoins de n'avoir pas eu affaire à une vieille province bien homogène, parce que cette agrégation d'éléments si divers pouvait produire une variété assez intéressante. En effet, je n'ai pas seulement eu à recueillir des chansons françaises et des couplets présentant de curieux échantillons de patois différenta; sur plusieurs points j'ai rencontré la langue allemande, et c'est elle qu'aujourd'hui je vais mettre à contribution.

. J'ai déjà dit ailleurs combien la poésie populaire est errante, j'ai raconté ses inexplicables pérégrinations, comment on trouve en Catalogne des chants connus en Piémont, comme on entend en Normandie des couplets redits en Franche-Comté, comment une ballade bretonne roule sur un épisode dont le souvenir est conservé dans une tradition vénitienne. Il serait impossible de délivrer des actes de naissance à la

plupart des chants populaires allemands qu'on a bien voulu me communiquer. On en reconnaît quelquesuns au dialecte, comme Ugolin reconnut un habitant de Florence :

fiorentino

Mi sembri veramente quandio t'odo.

Quelques autres portent, comme marque de leur origine, certains nomsdelieu,maisla plupart nous arrivent sans doute de loin et d'au delà de nos anciennes frontières. Cette incertitude sur leur origine ne devait pas m'empêcher de les recueillir. Ne peut-on pas changer quelque chose à un vieux proverbe et le formuler ainsi : « Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai qui tu es? » N'est-il pas intéressant de pénétrer de cette sorte dans le caractère ou au moins dans les instincts de toute une population? Les Allemands ont le sentiment de la poésie à un très haut degré, et il en est resté quelque chose à la population, relativement assez restreinte qui dans l'ancien département de la Moselle parle, plus ou moins altéré, l'idiome germanique. Cela est si vrai que dernièrement on m'a remis comme un chant indigène les strophes de Pfeffel intitulées la Pige. Oh I qu'il en est différemment avec nos chanteurs rustiques I Dans ce qu'on pourrait nommer les chants artistiques de ceux-ci, la forme est déplorable; pour eux Béranger, que l'on s'obstine à nommer le poète national, le poète populaire, Béranger même est inconnu. Dans les villes on a pu chanter ses couplets, moins à cause de leur mérite que grâce aux charmes égrillards de Lisette et deFrétillon, mais ces

couplets n'ont pas pénétré dans les campagnes, où leur style les eût rendus incompréhensibles. J'ai vu une bonne d'enfants allemande comprendre le GmUaume Tell de Schiller; donnez donc Athalie à la plus aristocratique des femmes de chambre françaises I Voilà le contraste, et le contraste qui explique pourquoi la poésie populaire allemande peut avoir quelquefois un ton si relevé ; pourquoi même les inspirations des poètes les plus artistiques peuvent être entendues du peuple, et pourquoi ces poètes n'ont quelquefois pas dédaigné de travailler pour lui.

Les œuvres de ceux-ci n'ont, je le crois, passé l'ancienne frontière qu'en assez petit nombre. Toutefois on remarque dans notre poésie populaire germanique une grande quantité de morceaux qui révèlent une espèce de culture littéraire. Ils sont sans doute émanés de poètes sortis des basses classes, chantant pour elles, mais ayant acquis de plus vastes connaissances que l'auditoire auquel ils s'adressent. Peut-être, en tenant compte de la différence des temps et des pays, comparerait-on avec justesse leurs productions à ce qu'en Espagne on a appelé les romances de jongleurs. Audessous de ce rameau de la poésie agreste, rameau produit par une greffe un peu artistique, s'épanouit avec toute la sève des plantes sauvages le chant populaire véritable, le chant inventé et redit par le peuple, le chant illettré, le chant improvisé à la charrue, à la chasse, sur la lisière du bois, devant la table du cabaret, sous la fenêtre d'une jeune fille, le chant qui n'est pas encore de la poésie, qui n'en est que l'instinct abrupt.

Je me propose de donner ici quelques échantillons de ces productions appartenant à deux inspirations distinctes ; mais avant de le faire, il faut que je dise un mot sur la manière dont ils me sont parvenus. Beaucoup de chants allemands dont je suis le possesseur et dont je ne donnerai que quelques échantillons, ont été récoltés aux extrémités de l'arrondissement de Thionville. D'autres, imprimés à Sarreguemines et à Luxembourg, me sont arrivés sur des feuilles volantes faites pour rappeler les plïegos sueltos des romances espagnols, tant Thistoire de la littérature populaire offre partout de singulières analogies. D'autres enfin, et en grand nombre, ont été récoltés aux environs de Sarralbe, par M. le baron Charles de Schmit. Je suis heureux de lui offrir de nouveau tous mes remerciements pour sa patiente coopération.

Comme d^ns toute œuvre, on doit s'efforcer de suivre une sorte de gradation, je commencerai mes citations par deux morceaux très simples composés en patois allemand. La chanson suivante appartient aux rives de la Caner, petite rivière qui va se jeter dans la Moselle près de Kœnigsmacker et dont le cours presque entier appartenait jadis au grand-duché de Luxembourg :

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