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LES DEUX NAPOLÉON

Dans le jardin de Schœnbrunn, là repose le roi de Rome; il ne voit plus la lumière du soleil, il ne voit plus le dôme du ^iel. Au loin dans une île repose Napoléon; il y repose à la honte de PAngleterre, et pour Tinfamie de T Angleterre.

Dans le jardin de Schœnbrunn, là repose le roi de Rome; son sang s'est écoulé, le fleuve de sa vie est arrêté. Au loin dans une île repose Napoléon. Il ne repose pas dans son pays. Il ne repose pas près de son fils.

Il ne repose pas près de ses guerriers, il ne repose pas près de ses maréchaux, il ne repose pas près de ses victorieux, il ne repose pas en Europe ; il repose profondément caché dans un lointain cercle de la mer, enchaîné au rocher comme un Prométhée mort.

Où arbres, feuilles, branchages sont brûlés par le soleil, là repose le grand empereur , le petit Caporal. A sa tombe manquent cyprès et fleurs. Au jour des âmes aucun homme ne visite sa tombe.

Il repose là de longs jours dans la solitude. Voilà qu*on frappe à sa tombe au milieu de la nuit. On frappe et on appelle : — Ouvrez, héros mort ; un hôte vous arrive d'un lointain pays.

On frappe une seconde fois : — Ouvrez grand empereur, ouvrez, un naufragé de la vallée du monde vient vers vous. On frappe une troisième fois. — Ouvrez, mon père, ouvrez tout de suite; voici dans un rayon ton fils unique.

Alors s'ouvrent terre et pierres, alors s'ouvre le cercueil, •qui cachait depuis longtemps les restes du grand empereur. Le squelette tend les os de ses bras et attire son pâle enfant dans la maison de planche.

Il Tattire en bas : « Je te vois, cher flla, enfln je te revois, mon flls Napoléon! » Il lui a fait place à son côté, il lui fait place contre le mur : « Mon enfant, voilà l'étendue de mon royaume tout entier. »

Et les deux squelettes enlacent leurs os, ils sont couchés lèvres contre lèvres et les mains dans les mains. Et alors le tombeau se referma. C'était la dernière heure de la maison des Napoléon !

CHANTS ALLEMANDS DE LA LORRAINE Ht

LIEDVOMALTEN NAPOLEON

Im Garten Yon SchôabroQneUf Da liegt der Kônig von Rom ; Sieht Dicht das Licht der Sonnen,

Sieht nicht des Himmels Dom.

Am feroen Inselstrande»

Da liegt Napoléon ; Liegt da zu Englands Schande, Uegt da zu Englands Holin.

Im Garten zu Schônbronnen,

Da liegt der Kônig von Rom ; Sein Blut ist ihm geronnen,

Es stockt sein Lebensstrom.

Am fernen Inselstrande,

Da liegt Napoléon Liegt nicht in scinem Lande

Liegt nicht bei seinem Sohn.

Liegt nicht bei seinen Kriegern,

Bei den Marschâllen nicht ; Liegt nicht bei seinen Siegern»

Liegt in Europa nicht.

Liegt hart und tief gebetlet

Im fernen Meereskreis, Am Felsen angekettet,

Ein todter Prometheus.

Wo Baum und Blatt und Reiser,

Versengt vom Sonnenstrahl, Dort liegt der grosse Kaiser,

Der kleine Kaporal.

An seinem Grabe fehlen

Cypress und Blumenstab ; Am Tage Aller-Seeien

Besucht kein Mensch sein Grab.

So liegt er lange Jahre

In Oder Einsamkeit, Da klopft es an die Bahre

Um mitternàcht'ge Zeit.

Est klopft und rafet leise ;

— Mach auf du todter Held l

Es kommt nach langer Reise Ein Gast aus jener Welt I

Es klopft zum zweitenmale :

— Mach', grosser Kaiser, auf I Es koramt vom Erdenthale

Ein BoV zu dir herauf !

Es klopft zum driltenmale :

— Mach\ Vater, auf, geschwind, Es kommt im Geisterstrahie

Zu dir dein einzig Kind !

Da wichen Erd* und Steine,

Es thut sich auf der Sarg, Der lange die Gebeine

Desgrôssten Helden barg.

Da streckt des Kaisers Leiche

Die Knochenarme aus, Undzieht das Kind, das bleiche,

Hinab in's Bretterhaus.

Und ziehet es hernieder ;

— So seh' ich, theurer Sohn 1 Seh' ich, dich endlich wieder,

Mein Kind, Napoléon l Und riicket an die Seite,

Und rùcket an die Wand :

— Mein Kind, das ist die Breite

Von meinem ganzem Land.

Da schlingen die Gerippe

Die Knoclien in einand* Und liegen Lipp' an Lippe,

Und liegen Hand in Hand :

Undzu derselben Stunde

Schliesst auch das Grab sichschon; Das war die letzte Stunde

Vom Haus Napoléon.

N'est-ce pas une chose étrange quecechant si plein d'une sympathique admiration pour Napoléon soit éclos au milieu de ceux qu'il vainquit tant de fois, car nous ne pouvons croire cette espèce d'ode née dans la partie

allemande de la Lorraine, où d'ailleurs, comme nous le disions, elle est très répandue. Elle Tétait du moins avant la déplorable guerre dont le dénouement aprouvé que le poète inconnu s'était trop pressé d'annoncer la dernière heure de la maison de Napoléon.

La mort du duc de Reichstadt n'est pas le seul événement moderne dont la Muse populaire se soit occupée dans nos contrées allemandes. On m'a remis des pièces sur la conquête d'Alger, sur les inondations du Midi, sur le choléra, sur la guerre de Crimée, sur la prise de Sébastopol... Mais ce n'est là que delà vulgaire littérature de colportage, et ce qu'elle nous offrirait, ne pourrait qu'affaiblir l'impression causée par le beau chant sur lequel nous voulons rester.

Sous la commotion d'événements si terribles, si imprévus, si extraordinaires, qu'ils ont poussé bien des imaginations vers le surnaturel, les prophéties ont tout à coup, de nos jours, acquis une importance assez grande pour qu'il ne soit peut-être pas déplacé d'entretenir un instant des lecteurs sérieux de ce sujet singulier. La croyance aux prédictions, tout en pouvant distraire et même consoler quelques esprits, a certains inconvénients qu'il est bon de reconnaître. Les déceptions qui succèdent trop fréquemment à une confiance exagérée, aflFaiblissent et découragent au moment où les caractères ont le plus besoin de force et de fermeté. Aux yeux de beaucoup de gens les prophéties, écrites en général dans un style biblique, ont comme un aspect religieux, et quand les espérances inspirées par elles ne se réalisent pas, l'incrédulité qui aurait dû accueillir de douteuses révélations, les dépasse et ose aller beaucoupplus haut. Tels sont, ce me semble, les dangers d'une trop grande confiance accordée à des révélations souvent peu dignes de foi.

Il me semble qu'un moyen indirect, mais assez efficace, de combattre cette confiance peu raisonnée, serait de rechercher ce qu'il est advenu d'anciennes

prophéties, de montrer que souvent elles ont abusé nos pères, comme celles que Ton répand aujourd'hui peuvent nous abuser nous-mêmes. Ce n'est pas du reste avec un parti pris d'incrédulité que j'entreprends ce petit travail, et je ne dissimulerai pas, si l'occasion s'en présente, que certaines prédictions ont pu sembler accomplies. Il serait d'ailleurs trop hardi de traiter de mensonges toutes les œuvres de ce genre. Machiavel ne l'eût pas osé. Il croyait, on le sait, que les peuples étaient avertis de la venue de grands événements par des manifestations surnaturelles *. Je voudrais donc non pas détruire entièrement la foi aux prophéties, mais la rendre plus prudente, plus éclairée, moins complète.

Je n'ai pas l'intention, non plus, de faire sur ce sujet, plus vaste qu'il ne le semble au premier abord, une étude méthodique et détaillée, dépasser en revue toutes les traces de divination que pourraient offrir nos anciens historiens, ni même de suivre un ordre strictement chronologique, dans la mention des prédictions dont je trouverai bon de m'occuper. Ces pages ne seront donc qu'une sorte de causerie sur une donnée assez curieuse et non une dissertation en règle.

Plus d'une fois les anciennes prophéties ont pu sembler vérifiées, parce qu'on leur a fait subir après coup des modifications notables. Ainsi Charles Nodier, dans

* Donde e' si nasca io non sô, ma si vede por gli antichi e per 11 moderni essempi, chemai non venne alcuno grave accidente in una città in una provincia, che non sfa stato, ô da indovini, ô da revelationi, ôdaprodigii, ôdaaltri segnicelesti predetlo. — Discorsi^ lib. 1%

cap. LTI.

ses Mélanges tirés dune petite bibliothèque ^, a cité quelques lignes extraites de la Pronosticatio de Lichtenberger et qui semblent assez applicables à Napoléon I", mais cette application cesse d'être possible quand on remonte au texte même. Lichtenberger n*a d'ailleurs fait que publier avec de légers changements une prédiction beaucoup plus ancienne. Nous la trouvons pour la première fois dans la continuation de la Chroniquede Guillaume de Nangis, où elle était donnée comme émanant d'un célèbre astronome, Jean de Mur.

Voici cette rédaction primitive :

« Filius regnans in meliori parte mundi movebitur contra semen leonis et stabit in agro inter spinas regionis. Tune filius hominis veniet ferons feras in brachio, cujus regnum est in terra lunœ ; cum magno exercitu transibit etingredieturin terraleoniscarentis auxilio, quia bestiae regionis suae carnem suam dilaceraverunt. Illo anno venietaquila a parte orientali, alla extensis sub dolo, cum magna multitudine puUorum suorum in adjutorium filii hominis. Illo anno castra destruentur, terror magnus erit in populo et in quadam parte leonis erit liliura. Inter plures reges in illa die erit sanguinis diluvium et lilium perdet coronam suam, de qua postea filius hominis coronabitur. Per quatuor annos sequentes fient in mundo praelia inter fidem fenentes ; major pars mundi destruetur, caput mundi

ad terram erit declinatum Tune filius hominis admi-

rabile signum transibit ad terram promissionis, quia

omnia primse causse promissa tum permanebunt im • pleta ^ »

Du remaniement de cette prédiction fait par Lichtenberger, on a tiré le passage suivant, dans lequel on a cru voir annoncée l'époque de Napoléon.

« Un aigle suivi d'un grand nombre de petits viendra du côté de l'orient, les ailes étendues..., alors les forteresses seront détruites et le monde sera livré à la terreur. La guerre la plus cruelle s'élèvera et il y aura un déluge de sang. Le lis perdra sa couronne, dont le fils de l'homme sera ensuite couronné. Durant les quatre années qui suivront, les nations se livreront de grands combats, les disciples de la foi éprouveront de grands maux et la plus grande partie du monde sera détruite. La capitale du monde chrétien sera renversée, etc. »

Pour arriver à voir dans cette prédiction l'époque de Napoléon, il a fallu laisser de côté une partie tort notable de la pronostication de Jean de Mur, et ne chercher à expliquer ni ce qu'est la race du lion, ni ce qu'est le royaume de la lune..., dans laquelle Jean de Mur et Lichtenberger auraient, comme le bon Astolfe, trouvé peut-être leur raison dans une petite fiole.

La continuation de la Chronique de Nangis contient une autre prophétie qui fut faite à un prêtre du diocèse de Tours : un jour qu'il disait la messe à Bethléem, il vit briller ces mots en lettres d'or :

« Anno Domini mcccxv, die décima quinta mensis martii, incipiet tanta famés in terra, quod populus

* CoU. de la Société de Thistoire de France ; G, de Nangis^ i, II, p. 181.

humilium certabit et curret contra potentes seculi et divites. Item corona pugilis potentissimi corruet postea satis cito. Item flores etrami ejus quassabuntur seu frangantur. Item una nobilis et libéra ci vitas aservis occupabitur et capietur. Item extranei ibidem trahent moram. Item ecclesia cancellabit et genus sancti Pétri. Item sanguis multorum fundetur super terram. Item una crux rubea exaudietur et elevabitur. Idée, vos boni christiani, vigilate *. »

« L'an du Seigneur mcccxv, au quinzième jour du mois de mars, commencera une si grande famine sur la terre que le peuple des pauvres combattra et courra contre les puissants et les riches du siècle. De même la couronne de l'athlète puissant tombera peu après. De même ses fleurs et ses branches seront secouées ou brisées. De même, une libre et noble ville sera occupée et prise par les serfs. De même les étrangers s'y arrêteront. De même l'Église et la race de saint Pierre chancelleront. De même le sang de beaucoup coulera sur la terre. De même une croix rouge sera dressée et élevée. Et pour cela, bons chrétiens, veillez. »

Le chroniqueur ajoute qu'en effet, en 1315, il régna une famine qui fut terrible, en France surtout. Mais les autres parties de la prédiction ont-elles été accom- • plies ? A la rigueur on peut voir dans cette prophétie l'annonce de la Jacquerie, mais elle ne fut pas une conséquence de la disette de 1315 et n'éclata qu'une trentaine d'années plus tard. On peut croire aussi que le prophète a deviné la fin de la première branche des Valois, la puissance de Marcel à Paris, l'occupation

* Coll. de la Société de l'histoire de France ; 0. de Nangis^ t. II| p. 179.

de cette TÎUe par les Anglais sous Charles VI, les désastres de ce règne, la Réforme, le sang répandu durant les guerres de religion. On pourrait encore découvrir dans cette prédiction Tannonce d'événements beaucoup plus modernes : la révolution, le renversement de Louis XVI, la dispersion de sa famille, les persécutions que souffrit la papauté, l'entrée des alliés à Paris. Enfin il ne serait pas impossible de soutenir que le voyant a prévu la chute de Napoléon III, la Commune, les attaques nouvelles contre le Saint-Siège, etc. etc. A vrai dire, des prédictions aussi vagues n'annoncent véritablement rien.

La Chronique de Guillaume de Nangis, à la continuation de laquelle j'ai emprunté ce qui précède, con* tient un passage qui n'a pas la prétention d'être une prophétie, mais qui en est une par le fait et qui mérite peut-être d'être citée : a Consueverunt reges ipsi Francise in suis armis et vexillis florem lilii depictum trino folio comportare quasi dicerent toti mundo : Fi des , sapientia et militiae probitas abundantius quam regnis cseteris sunt regno nostro Dei providentia et gratia servientes. Duoenim paria foliasapientiam et militiam significant, quse fldem trinum folium significantem et altius in medio duorum positam custodinnt et defendunt; namfides gubernatur et regitur sapientia, atque militia defensatur. Quamdiu enim praedicta tria fuerint in regno Francise, pacifiée, fortiter et ordonatim sibi invicem cohserentia, stabit regnum ; si autem de eodem separata fuerint vel avulsa, omne regnum in seipsum divisum desolabitur atque cadet *. »

* Coll. de la Société de Thistoire de France, 0. de Nangis, t. !•% p. 182.

« Les rois de France eurent coutume de porter peint sur leurs armes et leurs étendards un lis à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde : La foi, la sagesse et l'honneur militaire, par la providence de Dieu, existent plus abondamment dans notre royaume que dans tous les autres. En effet, deux feuilles égales signifient là sagesse et Thonneur, lesquelles gardent et défendent une troisième feuille placée plus haut au milieu d'elles et représentant la foi, car la foi est gouvernée et régie par la sagesse et l'honneur. Aussi longtemps que ces trois choses susdites seront dans le royaume de France, pacifiquement, fortement et régulièrement, par leur union, le royaume restera debout, mais si elles étaient séparées ou arrachées, tout le royaume divisé en lui-même serait désolé et tomberait. »

On dirait, remarquons-le en passant, à la manière dont il est souvent parlé de la fleur de lis par les anciens écrivains, qu'elle avait pour eux comme un caractère mystérieux et qu'elle excitait leur vénération. Il y a peut-être quelque chose de ce sentiment dans la manière dont le chroniqueur espagnol Pero Lopez de Ayala ajoute, après avoir raconté la mort de la malheureuse Blanche, femme de Pierre le Cruel : « Elle était du lignage ^du roi de France , de la fleur de lis de Bourbon. » De savantes et récentes recherches de M. A. de Barthélémy prouvent, du reste, ce que l'on soupçonnait déjà, que le choix de la fleur de lis fut inspiré à nos rois par un sentiment de dévotion à la sainte Vierge*.

* Essai sur l'origine des armoiries féodales. Revue critique du 22 juin 1872, p. 392.

DE QUELQUES ANCIENNES PROPHÉTIES iS\

Mais revenons à notre sujet. Le continuateur de Nangis parle d'un personnage assez singulier, d'un cordelier appelé Jean de la Rochetaillade, sur lequel Froissart donne aussi des détails, et qui par la hardiesse de ses prédications et ses sombres prophéties, s'attira plus d'une persécution. C'était, à ce qu'il paraît, dans la lecture de l'Apocalypse que la Rochetaillade découvrait ou croyait découvrir la révélation de l'avenir. « Il le savoit, dit Froissart, par les anchiennes escriptures et dou Saint-Esperit... qui li avoit donné entendement de déclarer touttes ces ancyennes troubles prophéties et escriptures pour annoncer à tous crestyens Tannée et le tamps que elles dévoient avenir et en flst plousieurs livres bien dites et bien fondés de grant scienche de clergie, desquels li ungs fut commenchiés Tan de grâce milcccxLv et li autres l'an mil cccxLVi et avoit escript dedans tant de merveilles a venir entre l'an lvi et Fan lxx que trop seroient longhes à escripre et trop fortes à croire, combien que on ait pluiszeurs veut avenir dou tamps passet et quant on li demandoit qu'il avenroit de la guerre des Franchois et des Englès, il disoit que ce n'estoit riens chou que on en avoit vu, enviers chou qui en avenroit, car il n'en seroit pais ne fins jusques à tant que le royaumes de Franche seroit essilliés et gastés par touttes ses parties et régions et tou chou a-on bien veut avenir depuis *. »

Les prophéties dont parle Froissart existent encore à laBibliothèque nationale (3,798), et elles ont étéexa-

* Froissart, t. VI, p. 495. — Bayle a consacré un long article à la Bocbetaiilade, quUl appelle la Roquetaillnde.

minées par M. Kervynde Lettenhove, des recherches duquel nous allons profiter. Ces prophéties ont été dédiées par le cordelier au cardinal Guillaume Curti. La Rochetaillade y raconte en 1345 et emprisonné à Figeac, qu'un jour, comme il priait appuyé sur son bâton, il eut une révélation fort détaillée, qu'il fait ensuite connaître. Plusieurs des événements annoncés par la Rochetaillade s'accomplirent; ainsi il indiqua l'époque de la mort d'André , roi de Naples , il dit qu'en 1346 la peste noire commencerait en Italie, qu'en 1356 la guerre sévirait plus que jamais entre la France et l'Angleterre, que Dieu, cependant, ne permettrait pas la destruction de la France, que les Anglais n'étaient qu'un fléau destiné à châtier un peuple coupable, que le Saint-Siège quitterait Avignon. La Rochetaillade fut moins heureux dans d'autres prédictions. D assurait par exemple que l'antechrist naîtrait bientôt, qu'il serait du sang de Frédéric II et de Pierre d'Aragon, que la bête de l'Apocalypse sortirait de la mer de Sicile, etc. etc.

Remarquons au sujet de l'antechrist, et cela d'après dom Calmet, que « de même que Jésus-Christ a été figuré avant sa venue, de même se sont déjà élevés plusieurs tyrans ou imposteurs qui ont représenté l'antechrist ou qui ont été ses précurseurs *. » On peut donc penser que les auteurs de nombreuses prophéties ont eu en vue non l'antechrist dernier et véritable, mais les persécuteurs qui ne manquent jamais à la religion. A l'époque que semble avoir voulu désigner la Rochetaillade nous ne voyons toutefois aucun de ces

3 La sainte Bible, Paris, MDCCL, t. Xin,p. 132.

persécuteurs. Le cordelier s*est trompé encore en annonçant que le Saint-Siège serait transporté à Jérusalem, qu*un prince français du nom de Charles délivrerait la Terre Sainte ; nous aurons à reparler de cette prédiction, qui avait été faite longtemps avant notre cordelier.

Outre Tœuvre que nous avons indiquée, la Rochetaillade a laissé encore un traité de la Quintessence. «Il y rapporte, dit M. Kervyn de Lettenhove, qu*il a passé cinq ans à étudiera l'université de Toulouse et qu'il est entré depuis cinq ans dans Tordre des Frères mineurs. Le second livre de ce traité renferme des remèdes contre toutes les maladies. De plus, Jean de la Rochetaillade était alchimiste. Il termina, le 14 octobre 1354, un ouvrage où il donne les dessins de ses fourneaux et de ses creusets, notamment pour la fabrication de la pierre philosophale, qu'il appelle la pierre minérale.

« De nombreux avertissements du môme genre que ceux de Jean de la Rochetaillade parurent à cette époque, ajoute M. Kervyn de Lettenhove. En une seule année, en 1353, on rencontre une lettre de Lucifer aux hommes et une épître de Jésus-Christ à Innocent VI, dont l'attribution à Pierre de Clairvauxest très douteuse. C'étaient les mêmes allusions obscures mêlées aux mêmes avertissements et aux mêmes menaces ^ »

En Angleterre, en 1469, on copiait "encore les prophéties de Jean de la Rochetaillade, à un manuscrit

* Ed. Kervyn de LetlenhoTe, t. VI, p. 262.

desquelles, en France, au quinzième siècle, on ajouta, comme si elles en eussent fait partie, des révélations relatives à Jeanne d'Arc.

A en croire Christine de Pisan, la Pucelle avait été promise bien longtemps avant sa venue :

Par Merlin, Sébile et Bede»

Plus de cinq cents ans la velrent

En esperit, et pour remède

A France en leurs escrips la mirent

Et leurs prophécies en firent.

Quelques vers obscurs attribués à tort à Bède, furent appliqués à Jeanne d'Arc.

Vi cum vi Chalj^bis ter septem se sociabunt, Gallorum pulli tauro nova bella parabunt.

Ecce béant bella, tune fert vexilla puella...

Quant à la prédiction attribuée à Merlin, elle est tirée de Topuscule de GeoflFroy de Monmouth, intitulée Be prophetiis Merlini; elle est, dit M. Quicherat, relative à la ville de Winton, et pour qu*elle semble concerner la Pucelle, ajoute-t-il, on a dû la tronquer en plusieurs endroits, et cela dès le début même. Ainsi ces mots : « Ad hœc eœ urbe Canuti Nemoris eliminabitur puella, » ont été altérés de cette manière. Ex nemore Canuto eliminabitur puella ; )) du bois Chenu surgira la vierge... »

Nous voyons cependant que ce n'est pas après coup qu'on cita Merlin au sujet de Jeanne d'Arc. Dès 1429, il était déjà invoqué à propos de la Pucelle ; on lit sous cette date; « Entre les autres escritures fut trouvée

une prophétie de Merlin parlant en ceste manière : Descendet virgo dorsum sagitarii et flores virgineos ohscurabit, Dsinsles sagitarn on voyait les archers anglais poursuivis par la jeune fille. Quant au bois Chenu, il se trouve près de Domremy un bois de ce nom et, chose remarquable, nous voyons dans les interrogatoires du procès de condamnation que les Anglais s'en préoccupaient, et qu'avant que Jeanne se fût révélée on semblait ajouter foi aux prophéties annonçant que des environs du bois Chenu viendrait une jeune vierge qui ferait des prodiges. « Erant prophétise dicentes quod circaillud nemusdebebat venire quaedam puella quae faceret mirabilia *. » Jeanne connaissait cette prédiction et d'autres analogues ; quand Baudricourt hésitait à la conduire à Charles VII : « Est-ce que, dit-elle, vous n'avez pas entendu qu'il fût annoncé que la France seroit perdue par une femme (Isabeau de Bavière) et sauvée par une jeune fille des marches de Lorraine 2? »

Que l'on ait appliqué à tort ou à raison les prédictions de Merlin à la Pucelle, il est indubitable que Jeanne fut prédite plus d'une fois. Elle le fut par Pierre de Monte-Alcino : il écrivit à Charles VII : f In consilio virgineo erit Victoria tua: Ta victoire sera dans les conseils d'une jeune fille-'*. » Simon dé Phares parlant de maître Guillaume Barbin, docteur en médecine et grand astrologien, dit : « Cestuy prédit en son jeune âge l'exil des Anglois et relièvement du roy de

^ Procès de eondamncUion, t. I, p. 68.

* Procès de réhabilitation, t. III, p. 341.

186 DE QUELQUES ANCIENIfES PROPHÉTIES

France, qui fut chose assez à émerveiller, attendu qu'elle fut au moyen d'une simple pucelle \ » On sait enfin qu'une femme d'Avignon, appelée Marie, prédit les maux de la France, et la manière miraculeuse dont ils seraient réparés. « Elle dit qu'elle a voit eu beaucoup de visions touchant la désolation du royaume de France, que dans ces visions elle avoit vu des armes qu'on lui présentoit, et comme elle s'eflFrayoit de la pensée qu'elles lui étoient destinées, une voix lui dit de ne pas craindre, que ces armes n'étoient pas pour elle, qu'elles dévoient être portées par une vierge qui viendroit bientôt et qui délivrerait le royaume de ses ennemis *. »

Jeanne d'Arc elle-même dévoila à plusieurs reprises les événements futurs, elle prophétisa le triomphedéfinitif de la France ^,le couronnement de Charles VII à Reims *, l'expulsion des Anglais '. Elle demanda que, quand ces choses arriveraient, on se rappelât ses paroles : « Dixit ut quando id evenerit quod habeatur memoria quod ipsa dixit hoc •. » Elle ajouta qu'elle était aussi certaine de ces événements que de ceux qu'elle avait vus auparavant ^. Elle annonça plusieurs des circonstances qui devaient amener un heureux changement, la délivrance d'Orléans ®, la

* Procès, t. rv, p. 536.

« Id., l. I, p, 174.

» Id,, p. 233.

* Id., p. 84.

6 Id., p. 174.

« Id., p. 331. -

7 Id., l. IV, p. 410.

« Id.,i. m, p. 120.

victoire de Patay ^.. Plusieurs fois elle parla de sa propre destinée, elle entrevit sa captivité et son supplice ^. On lui a prêté aussi des prophéties dont on ne trouve point de traces- dans les interrogatoires, qui sont donc fort douteuses, et qui ne se réalisèrent pas. Telle est, sur la délivrance delà Terre Sainte, une prédiction que Christine de Pisan lui attribue ^. Au reste les contemporains de Jeanne d'Arc lui reconnaissaient si bien le don de prophétie, qu'un docte clerc du diocèse de Spire écrivit sur la Pucelle, en 1429, un traité où il s'occupe d'elle, surtout en qualité de prophétesse, et qu'il intitula Sibylla Francica *.

Cette attente dans laquelle, avant l'apparition de Jeanne d'Arc, la France désolée était d'un sauveur, me semble appartenir à ce genre de prévision auquel croyait Machiavel. Ne pourrait-on penser, vu leur nombre, leur diffusion, leur ancienneté, que des prophéties relatives à l'Orient doivent aussi trouver un jour leur accomplissement ? Ce jour, qui sans doute est bien éloigné encore, on crut y toucher au quinzième siècle. On se rappelle que La Rochetaillade avait prédit qu'un roi de France s'emparerait de Jérusalem. Le pape Pie II fît allusion à cette prophétie dans une lettre à Louis XI: Pugnare cum Turcts etvtncerey et Terrant sanclam recuperare, francorum regum proprium est:

* Procès, i. nr, p. 520-521.

2 Id.

3 Id. — Sur certaines prophéties ^plicables à Jeanne d'Arc, voyez Manuscrits français de la BibliolhèqiAC du rot, par Paulin, Paris, t VI, p. 379 et suiv.

*• Mémoires de littérature, tirés des registres de VAeadémie des Inscriptions (1776, in-12),t. XXVm, p. 16.

Combattre les Turcs, les vaincre et recouvrer la Terre sainte est Tafifaire des rois francs. » Quand Charles VIII entreprit la guerre d'Italie et laissa entrevoir de plus vastes pro/ets, on crut à la réalisation de la prédiction, et ce fut alors que parut la Prophétie du roy Charles, huitième de ce nom, ensemble l'exercice (Ticelle par maistre Ouilloche de Bourdeaux» On y lisait:

Il fera de §i grandes batailles Qu'il subjuguera les Y tailles ; Ce fait, d*ilec il s'en ira Et passera de là la mer, Entrera par dedans la Grèce Où par sa vaillante prouesse Sera nommé le roi des Grecs ; En Jérusalem entrera Et mont Olivet montera * .

Savonarole, qui se piquait d'avoir la révélation de l'avenir 2, annonça de son côté que Charles VIII était l'instrument à qui Dieu confiait le soin de châtier les tyrans dltalie, et Paul Jove résuma, en semblant y ajouter grande foi, les prophéties relatives à TOrient et à la mission d'un roi de France-dan s ces contrées '.

Ces prédictions étaient bien antérieures à La Rochetaillade. J.-B. Spagnuoli, connu sous le nom de Mantuanus, rappelle dans ses Fastes chrétiens une prophétie de Saint-Ange, connue au treizième siècle, annonçant qu'un roi de France purgerait l'univers de la

* Mémoires de littératures, tirés des registres de V Académie des Inscriptions (1776, iu-12), t. XXVIII, p. 16.

s « Chacun sait, dit Machiavel, que la venue de Charles VII de France fut prédite par frère Girolamo Savonarole. » {Discorsi^ lib. I* cap. Lvi.)

DE QUELQUES ANClENxNES PROPUÉTIES 189

race des Turcs S et Albéric de Trois-Fontaines rapporte, sous la date 1220, qu'après la prise deDamiette on trouva dans une mosquée une inscription en chaldéen portant qu'il sortirait de l'Orient un roi du nom de David, qu'il unirait ses efiforts à ceux d'un roi d'Occident et que tous deux chasseraient les Turcs|de Jérusalem *. Diverses prophéties connues de ces derniers relatent les mêmes faits. Une porte de Constantinople portait, dit-on, cette inscription : « Quand viendra le roi blond je m'ouvrirai de moi-même. » Encore aujourd'hui « les Turcs croient fermement que la porte d'Or livrera un jour passage aux chrétiens, qui doivent, comme ils en sont persuadés, finir par reconquérir la ville ^. »

D'après M. Dujardin *, ce cerait dans saint Augustin qu'on trouverait la plus ancienne trace de la mission qu'un roi de France doit remplir en Orient : on lit dans le traité de Antichristo : a Quelques-uns même de nos docteurs disent qu'un roi des Francs possédera l'empire romain dans toute son étendue. Ce roi viendra dans les derniers temps du monde. Il sera le plus grand et le dernier de tous les rois. Après avoir heureusement gouverné son royaume, il viendra, à Jérusalem, et déposera sur le mont des Oliviers son sceptre et sa couronne. Ce sera la fin et la consommation de l'empire des Romains et des chrétiens : Qui-

* On peut lire celte prophétie dans les Voix prophétiques de Pabbé Curicque, t. H, p. 48.

* Mémoires tirés des registres de VAcotdémie des InscriptionSf t XXVIII, p. 12.

* Curiosités des traditions^ p. 36.

* V Oracle, 2' partie, p. 26.

dam vero doctores nostri dicunt quod imus ex regibus Francorum romanum imperium ex integro tenebit, qui in novissimo tempore erit, et ipse eritmaximuset omnium regum ultimus, qui postquam regnum suum féliciter gubernaverit, adultimumierosolymamveniet et in monte Oliveti sceptrum et coronam suam deponet : hic erit finis et consummatioromanorumchristianorumque imperii ^ . »

Saint Augustin vivant au cinquième siècle, à une époque où la France n'existait pas, où de crédules historiens ont à peine osé placer l'existence du très douteux Faramond, si ces lignes étaient de Tauteur delà Cité de Dieu, elles seraient certainement la plus antique prédiction relative aux destins de rOrient.Mais ce n'est pas saint Augustin qui a rapporté cette prophétie ; le traité de AnUchristx) est ou d'Alcuin *, ou plus probablement d'Adron ^, abbé de Saint-Dizier, mort en 962.

Après avoir cru que Louis XI et que Charles VIE réaliseraient cette prédiction, on ne se découragea pas. On s'imagina que Thonneur de l'accomplir était réservé à Louis XIII, puis à Louis XIV. JeanDesmarest, académicien, auteur du poëme de Clovis, si maltraité par Boileau, et de plus visionnaire, dans son Avis du Saint-Esprit au roi, promettait à Louis XIV qu'il triompherait des Sarrasins avec l'aide des chevaliers de rinfaillibilité du Pape^. Claude de Comiers,dans

* Œuvres de S, Augustin Anvers, MDCCI, t. VI, p. 725. « Coll. Migne, t. CI, p. 1295.

« Hist. lut., t. VI, p. 479è

* Bayle, t. IV, p. 221.

son livre De la nature et présage des comètes, se prononçait de la même manière et ajoutait : « Nous devons espérer que Tannée prochaine 1666 notre grand monarque jettera les premiers fondements de cet empire universel ^ »

D'après d'autres révélations, les vainqueurs de TOrîent seraient les Russes. Gibbon, à propos d'expéditions tentées au onzième siècle par ce peuple contre Constantinople, n'a pas dédaigné de parler de cette croyance. « Le souvenir de ces flottes arctiques qui semblaient descendre du cercle polaire, laissa dans la cité impériale une profonde impression de terreur. Le vulgaire de tous les rangs assurait et croyait qu'une statue équestre qu'on voyait dans la place du Taurus, portait une inscription annonçant que les Russes, dans les derniers temps, deviendraient les maîtres de Constantinople* . »

Enfin la prédiction dont nous venons de nous occuper fut aussi, grâce à quelques altérations, appliquée à Charles-Quint. Celui-ci aspirait à la monarchie universelle et croyait qu'elle lui était promise par les prophéties. Il avait en elles une grande confiance et elles le décidèrent à entreprendre plus d'une guerre ^. Martin du Bellay a parlé de cette crédulité : « Ceste année (1536), dit-il dans ses mémoires, fut un grand et merveillenx cours de prophéties et prognosticions qui toutes promettoient à l'empereur heureux et grand succès et accroissement de fortune et quand plus il

* Bayle, t. II, p. 139.

* Cité par Dujardin, VOracle suppL^ p. 76.

* De Vabuz et tromperie des Devins, p. 169. (Paris 1569).

192 DE QUELQUHà ANCK.XNES PriOPIlÉTlES

adioustoit de foy, de tant plus en faisoit l'on semer de nouvelles : et proprement sembloit à lire tout ce qui en espandoit çà et là, que le dit seigneur empereur fut en ce monde nay pour impérer et commander à Fortune *. » En France ces mêmes révélations produisirent une certaine terreur, non toutefois dans Tesprit de François P'. H se montra « constant à mespriser et contemner cette manière de superstitieuse et abusive prophétie. » Le marquis de Salusses ne fit pas de même; sous Tinfluence des prédictions il abandonna la cause de la France et cela à son grand détriment, suivant Pierre Massé, auteur d'un livre assez curieux : De l'abus et tromperie des devins et soriers^.

Charles-Quint ne fut pas le seul souverain qui donna des preuves d'une étrauge crédulité. Bien des rois du moyen âge furent, comme lui, avides de connaître l'avenir et pensèrent y parvenir, grâce à l'astrologie judiciaire. Notre Charles V, sans être aussi engoué de cette prétendue science que Frédéric II, qu'Ezzelino da Romano, qu'Alphonse X, plaça dans sa bibliothèque un grand nombre de livres qui en traitaient. Il avait attiré à sa cour un fameux astrologue de Milan, Thomas de Pisan, père de la célèbre Christine ; il avait aussi fondé en faveur de Gervais Chrétien un collège consacré à l'étude de l'astrologie et qu'il remplit d'astrolabes, d'équateurs, de sphères, d'une foule d'instruments alors fort rares et fort coûteux ^.

On sait quelle fut la confiance de Louis XI dans l'as-

< L. V, p. 248 (Paris, Germain Malot, molxxzii).

* De Vabui et tromperie des Devins, p. 169. Du Bellay, p. 291.

» Histoire de F)rancef par ViUaret,^t. XI, p. 118,

DE QUELQUES ANCIENNES PROPHÉTIES i93

trologie. Parmi ceux qui près de lui pratiquèrent cette science trompeuse, on cite un homme fort distingué, Angelo Cato * , jadis courtisan de Charles le Téméraire. Il quitta ce prince pour passer au service de la France, comme l'illustre Philippe de Commines, dont il était Tami et qui lui dédia ses Mémoires. On voit dans cet ouvrage que Cato prédit plus d'une fois au duc l'issue d'une bataille et l'on assure que trois jours avant le désastre de Nancy, le docte personnage annonça à Louis XI la mort de son ennemi ; mais, d'après une autre version plus probable, Cato fut seulement le premier à donner aiji roi cette grande nouvelle *.

Avec Catherine de Médicis, l'astrologie fut plus en vogue que jamais. On se rappelle encore le nom dé Ruggeri, ce charlatan florentin, le père des almanachs; mais ce nom a été éclipsé par celui de Nostradamus, dont les centuries obscures trouvent de nos jours un regain de vogue. Il naquit à Saint-Remy, en Provence, en 1503, d'une famille autrefois juive. Il prétendait descendre de la tribu d'Issachar, parce qu'il est dit dans les Paralipomènes : « De filiis quoque Issachar viri eruditi qiii noverunt omnia tempera. » Après avoir pratiqué la médecine, il se mit à pronostiquer et s'attira ce joli distique de Jodelle :

Nostra damus cum falsa damus,nam fallere nostrum est, Et cum falsa damus nil nisi nostra damus.

On peut réellement voir tout ce que l'on veut dans

* Bayle a donné un long article sur Angelo Cato. < Lettres et Négociations de Philippe de Commines^ 1. 1, p. 150*

Nostradamus. Son dernier commentateur y a découvert des choses bien extraordinaires : Napoléon IV livrant une bataille en Provence, Henri V déclarant Avignon la capitale de la France, Napoléon IV assasine, une partie de Tarmée impériale se ralliant au roi, l'autre partie passant en Piémont, où un gendre est témoin de l'assassinat de son beau-père. Pie IX disant : Tout est consommé, la France criant : Toutes perdu, Dieu répondant : Tout est sauvé I etc. etc *.

Toujours d'après le même commentateur, Henri V réalise la prophétie rapportée dans le traité de Antir christo; il triomphe des Turcs et est le dernier roi de France. La république le remplace. En 1999, fin du monde. Que nos petits-fils ne redoutent cependant pas trop cette date. Un ministre luthérien, Steffelius, avait bien annoncé que le monde finirait le 3 octobre 1533 à dix heures du matin très précises. Un autre astrologue, Leovicz, fit une prédiction d'après laquelle on crut que le monde disparaîtrait en 1584.

Ce qui prouve combien les prophéties de Nostradamus se prêtent facilement aux interprétations les plus diverses*, c'est que tel quatrain où Ton croit voir aujourd'hui rindication des événements contemporains, a pu sembler expliqué à nos pères par d'autres faits,

4 Por traité prophétiques ^^T Torné-Chevigny, p. SI, * Au moment où Gambetla pouvait apparaîtra comme un mtKre futur, on citait cette prédiction de Nostradamus :

"EfH Tan qa*un ail en France régnera lA «Mr sera aa «a biea fluebeax titRâ>Iê.

(Centurie lU, quatrain 55).

Jeulement à eùur on substituait État :

VEUX «era en on bi«B Cuchenx trouble.

Quelquefois, cependant, le hasard s'est amusé à véri- ^ fier certains vers du vieil astrologue. On a cité, entre autres, le quatrain 35 de la première centurie comme ayant prédit la mort de Henri II t

Le lyon jeune, le vieux surmontera,

En champ bellique par singulier duelle,

Dans cage d'or les yeux lui crèvera

Deux classes, une puis mourir de mort cruelle.

Au dire de Brantôme un autre astrologue avait annoncé plus clairement à Henri II qu'il mourrait dans un combat singuUer-

Si véritablement Nostradamus, par je ne sais quel prodige, avait eu connaissance des choses futures, pourquoi ne les eût-il pas prédites d'une manière plus intelligible? pourquoi se serait-il plu àfairedouter de sa perspicacité en Tentourant de pareilles ténèbres? L'obscurité donne une chance de succès aux faiseurs de prophéties. Ayant affaire à une langue à part, à des accouplements de noms singuliers, à des entasse* ments de mots bizarres, on peut trouver dans de telles confusions, une plus grande liberté d'interpréter, et tel quatrain qui a servi pour Charles II, pourra être interprété par la mort de Louis XVI. Admettons du reste que Nostradamus ait deviné juste plus souvent qu'il .ne l'a fait, selon nous, quoi d'étonnant à cela? En parlant des faiseurs de prédictions de son temps, Cicéron a très bien dit : « Quel est celui qui s'exerçant tous le jours à tirer ne touche pas quelquefois au but? — Qnis est onim qui tot«m diem jaeu<^ lans, non aliquaodo coUimeft K »

I Dans son intéressant trallé De Divinalione, tib. II, ix.

Nous devons avouer toutefois que si les faits suivants sont authentiques, — mais il y a toujours, en pareille matière, à se méfier des amplications, deTexactitude des renseignements, de la fidélité de la mémoire et de la séduction qu'exerce le surnaturel, — l'explication de Cicéron n'est pas suflSsante. D'Aubigné raconte dans ses Mémoires qu'il avait à son service un muet, lequel s'exprimait parfaitementparsignes,quece muet, en 1607, raconta tous les détails de la mort de Henri IV, qui n'arriva qu'en 1610. Si l'on en croit Bassompierre, Henri IV, avant la fatale journée du 14 mai, avait de sombres pressentiments. « Il médit, — raconte l'aimable maréchal : — Jenesçaycequec'est,Bassom- « pierre, mais je ne me puis persuader que j'aille en AUe- « magne, et le cœur ne me dit point que tu ailles aussy « en Italie. » Plusieurs fois il me dit et à d'autres aussy: « Je crois mourir bientost. » Et le premier jour de may, revenant des Tuileries par la grande galerie (il s'appuyoit toujours sur quelqu'un), et lors il tenoit M. de Guise d'un côté et moi de l'autre et ne nous quitta qu'il ne fût près d'entrer dans le cabinet de la reine : il nous dit lors : «Ne vous en allez point... » Nous nous appuyâmes en attendant sur ces ballustrades defer quy regardent dans la court du Louvre ; lors le may que l'on y avoit planté au milieu, tomba sans être agité du vent, ni autre cause apparente et cheut du costé du petit degré qui va à la chambre du roy . Je dis lors à M. de Guyse : « Je voudrois qu'il m'eut cousté quel- « que chose de bon et que cela [ne fût point arrivé. « Voilà un très mauvais présage. Dieu veuille garder « le roy qui est le may du Louvre *. »

i MémoireSy édition de la Société de Tbist. de France, 1. 1, p. 271 .

Les Mémoires si curieux de Lestoile parlent des prédictions relatives à la mort de Henri IV et donnent aussi des détails sur les sombres pressentiments du roi. « La veilUe de sa mort il ne put dormir, etle jour même de l'assassinat, M. de Vendôme le suppliait de ne pas sortir. « Je vois, lui dit le roi, que vous avez « consulté Talmanach. » Eu entrant dans son caresse, pensant aux mauvaises prophéties, il répéta : « Entre le « 13 etle 14. »

« Il est bien certain, ajoute Lestoile, qu'il y a environ six mois que le roy entrant chez Zamet et y ayant disné, s'étant retiré dans une chambre seul... y manda un nommé Thomassin, qu'on tenait un des

plus grands et célèbres astrologues de ce temps

Et là Sa Majesté Taïaut interrogé de plusieurs choses avenir selon le secret de son art , le dit Thomassin lui dit qu'il avait à se garder du mois de may de l'an 1610, jusques à lui désigner le jour et l'heure qu'il devait être tué *. »

Nous voyons encore l'astrologie avoir un rôle à la naissance de Louis XIV. Un personnage fort singulier, Carapanella, fut chargé de tirer l'horoscope de l'enfant qui venait de naître. Après avoir fait déshabiller le petit Dauphin, il l'examina attentivement, se retira et quelque temps après remit à la reine les lignes suivantes : « Erit puer ille luxuriosus sicut Henricus quartus et valde superbus. Regnabit diu, sed dure, tamen féliciter, desinet misère et in fine erit confusio magna in religione et in imperio ^. »

* Mémoires de Lestoile^ Coll. Michaud, p. 579-580

* Mémoires de Brienne^ éclaircissements y t. !•', p. 349. (Paris, 1828.)

Mais revenons aux prophéties proprement dites dont Tastrologie nous a peut-être trop éloigné . Nous n'avons pas à nous occuper de la prétendue prédintion de Calotte. On sait que la supercherie de Tun des éditeurs des œuvres de La Harpe a seule pu y faire croire, -et que le critique prenait soin de raconter lui-même, dans un passage supprimé par cet éditeur , que la scène étrange écrite par lui n'était qu'une fiction. Au reste, en 1775, un officier M. Delille, dans des couplets -d'une facture toute française, annonça parfaitement ce que produiraient les rêveries des philosophes. Il terminait ainsi :

A qui devrons-nous le plus?

C'est à notre maître Qui se croyant un abus

Ne voudra plus l'être, Ah ! qull faut aimer le bien Pour de roi n'être plus rien I J'enverrais tout paître,

O guél J'enverrais tout paître.

Mais M. Delille était à coup sûr un prophète sans le savoir. Il n'en était pas de môme de Jean MuUer, •évêque de Ratisbonne. Le Mercure de France a cité de iui la prophétie suivante souvent répétée depuis :

TPôst mille explelos a partuVîrginis annos,

Et septingenta rursus abire dates,, Octuagesimus octavus, mirabilis annus

Ingruet et secum tristia fata feret.

Si non hoc anno totus maîus occidét ortïis, Si noA lA ffiihilum terra iretumque rusU Gmicta tamen mundi sursam iJKi&t a;tque deorsom Imperia et luctus undique grandis erit.

« Quand se seront écoulés mille ans depuis Tenfantement de la Vierge et de plus sept cents ans, la quatre-vingt huitième sera une année étonnante et apportera avec elle de tristes destinées. Dans cette année, si le monde mauvais ne périt pas, si la terre et la mer ne sont pas détruits, du moins tous les empires du monde seront bouleversés et une grande désolation sera partout. »

Cette prédiction fut appliquée à la Révolution, mais suivant M, Lalanne, elle aurait été altérée et se rapporterait à 1588; on y aurait subsistué septingenios à post quingenios *, S'il en fut ainsi, ce qui d'ailleurs ne nous paraît pas bien prouvé, si Jean Muller n*a pas deviné les grands événements de la fin du siècle dernier, un autre prélat, le cardinal Pierre d'Ailly a,dit-on, été plus habile à Taide de l'astrologie. Un savant de Berlin, M. Hideler, en calculant à la demande de M. de Humbold, quelles années de notre ère répondaient aux grandes conjonctions de Saturne, indiquées par le cardinal comme devant amener des péripéties extraordinaires, trouva que les paroles suivantes de Pierre d'Ailly désignaient Tannée 1789 : « Si mundus usque ad illa tempera duraverit, quod solus Deus novit, multae tune magnae et mirabiles alterationes mundi et mutationes futur» sunt et maxime circa leges : Si le monde vit jusqu'à ces temps, ce que Dieu seul sait> il y aura alors de grands et étonnants changements, de singulières altérations, principalement dans les lois. »

* Curiosités des traditions ^ p. 47.

C'est le Journal des Débats du 8 janvier 1840 qui m'offre cette preuve de la perspicacité de Pierre d' Ailly; mais je le rapporte, comme disent les journalistes, SOUS toutes réserves.

Pendant la Révolution on chercha, comme aujourd'hui, à se consoler de maux trop réels par les promesses des prophéties. Alors fut en grande vogue un livre devenu rare, intitulé : Mirabilis liber quiprophe* lias révélation esque necnon res mirandas prœteritas pre-* sentes et futuras aperte demonstrat Ce livre, qui contient je traité attribué à saint Augustin dont j'ai déjà parlé, offre une prophétie, œuvre prétendue de saint Césairei, où Ton se plaisait à voir Tannonce d'un sauveur. On appliquait les paroles suivantes au malheureux! Louis XVII : « His erit in adjutorium juvenis captivitate qui recuperabit coronamlilii etdominabitur per universum orbem, fundatus destruet filios Bruti et insulas, itaque non erit ulterius memoria eorura Un jeune captif leur sera en aide, il recouvrera la couronne du lis, il dominera sur tout Tunivers, bienj établi il détruira les âls de Brutus et les îles, en tellq sorte que plus tard il ne sera plus souvenir d'eux!

C'est la première fois, je crois, qu'apparaissent d^ une prophétie ces mots : fils de Brutus; mais je pebsd qu'ils ont été fort mal compris. Geoffroy de Monmoutlf a, dans son Historia Britonum, raconté comment 5rf tus ou Brut, petit-fils d'Énée, devint roi d'Angleterre, qui de son nom s'appela d'abord Brutonie, puis par corruption Bretagne. Cette légende fut des plus répandues au moyen âge, et il est probable que par fils de Brutus le soi-disant prophète a voulu simplement

désigner les Anglais, le mot ïmulasy îles, qui suit, me semble fait pour confirmer cette opinion.

11 ne faut pas confondre le Liber mirabilis avec le Livre merveilleux, qui contient aussi des prédictions. Plus heureux que moi, Charles Nodier le possédait; j'en connais seulement le titre tel que le donne Brunet. Je vois d'après ces indications que le Livre merveilleux contient entre autres pièces la prophétie sur l'Orient et la prophétie dite de saint Malachie, dont on a beaucoup parlé depuis quelque temps. Le lecteur curieux de la connaître la trouvera dans le Supplément au Dictioniaire de Moréry. Saint Malachie, archevêque d'Àrmagh, en Irlande, vivait dans le douzième siècle. De la prédiction qu'on a mise sous son nom on ne trouve aucune trace jusqu'au seizième siècle. Elle fut alors donnée pour la première fois par Arnold de Wyon dans un livre intitulé iSignum vitœ. Elle se compose d'une série de très courtes légendes désignant chacune un pape, soit par allusion à son origine, à ses armes, à son genre de vie, soit par une allusion aux événements de son époque. Grégoire XIV, dont Wyon était le contemporain, est indiqué par ces mots : De antiquitate urbis: De r antiquité delà ville, et on les explique en «lisant que ce souverain pontife était d*Orvieto, en latin Urbs vêtus (la ville antique). Dans le Supplément au Dictionnaire de Moréry, on a pris soin d*accoler les noms des papes aux légendes jusqu'à Innocent XII, qui vivait au moment de Timpression du livre. A partir de ce pape on ne trouve plus que les légendes caractérisant des papes futu's, dont, naturellement, les noms étaient alors inconnus. L'explication

que Ton peut en donner n'est souvent que très peu satisfaisante, mais il faut convenir que la quatorzième inscription après celle d'Innocent XIII, c'est-à-dire •celle qui est relative à Pie IX, a quelque chose de vraiment singulier : elle est ainsi conçue : « CriLœ de de Cruce: Croix de la croix, » et n'est que trop justifiée par les persécutions dont le Souverain Pontife est ac* -câblé. La légende qui suit : (c Lumen in cœlo, la lumière dans le ciel, » semble promettre à l'Église des jours de triomphe annoncés, du reste, par bien d'autres prophéties et entre autres par celle d'Orval.

Il faudrait faire un travail complet sur c^tte prédiction, aujourd'hui tant de fois rappelée, et encore on n'arriverait sans doute pas à une cert^itude soit pour soit contre son authenticité. Es cosa de misterïo^ comme le disait le bon curé de Don Quichotte à propos d'Amadis. Un M. D. a raconté dans un long mémoire adressé à M. Dujardin, qu'il copia en 1823 cette prophétie dans un vieux livre imprimé à Luxembourg en 1524; mais ce livre a pu d'autant moins être retrouvé ^u'à cette époque il n'y avait pas d'imprimerie à Luxembourg. En 1849, M. D., pressé de questions par l'évêque de Verdun, avoua qu'il s'était amusé à laide <le vieilles prédictions, à fabriquer la révélation du -solitaire d'Orval. Il semblerait d'après cela qu'il n'y a plus lieu de s'en occuper, mais voilà que M. l'abbé Curicque, que M. Lacombe, chanoine de Bordeaux, que bien d'autres personnes encore, ont reçu de nombreuses preuves que cette prophétie était connue avant 1823, époque où M. D. en répandit une grande quantité de copies. Et comment expliquer qu'à cette

date M. D. ait pu si parfaitement indiquer la révolution de 1830, Tempire, les catastrophes dont nous venons d'être témoins * ? Il aurait donc été prophète en* ne voulant être que mystificateurl Voilà des faits qur semblent établir non seulement Tancienneté, mais^ mieux que cela, la véracité de la prophétie d'Orval. La question n'est cependant pas tranchée, les personnes dont on invoque le témoignage se souviennent d'avoir entendu parler dans leur enfance des événements prédits dans cette révélation ; mais en fait de textes, je n'en connais pas qui puissent, avec certitude,, être considérés comme antérieurs à 1823; enfin. le^ style de cette prophétie semble un pastiche très maladroitement exécutée de la vieille langue française* . et il n'est pas jusqu'à ces mots fiU de BnUus, qui nepuissent donner quelques soupçons. Ne seraient-ils pas tout simplement une réminiscence du MirabilU liber y où ils signifient probablement non les républi* cains, mais les Anglais? Comment concilier tant de contradictions I Ne peut-on penser que M. D. a profité d'une prophétie réellement ancienne, celle dont

* « Une grande conspiration contre la fleur blanche chemine dan» Nombre par mains de compagnies maudites et le pauvre vieux sang: de la cape quitte encore la grande ville... Le coq efface la fleur blanche et un grand s'appelle le roi du peuple (Louis-Philippe se disait roi du peuple)... Le règne des mauvais sera vu croître, mais qii'ils^ te hâtent (la révolution de 1848). Voilà que les pensées de» Celtes-Gaulois se choquent et que grande division est dans l'entende* ment (les divisions des partis, les temps qui précédèrent le coup d'État). Le roi du peuple en abord vu moult faible (Napoléon III reconnu empereur par le plébiscite, ayant une sorte de sanction qui manquait à Louis-Philippe, lequel s'appelait de son chef roi du peuple) contrariera pourtant les mauvais, mais il n'était pas bien assis et voilà que Dieu le jette à bas, etc. »

tant de personnes dignes de toute confiance ont entendu parler dans leur jeunesse, qu'il Ta arrangée, augmentée, mais en y conservant les traits saillants de la révélation antique, que n'ayant plus sous les yeux le texte de ce document primitif, qu'aidées par leur mémoire, les personnes dont on invoquait le témoignage, en retrouvant ces traits saillants, ont pu croire avoir sous les yeux la rédaction ancienne dont elles n'avaient conservé qu'un souvenir plus ou moins fidèle?

J'ai cru devoir dire quelques mots de la prophétie d'Orval en raison de la célébrité dont elle jouit ; mais mon intention n'est pas de parler de toutes les prédictions mises ou remises en lumières de notre temps *. Mon but, je l'ai dit, a été de montrer que d'anciennes prophéties se sont rarement réalisées et d'inspirer quelque méfiance à l'égard de beaucoup de celles dont on se préoccupe aujourd'hui. Plusieurs d'entre elles et des plus célèbres sont l'œuvre de femmes, et suivant Delrio, dont je ne veux pas citer les paroles peu courtoises, doivent, en raison même de leur origine, n'être accueillies qu'avec une grande réserve *. Enfin il peut être bon aussi de rappeler les paroles de Bayle : « Le monde a toujours été si exposé à de grands malheurs, aux guerres civiles et étrangères, à la peste, à la famine, etc., qu'à coup sûr en quelque temps que ce soit, quiconque voudra prédire des événements fu-

* On se rappelle la sœur de Blois, dont il fut tant parlé en 18TO-71, et un livre bien fait dans son genre le Grand Pape et le grand Ho%, On le lisait comme un roman. Hélas ! c'en était ud.

* Traduction d'André Ducliesne (Paris, mdcxi), p. 526.

nestes et des fléaux terribles de la colère de Dieu, rencontrera la vérité. » (Tome IV, p. 74.)

Je ne voudrais pas contredire ce que Mâcha viel dit dans un passage auquel j*ai déjà fait allusion. En présence de la quantité énorme de prédictions qui annoncent des jours de régénération et de splendeur, ne peut-on penser que Dieu a peut-être permis que par elle un peu d'espoir nous restât et que tout en cachant aux hommes les détails de ses desseins et le moment de leur accomplissement, il a voulu nous donner une vague intuition de destinées consolatrices?

La légende de Blondel a été accueillie avec une certaine confiance par plusieurs historiens modernesS Cette confiance est-elle méritée ? Voilà ce que je me propose d*examiner.

On sait que, lassé des dissensions qui avaient éclaté entre les chefs chrétiens, désespérant du succès de la croisade , et inquiet des manœuvres auxquelles son absence donnait lieu en Europe, le roi Richard Cœur de Lion se décida, comme Pavait déjà fait Philippe- Auguste, à quitter la Terre Sainte. Il s'embarqua à Saint- Jean- d'Acre le 8 octobre 1192. Peu de jours auparavant, sa feinme, sa sœur, et la princesse de Chypre avaient fait voile pour la Sicile. Le roi d'Angleterre ne crut pas devoir suivre la môme voie, et entra dans

A On trouvera plus loin leurs noms ; mais, dès à présent, nous voulons donner une preuve assez curieuse de la confiance accordée à la légende de Blondel. On peut lire dans un article du Journal officiel de 1876, p. 7641 : « lia véritablement existé ce Blondel qu'immortalisa Grétry; il a véritablement traversé l'Allemagne en cherchant son maître prisonnier. C'est dans le château de Durrenstein qu'il le trouva. » Venait ensuite la citation d*un manuscrit delà Sorbonne presque contemporain de rëuénemcn^ Nous aurons à parler de ce manuscrit, et peut-être pensera-t-on que M E. Gautier a pris un ton trop ai&rmatif.

le golfe Adriatique, en prenant de grandes précautions pour dépister ses nombreux ennemis.

Assailli par une terrible tempôte, il finit par abor* der entre Aquilée et Venise, avec un baron normand, Baudoin de Béthune, ses chapelains, des templiers et quelques serviteurs. Il était lui-même, a-t-ondit, dé* guisé en templier; suivant d'autres versions, ils'était Têtu comme un pèlerin, suivant d'autres encore, comme un palfrenier, et avait cherché à se rendre méconnaissable en se barbouillant la figure de suie*. Richard avait de justes motifs pour prendre tant de précautions. En Palestine, il avait profondément irrité le duc d'Autriche, Léopold. Celui-ci, qui s'était fait admirer par sa valeur, à la prise de Ptolémaïs, arait planté sa bannière sur une tour de la ville ; par l'ordre du roi d'Angleterre, cette bannière fut arrachée et jetée dans les fossés ^. Un autre fait plus grave encore était reproché à Richard. Lorsqu'il annonça son intention de quitter la Terre Sainte, les chefs des croisés se décidèrent à élire un roi, et leur choix tomba sur Conrad de Montferrat, qui était déjà marquis de Tyr, et pour lequel les sentiments peu favorables du roi anglais étaient d'ailleurs bien connus. Conrad, en apprenant sa subite élection, s'écria en levant les yeux au ciel : « Seigneur, permettez que je soiscouronné si vous m'en trouvez digne, sinon éloignez la couronne du front de votre serviteur. » Mais Conrad avait fait une alliance impie avec les Sarrasins. Dieu, disent les chroniqueurs, l'avaitcondamné, et il

* Velly, HisL deFraneêy t. III, p. 346.

s Michaud, Jiût. des CroiBodeê, t. Il, p. 459.

tomba sous les coups de deux meurtriers, qui, en le frappant, s'écrièrent : « Tu ne seras plus ni marquis ni roi^ » Ces assassins avaient été armés par le Vieux de la Montagne; mais beaucoup de croisés, de croisés français surtout, attribuèrent la mort de Conrad à Richard, et cette accusation inique s'était accréditée en Europe . Or la contrée dans laquelle le prince anglais venait de débarquer, était voisine du duché d'Autriche et avait pour seigneur Meinhard, neveu du marquis de Montf errât. ^ Richard envoya à Meinhard, comte de Goritz, un page chargé de lui rapporter un sauf-conduit au nom de Baudoin de Béthune, revenant de la Palestine. Le page, en sollicitant le saufconduit, offrit à Meinhard, de la part de son maître, un magnifique rubis dont la vue inspira des soupçons au seigneur de Goritz. « Ce présent, s'écria celui-ci, est un cadeau royal. Ton maître doit être le roi Richard ; dis-lui qu'il peut avoir pleine confiance en moi : je ne veux point le faire arrêter et lui laisse la liberté de continuer sa route. >

Ayant appris qu'il était découvert, Richard acheta des chevaux et se hâta de partir. Sept des personnes de sa suite furent arrêtées par les ordres de Meinhard, repentant sans doute de sa générosité, et qui dépêcha un messager à son frère, Frédéric de Betesow (14 décembre), pour le prévenir de la présence du roi anglais. Aussitôt Frédéric chargea un chevalier normand qui était à son service, de visiter chaque jour les hôtelleries et de s'assurer de la qualité des voyageurs. Ce

< Michaud, Hisi, des Croisades j 1. 11, p. 485.

> Raumer, Geschichte der Hohenslaufeny t. II, p. 559.

gentilhomme découvrit Richard dans la ville de FreisachS mais il ne put se décider à trahir son ancien souverain : il le conjura de prendre la fuite, lui donna son meilleur cheval et se rendit près de Frédéric de Betesow, auquel il assura que Ton avait fait courir de . faux bruits, et qu'il ne savait rien du roi d'Angleterre. Celui-ci poursuivit sa route, accompagné seulement d'un ami dévoué, Guillaume de TÉtang, et d'un page qui savait la langue teutonique. Après avoir voyagé trois jours et trois nuits, ils arrivèrent à Espery*» dans les environs de Vienne. Le page, chargé de changer des besans contre la monnaie du pays, attira l'attention et fut arrêté. Interrogé, il se donna pour le valet d'un riche marchand; on lui rendit la liberté, et il se hâta d'aller avertir son maître de ce qui venait de se passer*. Richard pourtant ne se décida point à continuer son voyage, mais déjà le bruit de son débarquement s'était répandu en Autriche, et le duc Léopold, désireux de se venger, et comptant en outre sur une forte rançon, envoya de tous les côtés à la recherche du prince fugitif. Le page, qui déjà avait été vu avec méfiance, envoyé au marché pour acheter des provisions, inspira de nouveaux soupçons. On s'empara de lui ; on le mit à la torture, et il révéla la vérité. On entoura la maison où s'était réfugié le roi. Après une vive résistance, il consentit à rendre son épée, que reçut Léopold en personne.

Voilà qu'elles furent, selon les historiens les plus

* Lingard, Hist. d'Angleterre, t. II, ch. vi, p. 535. ^ Erdpurg, dans la Cosmographie de Munster.

* Augustin Thierry, Histoire de la conquête de VAngleterre^ t. IV, p. 64.

dignes de foi , les premières aventures de Richard après son débarquement. Le continuateur de la Chro^ nique de Freisingeny Othon de Saint-Biaise^ et après lui un assez grand nombre d'autres chroniqueurs, ont donné surTarrestation de Richard des détails un pea différents, mais dans lesquels ont retrouve le joyau révélateur, devenu dans ce récit une magnifique bague. Othon de Saint-Biaise raconte que, dans cette maison où il s'était réfugié près de Vienne, Richard, pour donner le change, était occupé à rôtir* un poulet et que lui-même tournait la broche . Par malheur, il avait gardé à son doigt un superbe anneau ; un parent du duc d'Autriche, étant par hasard entré dans cette maison, frappé de la richesse de cette bague, accorda une attention particulière à celui qui la portait, et dans le prétendu cuisinier reconnut le roi anglais, avec lequel il s'était trouvé en Palestine. Dissimulant sa joie, ce personnage se rendit à Vienne et prévint le duc de la présence de Richard. Aussitôt Léopold monta à cheval, et se rendit, suivi de nombreux cavaliers dans la maison où s'était logé le roi, lequel fut pris dans son excercice de maître queux, conduit à Vienne au milieu des risées et mis sous garde. « Léopold, le traitant comme il l'avait mérité, » ajoute le chroniqueur, peu favorable au vaillant prince, Regem fhxam camem manu tenentent captivoûit^ trrùwnqvA tali opère in civitaiem diixit, evunque arctissimx ctistodix mancipavit^ digna compensatione reddenst ê£ quod meruit^,

^ Rerum itaugaaum, t. VI, Oihonii de Sancto^Btasio eArontcon, p- 894.

Léopold fit conduire son illustre prisonnier dans une forteresse située sur le Danube, près de Krems, et nommée Durrenstein, ou Thierstein, et autrefois Diernstein. Ce serait dans ce château que Blondel, — auquel nous arriverons bientôt, — aurait réussi à pénétrer.

Richard ne demeura pas longtemps à Durrenstein. L'empereur Henri VI apprit quelle importante capture avait faite le duc d'Autriche. Henri VI n*aimait pas le poi d'Angleterre, il lui reprochait de s'être allié à Tancrède, roi de Sicile, qui refusait de reconnaître les droits de l'empereur sur ses États. Henri VI songeait aussi à la riche rançon qui serait offerte par un personnage de cette importance, et il imagina de réclamer le captif, sous le bizarre prétexte qu'il n'appartenait qu'à un empereur de retenir un roi prisonnier. Léopold fut obligé de céder ; il livra Richard à l'empereur. Au mois d'avril 1193, le roi anglais comparut devant la diète réunie à Haguenau, et se défendit de toutes les accusations portées contre lui avec une énergie qui fit impression sur ce tribunal. Henri consentit à traiter de la rançon ; cependant il n'était pas encore disposé à abandonner sa proie : il fit naître de nouvelles difficultés, et Richard, dans l'espoir de les vaincre, eut recours à un expédient peu digne de lui. Il résigna sa couronne entre les mains de son persécuteur, qui la lui rendit comme s'il se fût agi d'un fief de l'Empire et sous robligation d'un payement annuel de cinq cents livres. Henri, cependant, nese pressait pas de remettre rillustre captif en liberté ; les sollicitations, les promesses de Philippe-Auguste le poussaient à retenir Richard ; mais les seigneurs allemands, qui avaient

assisté à la diète de Haguenau et ensuite à celle de Worms, où avait encore comparu le roi d'Angleterre, se révoltèrent contre une telle mauvaisefoi. Henri, bien contre son gré, se décida donc à délivrer son prisoûnier, après avoir reçu de forts acomptes sur la rançon promise, rançon que Ton croit avoir été d'environ soixante- dix mille marcs d'argent, et dont Léopold d'Autriche eut une part telle, suivant quelques chroniqueurs portés aux exagérations, qu'elle lui permit d'acheter le duché d^ Styrie, le comté de Lintz, de relever les murailles de Vienne et de jeter les fondements d'une nouvelle ville *.

Rendu enfin à la liberté, vers la fin de janvier 1194*, Richard eut hâte de quitter l'Allemagne ; il gagna le port d'Anvers, où il s'embarqua sur la galioted'un marchand de Normandie. Il était temps, car Henri VI, regrettant de n'avoir pas tiré delacaptivitéde Richard tous les avantages qu'elle aurait pu produire, pensait à s'emparer de nouveau du prince anglais.

Il règne une certaine confusion sur les diverses réunions de la diète devant laquelle fut cité Richard, et Mills nous paraît, dans son Histoire des Croisades^ avoir augmenté le nombre des prisons où ce roi fut enfermé. L'historien anglais cite comme telles, après Durrenstein, un château du Tyrol, Haguenau, Worms, et Spire ^. Richard, dans ses comparutions devant la diète, put être momentanément détenu dans ces di-

* Cosmographie universelle^ 1. III, p. 1499.

8 Suivant Mills, seulement le 6 février.

« Hist. des Croisades^ traduite par Tiby (Paris, Boulland et C'% 1825), t. n, p. 325.

verses villes : mais il ne semble avoir fait un séjour de quelque durée qu*à Durrenstein, et ensuite, après qu'il eût étélivréàHenri VI, qu'au château de Trifels*, où Ton conservait les joyaux et les insignes de TEmpire,et qui s*élevaitdans la Bavière rhénane, au-dessus d'Annveiller, à trois lieues de Landau. C'est dans la première de ces forteresses, à Durrenstein, que le dévoué Blondel parvint, dit-on, à découvrir son maître ; mais, à l'exception de trois chroniqueurs dont nous parlerons tout à Theure, tous les anciens historiens sont muets sur cet épisode. Il n'en est rien dit ni par Othon de Saint- Biaise, ni par Bernard le Trésorier, ni par Radulpe, ni par Mathieu Paris, ni danslaPAtlippide, ni par Guillaume de Nangis, ni dans la Chronique de Saint-Aubin, ni par Sicard, ni par Ricard de Saint- Germain, ni dans les Chroniques de Flandre^ où il est toutefois question de la captivité de Richard, et qu'il ne faut pas confondre avec les Anciennes Chroniques de Flandre^ dont nous aurons à parler plus loin.

Pendant longtemps on ne connut sur la découverte de Blondel qu'un extrait auquel nous reviendrons et qui a été conservé parFauchet. En 1837 M. Louis Paris publia sous ce titre : Chronique de Reims, un manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque nationale sous le n® 24430. Depuis, M. de Smetainsérédansle Corpus Chronicorum Flandriœ une chronique très voisine de celle que M. Louis Paris avait mise au jour. Une nouvelle édition de cette dernière a été donnée par M. de Wailly pour la Société de l'histoire de France, sous cet intitulé

* Rymer, Fœdera et acta publica, 1. 1, p. 70.

indiquant très bien que nous ne sommes pas en face d'une œuvre vraiment historique : Récits cFtoi mènestreL Nous allons placer sous les yeux du lecteur le passage où il est question de l'épisode de Blondel.

GOMMENT LI ROIS RIGARS FU MIS HORS DE PRISON PAR BLONDIEL LE MENESTRIEL

Desoremais vous dirons del roi Richart que li dus [duc) d'Osterriche (d'Autriche) tenoit en prison, et ne sa voit nus (nulle) nouvieles de lui, fors seulement li dus et ses consaus. Si avint qu'il avoit longuement tenu un ménestrel, qui nés estoit deviers Artois et avoit à nom Biondiaus. Gieus (celui-ci) afferma en soi qu'il querroit son seigneur par touttes terres tsffit qu'il l'auroit trové ou qu'il en auroit novieles. Et se miat en chemin et tant erra l'un jour et l'autre, par laid et par biel, qu'il ot demeuré an et demi, n'onques ne pot oïr (entendre) nouviele del roi. El tant aventura qu'il entra en Osterriche ensi corne aventures le menoit. Et vint droit au castiel où li rois estoit en prison et se hieberga ciès {( He») une veve (veuw) feme et li demanda à cui cis castiaux l'^^eau) estoit que tant estoit biaus et fors et bien séans. Li ostesse respondi et dist qu'il estoit au dus d'Osterriche. •— biele ostesse, dist Biondiaus, a il ore nul prisonnier dedans ? -— Ciertes, dist elle, oïl [oui] un qui ja estoit bien à quatre ans. Mais nous ne poons savoir qui il est ciertainement. Mais on le garde moult soigneusement et bien espérons qu'il est gentius hom (gen^ tilhomme) et grant sires. Et quand Biondiaus entend! ces paroles si fu à merveilles liés (joyeux) et li sembla en .son cuer (cœur) qu'il avoit trouvé ce qu'il queroit. Mais ains ne flst semblant al ostesse. La nuit dormi et fu aise et quant il oï la gai te corner le jour si se leva et ala à l'église prier Dieu qu'il li ai iast et puis vint au castiel et s'accointa au casteiain de laiens [céans] et dist qu'il estoit menestreus de vielle {joueur de vielle) et volontiers demourroit avoec lui, s'il lui plaisoit Li castelains estoit jouenes chevaliers et jolis et dist qui le retenoit volontiers. Adonc fut liés Biondiaus et alla querre sa viele et ses estrumens et tant servi le castelain qu'il fu moult bien de laiens et de toute la mesnie (maison) et moult plut

ses services. Ensi demeura laiens tout Tirer, onques ne posavoir que 11 prisonniers estoit. Et tant qu'il aloit un jour ea fiestes de Pasques, par le jardin qui estoit lés la tour et Regarda entour savoir se par aventure poroit veoirle prisonier. Ensi comme il estoit on cette pensée li rois regarda et vit Blondiel,^ et pensa cornent il se feroit à lui conoistre, et li souvint d'un canchon qu'il avoient faite entre eux deux, que nus ne savoit fors que eux deux. Si comencha haut et clerement à canter le premier vier, car il cantoit 1res bien. Et quant Blondiaus Toi, si sut certainement que c'éstoitses sires {son seigneur). Si et à cuer la plus grande joie qu'il ot onques mes à nul jour. Et se parti maintenant dou vergier et entra en sa cambre où il gisoit et prist sa viele et comencha à violer une note, et en violant se délitoit de son signeur qu'il avoit trouvé. Ensi demeura Blondiaus deschi {d'ici) a Pentecouste et si bien se couvri que nus ne se pierchut de son affaire. Adont vint Blondiaus au castelain et li dist : — Sire, s'il vous plaist, je me iroie volen tiers en mon pays car lonc tans a que je n'i fui — Blondiel, biau frère, ce dist 11 castelains, ce ne ferez vous mie ipas\ si vous m'en créés. Mais demorés encore et je vous ferai grant bien.— Giertes, sire, dist Blondiaus, je nedemouraie en nale manière. Quant 11 castelain vil qu'il ne le pooit retenir, si li octroia le congiez et 11 donna boine rouchi {roussin) noeve. A tant se parti Blondiaus dou castelain et ala tant par ses journées qu'il vint en Engleterre et dist as amis le roi et as barons ou il avoit le roi trouvé et cornent. Quant il orent entendu ces nouvieles si en furent moult liés, car li rois estoit li plus larges chevaliers qui onques cauçast {chaussa) esporon. Et prirent le conseil entr'aux qu'ils envoieroient en Osterriche au duc pour le roi raiiembre {racheter) et eslurent deux chevaliers qui la iroient, des plus vaillans et des plus sages. Et tant alerent par les journées qu'ils vinrent à Osterriche au dus et le trouvèrent en un sien castiel et le saluèrent de par les barons d'Engleterre et lui dirent : — Sire, ils vous mandent et prient que vous prendrez lor signor raenchon: et il vous en donront tant qu'il vous venra en gré. — Li dus lor respondi qu'il s'en conselleroit. Et quand il s'en fut conselliés si dist : — Signor, se vous le volés ravoir, il le vous convient racater de deux cent mille mars d'esterlins, et si n'en reprendrés plus ma parole, car ce seroit paine pierdue. A tant prirent li message congiet au duc et dirent que ce reporteroient il as barons et puis si en eussent consely. Adont revinrent en Engleterre et dirent çou que 11 dus lor avoit dit. Et il dirent

que ja pour çou ne demouroit. Adon firent envoier au duc. Et li dus délivra le roi. Mais anchois li ûst donner boine sûreté que jamais il n'en seroit moliesté ^.

M. Riant a bien voulu m'apprendre qu'il existe à la bibliothèque de Copenhague un manuscrit de 1270; ce doit être le plus ancien texte de la chronique que nous venons de citer. Le passage relatif à Blondel y est plus abrégé que celui que nous connaissons, on pourra en juger par ces lignes :

... Ensi demoura laiens tout Thy ver, n'onques ne peut savoir que 11 prisonnier fut et tant que il alla un jour par les festes de Paskes, tous sens en un jardin qui estoit lès la tour et regarda lès lui et pensa se par aucane aventure porroit veir le prisonnier. Et ensi que il estoit en chele pensée, li roi regarda par une archiére {meurtrière, et voit Blondel et pensa comment il se feroit connoislre à lui. Et li souvint d'une canchon qu*il a voient faite entre eus deux, que nus ne savoit fors eux deus. Si commencha à canter le premier mot haut et cler» car il cantoit très bien. Quant Blondiaus l'oï si seul certainement que c'àestoit se sires, etc. »

M. Riant dit que le manuscrit de Copenhague a appartenu au président Faucher, dont il porte la signature, et que, évidemment, ce texte a fourni à Fauchet le sujet de la notice insérée par lui dans le Recueil de l'origine de la langue et poésie française (éd. de 1610, p. 558). On peut remarquer cependant d'assez importantes différences de détails pour ne point partager cet avis ; ainsi dans l'extrait donné par Fauchet,

* La chronique de Rains publiée par Louis Paris, Techeuer, 1837, p. 53-56. ~ Du manuscrit, f. lui verso. — Dans l'édition de M. de Wailly, Récits d'un ménestrel, cet épisode occupe de la page 41 à la page 45.

Blondel s'adresse non à une femme, mais à un homme, pour tâcher de savoir qui était le prisonnier du duc d'Autriche ; il apprend que ce personnage était captif depuis un an et non depuis quatre ans, enfin ce qui semble plus naturel, c'est le trouvère qui chante le premier :

Si vint un jour endroit une fenestre de ia tour où estoit le roy Richard prisonnier et commença à chanter une chanson en françois que le roy Richard et Blondel avoient une fois faite ensemble. Quaad le roy entendit la chanson U croyoit que c'estoit Bloadel. Et quand Blondel ot dict ia moitié de la chanson, le roy Richard se prit à dire Taultre moitié et Tacheva. Et ainsi sceust Blondel que c'estoit le roy son maistre.

Ces différences se retrouvent encore dans les anciennes chroniques iie Flandre^ où il est aussi parlé de Blondel, mais avec des particularités qui semblent établir que l'un des textes ne doit pas être la copie de l'autre. Des Anciennes chroniques de Flandre la Bibliothèque nationale possède, sous le n** 2790, un magnifique manuscrit. En l'ouvrant au feuillet XXIIII, le regard est attiré par une miniature exécutée avec beaucoup de soin et représentant l'intérieur et l'extérieur d'un château fort ; à l'intérieur on aperçoit près d'une cheminée un personnage faisant tourner une broche. Au-dessous de cette miniature on lit ce titre : « Comment le duc d'Austeriche prist le roi d'Angleterre prisonnier et comment il fut trouvé et raenchonné. » L'auteur raconte ensuite qu'au milieu de ses exploits, Richard, apprenant les trames de Philippe-Auguste contre .lui, se décida à quitter la

Palestine. Il partit accompagné de deux templiers, avec lesquels il se confondait par son costume. Il arriva à Négrepont, puis en Autriche, où il s'arrêta dans une ville que Tauteur nomme Brissac, nom dans lequel on peut reconnaître celui de Freisach. Le chapitre continue ainsi :

Tantost fiRt on savoir au duc d'Austeriche que pour yray le roi d'Angleterre estoit en la ville. Adont le duc s'arma incontinent, puis vint au chastel de Brisac en l'ostel où il estoit; mais il n'y trouva que templiers. Alors vint ung vallet au duc; si le mena en la cuisine ou il lui enseigna le roy d'Angleterre qui estoit bien pauvrement vestu et tournoit le rost. Atant le duc mist la main sur luy et le Qst mener tout hault au chastel. Si fut le roy Richard longtemps en icelle prison que nulz de ses pays ne savoit que il estoit devenu dont ilz estoient moult desplaisans. Si advint que un sien ménestrel natif de Normandie, nommé Jehan Blondel, bien jouant et chantant sur la rebeke,voua que jamais ne finiroit de trachier par le pays si l'auroit trouvé. 11 s'en alla par mainte terre et plusieurs pays tant que d'aventure il vint au chastel de Brisac, où il se logea en la ville chies une bonne dame, à laqueUe il demanda deraffaireduchastelet luidist que moult voulentiersy entreroit. Ladameluidist que depuis demy an nulz n'y povoit entrer pour cause d'un prisonnier que l'en y tenoit moult a destroit. Adonc pensa le ménestrel que il avoit trouvé tout ce qu'il queroit. Lendemain se leva bien matin; si alaentourle chastel en chantant hault ement une chanson qu'il avoit le temps passé chanté devant le roy. Mais incontinent que le roy Richard entendi le premier vers, U respondi tout hault, lui estant dans la tour, le second vers. Lors le ménestrel partit de Brisac et retourna dilligeament en Angleterre et dist comment il avoit trouvé le roy Richard dont maint noble homme et aultres furent ioieulx. On envoya incontinent par devers l'empereur et le duc d'Austeriche ; si fut sa raenchon accordée à trois cens mille mars d'estrelein dont l'empereur ot cent mille, le duc d'Austeriche cent mille et le roy de France cent mille.

Tels sont, croyons-nous, les seuls documents an-

LA LÉGEHDE DE BL0T9DËL 219

ciensoùsoit rappelée i'iiistoire de Blondef, qui, oubliée après la publication qu'en fit le président Fauchet, fut mise en Togue au xyii* siècle, par une femme auteur. M"' Lhéritier fit du dévouement du loyal ménestrel le sujet d'un livre publié en 4705 sous ce titre : la Tour ténébreuse, conPes anghis tirés (T anciens manuscrits contenant la chronique, les fahUaiux et autres poésies de Richard 1** surnommé Cosur de Lion, Ce volume ne fut nullement traduit de l'anglais, comme le dit la Biographie universelle, qui, sans plus de raison, qualifie aussi d'angiaisela chronique à laquelle Fauchet a emprunté le fragment rapporté tout à Theure. Se rappelant sans doute les assertions des vieux romanciers, qui, presque tous, prétendaient avoir trouvé dans d'anciens manuscrits les éléments de leurs œuvres on les avoir traduites de langues étrangères (assertions dont Cervantes s'est amusé en invoquant Tautorité de Timaginaire Citi HametBenengeli), M"' Lhéritier assure avoir tiré les matériaux de son livre d'un manuscrit portant ce titre : Chronique et fabliaux de la composition de Richard, roi d'Angleterre, recueillis tôt de nouvel et conjoints ensemblement par le labeur de Jehan Sorel Van 1308. Il ne semble pas douteux que cette allégation ne soit une innocente supercherie ; mais M"* Lhéritier, qui avait le goût des anciens textes et des recherches, a très bien pu connaître, outre l'extrait donné par Fauchet, soitla Chronique de Reim^, soit les Anciennes chroniques de Flandre. La légende de Blondel a, dans le livre de M"« Lhéritier, servi de cadre à divers contes, i des £sibltaux^ i des pièces de vers débités par le trouvère, qui finit par faire la

conquête, non seulement du gouverneur du château de Lintz, où il a découvert le roi Richard, mais encore de la fille du châtelain. Blondel réussit, profitant du sommeil du gouverneur qu*il a enivré, à lui enlever sa fille et son prisonnier. On voit qu'ici la légende a tourné tout à fait au roman. J'ai dû cependant m'arrêter un instant à un livre qui semble en dehors de la nature de ces recherches, parce qu'à ce livre remonte réellement la grande popularité du trouvère artésien. C'est dans le roman de M"« Lhéritier que Sédaine a trouvé le sujet de l'opéra qui a valu la célébrité au ménestrel de Richard. Sédaine n'emprunta probablement pas directement sa pièce à la Tour tènébreme, dont la publication devait être déjà de son temps un peu oubliée ; il la tira sans doute de l'analyse qui fut donnée du livre de M"^' Lhéritier dans un recueil alors très lu, très à la mode : la Bibliothèque des romans. C'est en 1776 qu'y parut cette analyse, et c'est le 21 avril 1784, que l'Opéra de Richard Cœur de Lion fut représenté pour la première fois. Sédaine ne s'est pas borné à prendre à la femme auteur la donnée principale de sa pièce ; il lui a pris encore toute la romance de Richard :

Une fièvre brûlante.

Sédaine n'a fait, aux vers de M"« Lhéritier, d'autre changement que de substituer terrassoit à dévoroit :

Une fièvre brûlante.

Un jour me terrassoit,

Et de mon corps chassoit

Mon âme languissante.

Ma dame approche de mon lit, Et loin de moi la mort s'enfuit.

A M"* Lhéritier appartiennent de même les couplets de Blondel :

Dans une tour obscure, Un roi puissant languit; Son serviteur gémit De sa triste avanture.

La chanson à boire qui amène le dénouement de la Tour ténébreusCy a le même motif que les couplets devenus si populaires :

Que le sultan Saladin.. .

et a fourni à Sédaine le refrain :

Mais je pense comme Grégoire, J'aime mieux boire.

Je demande pardon à mes lecteurs de ces citations frivoles ; mais il fallait bien indiquer le véritable point de départ, la cause réelle du succès de la légende de Blondel. C'est vraiment Topera de Sédaine, c'est la musique de Grétry surtout qui l'ont mise en vogue ; avant cet opéra je ne crois pas que, depuis le livre de Fauchet, il ait été parlé plus d'une fois du trouvère de Richard. Cette mention eut lieu en 1775 dans YEis- ^oire des troubadours : « Rien de plus singulier, y liton, que la manière dont on découvrit le lieu où Richard était emprisonné, s'il faut en croire ce que Fauchet raconte d'après une ancienne chronique. » Vient ensuite un récit abrégé, que l'auteur termine par ces

mots : « Vrai ou faux, le trait mérite d'aroir place ici parmi tant d'aventures extraordinaires*. »

Goldsmith est, à ma connaissance, le premier historien qui ait parlé de Blondel. Il Fa fait d'ailleurs en très peu de mots : « U se passa bien du temps avant que les Anglais fussent informés de la captivité de leur belliqueux monarque. Il y avait alors entre les royaumes si peu de facilité de communications, que cette découverte ne fut faite que par un pauvre ménestrel français qui pinçait un jour de la harpe près de la forteresse où était enfermé Richard. Il fut entendu par l'infortuné monarque, qui, ayant reconnu un air qu'il aimait, prit sa harpe à son tour, et répondit au ménestrel sur le même ton. Ce fat cette légère circonstance qui fit découvrir le lieu de sa captivité. »

Warton, cité par M, Tarbé dans les Œuvres de Blondel*, est moins bref; mais son récit, il l'avoue lui-même, ne provient pas d'une source anglaise. Il n'est que le résumé du fragment donné par Faucbet, et n'apporte aucune preuve en faYeur de l'authenticité de la légende, dont il atteste seuieBOient la Togue grandis* santé.

Mills a eu connaissance de la Chrom'que de Remt^ mais c'est seulement ikuis les notes de son Histoire dm croùades qu'il a raconté l'épisode romanesque de Dsrrensteia ^.

Probablement mis sur la voie par l'historien anglais,

^ Tomd 1, p. 57.

s Les Œuvres de Blondel de Néele, pohUéas i>ar Ittbé, lMa»t 1862, 1 vol. in-S, p. 211.

« HitL deê Otmfdeê, tr. 4e Tiby, t. II, p. 38T.

Michaud est, en France, le premier écrivain considérable qui ait parlé de Blondel : <f On ne savait plus en Europe, écrit-il, ce qu'était devenu le roi Richard, lorsqu'un gentilhomme d^Arras, appelé Blondel, alla rechercher les traces de son maître, en parcourant TAltemagne avec Thabit et la lyre d'un ménestrel. Arrivé devant un château où gémissait , disait-on , un illustre captif, Blondel entendit chanter le premier couplet d'une chanson qu'il avait faite autrefois avec Richard, et se mit à chanter le second couplet. Le prisonnier reconnut Blondel, et le fidèle troubadour revint en Angleterre annoncer qu'il avait découvert la prison du roi Richard. Le duc d'Autriche, eflfrayé de cette découverte, n'osa plus retenir entre ses mains son redoutable captif, et le livra à l'empereur d'Allemagne ; Henri VI, qui avait aussi des griefs à venger, se réjouit d'avoir en son pouvoir le roi Richard, et le retint dans les fers comme s'il l'eût fait prisonnier sur un champ de bataille*. »

On voit que M. Tarbé s'est trompé en avançant que Michaud ne croyait pas à l'histoire du ménestrel ; loin de là, Michaud regarde la découverte que fit Blondel comme la cause qui détermina Léopold à livrer son prisonnier à l'empereur. Michaud, dans son texte, et en cela il nous semble un peu crédule, ne met donc pas l'anecdote en doute ; il ne fait, dans une note, de réserves que sur les détails contenus dans ce qu'il appelle (c un ouvrage intitulé Bhndeauy qui est parmi les ma-

< HiBt. des Croisades, t. U, p. 530, éd. de 1825. L'épisode de Blondel n'a pu être oublié dans les illustrations dont M. 0. Doré, a enrichi la dernière édition de oe livre.

224 LA LKGE.NDE DE BLONDEL

nuscrits de la Sorbonne, n** 454 de la bibliothèque du roi. » Cet ouvrage, peu exactement désigué, n'est autre que la Chronique de Reims.

Admis par Goldsmith, par Warton, par Mills, par Michaud, Tépisode de Blondel ne pouvait pas manquer d'être répété. Il le fut, en Allemagne, par F. de Raumer, dans son Histoire des Hohenstaufen^. Il le fut aussi par M. Henri Martin, suivant M. Tarbé. Je n'ai pu, toutefois, trouver le nom de Blondel dans la dernière édition de V Histoire de France de cet écrivain ; peutêtre le reproche d'avoir été, dans certaine circonstance, un peu trop confiant, a-t-il décidé M. Henri Martin à une suppression.

Capefigue, on devait s'y attendre, s'est emparé de la tradition relative à la captivité de Richard* ; il a parlé avec sa légèreté habituelle du manuscrit où elle est contenue. « Tous ces détails, dit-il, se trouvent dans une petite chronique sur le trouvère Blondiau; elle est à la bibliothèque du roi, dans les manuscrits. » C'est vague comme indication ; mais je crois que Capefigue ne s'est pas donné la peine de chercher la Petite Chronique ; je ipense qu'il s'est contenté d'arranger le texte fourni par Fauchet, et de profiter de la note de Mills. Tout en prétendant analyser le manuscrit, Capefigue y mêle des détails qu'il ne contient pas. Ainsi il donne la traduction des vers échangés par Blondel et Richard. Or ces vers se trouvent, sans que rien établisse leur authenticité, dans les Additionnais

* Qeschichte der Hohenstaufen und ihrer Zeit, von F. von Rau« mer. Leipzig, 1S41, t. H, p. 560.

s Hist, de PhUippe'Auguste^ éd» CharpenUer, t. Il, p. 266.

notes of the history of creusades */ ils sont en provençal, langue familière à Richard*, puisque c'était son idiome maternel, mais qu'un trouvère de l'Artois ne ne connaissait probablement guère.

Chateaubriand a parlé deux fois de Blondel. Dans ses Études historiques y il ajoute, après avoir rappelé la captivité du roi d'Angleterre : « Ce Richard, que Blondel ne délivra pas par une chanson, mais qui chantait lui-môme dans sa tour, en langue romane ^. » Dans ses Études sur la littérature anglaise, Chateaubriand dit encore un mot sur la légende de Blondel, mais il s'exprime avec moins d'incrédulité : « Guillaume Blondel (qu'il ne faut pas confondre avec Blondel de Nesle) était un des ménestrels de Richard ; nous n'avons pas sa chanson fidèle, il n'en est resté que la tradition *. » Chateaubriand a dédaigné d'expliquer pourquoi il pensait que le trouvère ne devait pas porter le nom de Nesle. Ajoutons encore à ces détails qu'un livre de peu d'autorité, d'ailleurs, les Poètes français depuis le XII* siècle jusqu'à Malherbe^ par Auguis, admet sans réserve la légende de Blondel, et que la Biographie

^ Histoire des croisades, t. II, p. 388 en note. Mills ne dit pas d'où il tire ces vers. Le premier couplet aurait été chanté par Blondel, le second par Richard.

s Les vers que Richard paratt avoir composés dans sa captivité sont bien connus :

Ja nus hom près non dira sa razon...

On peut les lire dans le recueil de Raynouard, t. IV, p. 183. On a aussi de cette pièce un texte en langue d'oil. Dans VHistoir^ des Troubadours, 1. 1**, p. 58, elle a été traduite en français.

» Tome III, p. 315.

* Page 48.

universelle la raconte, mais sans paraître y ajouter une grande confiance.

Cette confiance, encore hésitante chez quelques historiens, et qui n'a pu se produire chez quelques autres tels que Sismondi et Augustin Thierry, M. L. Paris a pensé que la publication de la Chronique de Reims devait désormais la rendre complète. Il considère que le passage de cette chronique où l'épisode de Durrenstein est raconté, est un titre désisif qui doit « couper court à tous les doutes nés par le défaut de documents à peu près contemporains. ï> M. Tarbé a, s'il est possible, renchéri encore sur cette afiîrmation, dans son édition des poésies de celui qui aurait été le sauveur de Richard.

Mais la Chronique de Reims ^ mieux intitulée parM.de Wailly : Récits d'un ménestrel, a-t-elle une grande valeur historique ? Il me semble que son dernier éditeur a très bien démontré que la vérité y figure seulement comme un accessoire de la fiction. En confrontant les récits du vieil auteur avec l'histoire, M. de Wailly les a trouvés si souvent en défaut que le résultat de cette comparaison a été de leur enlever tout crédit ^ Sans doute, un sujet, par ce fait même qu'il a inspiré des versions assez difi'érentes pour qu'elles ne paraissent pas produites les unes par les autres, acquiert une espèce de consistance ; on est bien obligé de les faire remonter, ces versions, à un point de départ unique ; mais, il faut le reconnaître, la tradition primitive, originelle, peut aussi bien être fabuleuse qu'historique.

< Récits d'un ménestrelyip, 9.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il existe de nombreuses contradictions entre les assertions des trois chroniqueurs et celles d'historiens qui ont écrit d'après des ceuvres plus accréditées. Tandis que, suivant les premiers, on ne savait ce qu'était devenu le roi d'Angleterre, d'après Rapin de Thojras a la nouvelle de la prison de Richard vola bientôt dans toute TEurope, et particulièrement en Angleterre, où elle causa une grande consternation*. » Lingard, à ce sujet s'exprime ainsi : « Le secret de sa détention fut révélé par la copie d'une lettre de Henri VI au roi de France. » Richard avait été fait prisonnier le 14 décembre, et cette lettre, donnée par Rymer, est du 28. Enfin le pape fut aussi assez promptement averti de l'événement ; et, vivement sollicité par la reine Éléonore*, il excommunia le ducLéopold^ « pour avoir prins un roi prisonnier, afin que les autres ne fussent destournés par de telles entreprises, de voyages outre mer et donner secours aux chrétiens qui y estoient *. » — « Itaque, dit Othon de Saint- Biaise, pro captivationeperegrini régis Leopoldus dux a summo pontifice excommunicatur, ne simili ausu peregreni sancti Selpulchri a quoquam impetiti

* Histoire d' Angleterre^ t. II, p. 275.

» Rymer, Fœdera et acta publica^ 1. 1*',?. 70.

8 C'est donc à tort que Rapin de Thoyras a dît : <c Toutes ces instances furent inutiles. Le Pape ne jugea pas à propos de s'intéresser pour un prince malheureux, de peur de déplaire au roi de France, qui le sollicitait d'un autre côté pour l'engager à ne se mêler point de cette affaire. » VeUy a nié aussi l'interrention du pape, qui a été, au contraire, reconnue par M. Henri Martin dans son Histoire de France, t. HI, p. 549.

^ Cosmographie universelle, p. 1480.

a subventione transmarinœ ecclesiae deterrerentur*. » Othon de Saint-Biaise rapporte aussi que les seigneurs anglais purent venir voir leur roi et lui apporter divers objets : « Ad quem multi suse terrae majores visendi gratia venerunt et di versas rerum species domino suo obtulerunt ^. »

En admettant même qu'on n*eût pas su ce qu'était devenu Richard dans les premiers temps de sa captivité, il semblerait peu probable que Blondel eût pu découvrir la forteresse où son maître était détenu. De quelle difficulté n'eût pas été un long voyage dans un pays dont le trouvère devait ignorer la langue ? Comment aussi la présence de ce ménestrel n'eût-elle pas inspiré la méfiance ? Comment Blondel eût-il pu se mettre en rapport avec Richard, si, comme le raconte Lingard, le roi « était entouré de gardes qui, l'épée nue, l'accompagnaient le jour, et la nuit veillaient près de son lit ?» Il y a, du reste, dans la Chronique de Reims deux erreurs manifestes. La femme à laquelle s'adresse Blondel lui répond qu'il y avait bien quatre ans qu'on gardait un prisonnier mystérieux ; or la captivité de Richard tout entière ne dura qu'un peu plus d'un an, de la fin de décembre 1192 à la fin de janvier 1194. Cette même chronique parle des négociations qui eurent lieu entre les seigneurs anglais et le duc d'Autriche. Ces négociations ne purent être entamées qu'avec l'empereur Henri VI. Enfin il faut encore observer que la détention de Richard à Durrenstein ne put se prolonger assez pour que Blondel

* Othonis de Sancto Blasio Chronicon, p. 895. 8 Id., ibid.

eût le temps de venir chercher là son seigneur captif, et qu'une fois que le roi d'Angleterre, livré à Henri VI, eut été conduit à Landau et cité devant la diète, son sort fut trop publiquement connu pour qu'on ait pu avoir la moindre incertitude sur sa résidence. Bien • des doutes peuvent s'élever aussi autour du personnage même du ménestrel. M. Tarbé nous dit que Blondel, qui devait s'appeler Blondel de Noyelle plutôt que de Néelle, naquit probablement en Picardie, du côté de l'Artois, non loin de Boulogne ; qu'il devait être uni par la fraternité littéraire à Gace Brûlé ; mais ce sont là des suppositions toutes gratuites, et rien ne prouve que les vers dont M. Tarbé s'est fait l'éditeur puissent être attribués au très problématique serviteur de Richard. Fauchet, après avoir publié le fragment relatif à la découverte du roi d'Angleterre, ajoute que le manuscrit ne parle plus autrement de ce Blondel, mais dit avoir vu un autre manuscrit contenant des chansons, sous le nom de Blondiau de Nesle. Fauchet ne semble, du reste, pas penser que ces chansons, soient du trouvère dont il vient de rappeler Tacte de dévouement ; ce sont celles, toutefois, que M. Tarbé a publiées, en en faisant honneur au libérateur de Richard. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans les vingt-neuf pièces attribuées à ce Blondel, on ne rencontre pas une seule allusion au roi d'Angleterre. Quant au nom de Blondel ou Blondiau, il était trop répandu en France et dans la Grande-Bretagne pour donner lieu à aucune induction.

Je n'ai nullement commencé ce travail avec la prétention de démontrer la fausseté de la légend? de

BlondeL Je trouve que, de notre temps, on a trop abusé du scepticisme historique et des interprétations mythiques. J'aurais voulu rencontrer la preuVe irrécusable de Tauthenticité de l'épisode de Durrenstein, car plus que jamais nous devons admirer et rechercher les exemples de fidélité et de dévouement ; malheureusement, il me semble que les objections l'emportent de beaucoup sur les présomptions favorables.

Dans la première rédaction de ce petit mémoire*, ces doutes m'avaient amené à chercher comment avait pu se former cette tradition. Je me demandais, alors, si l'histoire de la captivité du duc de Lorraine, Ferry III, n'avait pas pu être le point de départ de l'épisode de Blondel. Cette captivité de Ferry El, — si elle fut réelle, — eut lieu, à la vérité, postérieurement à la mort du roi Richard, mais croyant la Chronique de Reims de la fin du xiii® siècle ou du commencement du XIV®, il ne me semblait pas impossible que son auteur eût appris la bizarre aventure du duc Ferry et l'eût, en la modifiant, mise au compte du roi Richard, Il faut renoncer à cette hypothèse puisque le manuscrit de la bibliothèque de Copenhague, où se trouve sans doute le plus ancien texte de la chronique de Reims, est daté de Tannée 1270, de l'année même où Ferryauraitété séquestré par le seigneur des Armoises.

Forcé d'abandonner cette supposition, dois-je supprimer de ce petit travail ce que je disais de la captivité du duc Ferry ? Je ne le pense pas. Outre que ce singulier épisode n'est guère connu en dehors de la

i Publiée dans la Btvut des questions historiques^ année 1876, p. 130, t. XIX.

Lorraine, il offre aussi une question historique intéressante et fait à Thistoire de Richard Cœur de LioQ un pendant si naturel qu'on ne pourra nae reprocher de m'y arrêter un instant.

Ferry III, ayant excité le mécontentement de plusieurs seigneurs par les concessions qu'il avait faites aux classes inférieures, ces seigneurs résolurent de faire disparaître leur souverain. Un jour que celui-ci chassait dans la forêt de Haye, près de Nancy, ils s'emparèrent de lui, lui bandèrent les yeux, lui firent faire dans les bois de grands détours, afin de le désorienter, et finirent par le conduire dans le château de Maxé ville, appartenant à Adrian ou Androin des Armoises, lequel avait, dit-on, un motif tout particulier pour haïr Ferry : la jalousie ; on prétendait que le prince était amoureux de la femme du sire des Armoises.

Le duc était captif depuis un laps de temps sur lequel les vieux historiens ne sont pas d'accord (quelques-uns ont parlé de plusieurs années, mais, en admettant la vérité de cette bizarre tradition, la captivité de Ferry ne put être que de quelques mois), quand une violente tempête ayant endommagé la toiture du donjon de Maxé ville, il devint indispensable de la faire réparer ; Androin des Armoises confia cette besogna à un ardoisier ou couvreur de Nancy, appelé Petit- Jehan. « Pendant qu'il travaillait au haut de cette tour, il commença, par manière de divertissement et pour se recréer et désennuyer en [quelque façon pendant son travail, à chanter une chanson ou rondeau que l'on avoit composée sur la perte et l'absence du

bon duc, lequel escoutant cette chanson, fut fort surpris, croyant qu'il estoit bien éloigné de Nancy et que l'on l'avoit conduit et transféré dans quelque lieu secret et fortescarté de la Lorraine*. » Ferry, voyant qu'il avait affaire à un ami, réussit à entrer en rapport avec Petit-Jehan ; il y parvint en montrant, suivant une des versions de cet épisode, « un anneau qu'il avoit au doigt. » Le couvreur se hâta d'allerapprendre à la duchesse de Lorraine quelle heureuse découverte il venait de faire. Celle-ci chargea aussitôt un de ses gentilshommes, le sire de Tillon, de serendreàMaxéville, avec un certain nombre de cavaliers, et de délivrer son mari. Le sire de Tillon exécuta cet ordre, et remit son seigneur en liberté. Revenu dans sa capitale. Ferry III songea aux récompenses et aux châtiments. Il anoblit Petit-Jehan, en lui donnant le nom de du Haultoy, « et c'est d'eux, dit Duplessis, que sont sortis les gentilshommes de lafamille du Haultoy, qui sont aujourd'hui en Lorraine et Barrois. » Mais, d'après une autre version, le fidèle couvreur, ayant inspiré des soupçons au sire des Armoises, fut, à son retour à Maxé ville, tué par ce dernier, et c'est à ses descendants que le prince accorda la distinction si bien méritée par l'ardoisier. Quant au sire de Tillon, il ne sollicita que la prérogative, pour lui et pour ses descendants, d'aller, le vendredi saint, à l'adoration de la Croix, immédiatement après le duc de Lorraine ; ce droit fut encore exercé par l'un de ses rejetons

1 Duplessis, Chronique sommaire des ducs de Lorraine et de Bar, passage cité par M. Beaupré : Delà prison de Ferry IIL Nancy, Grlmblot, iS39, p. 6.

SOUS Léopold I". Comme Petit-Jehan et Tillon avaient été récompensés dans leur race tout entière, des Armoises fut puni dans la sienne : lorsqu'un des membres de cette maison mangeait à la table du duc, sa place était marquée par un couvert retourné, usage qui se maintint jusqu'à la fin du xvii® siècle. De plus, le perfide Androin vit raser par moitié la tour où il avait enfermé son seigneur, et ses fiefs furent saisis. Les autres coupables reçurent des punitions proportioimées à la part qu'ils avaient prise à la trahison. Ferry III pardonna à quelques-uns d'entra eux, et se contenta de faire mettre sur leurs châteaux « des enseignes et marques infâmes, » qu'un des historiens de cette histoire, Duplessis, prétend avoir encore vues sous le règne de Charles IV. D'anciens tableaux, de vieilles tapisseries, perpétuèrent aussi, assure- t-on, le souvenir de cet événement singulier, qui fut rappelé encore par une chanson populaire ayant pour sujet l'entretien de Petit-Jehan et du prince prisonnier*. Cette bizarre aventure, acceptée comme vraie par

— Beau recoarrear, mon bel ami, Quelle chaniion chantes-tu ici ?

— Beau prisonnier, beau prisonnier, C'est la chanson de not'bon prince Qu'y a sept ans qu'il est perdu.

— Beau recouvreur, mon bel ami, Quelle chose j'entends ici ?

— Beau prisonnier, beau prisonnier, Ce sont les cloches de Naucy,

— Beau recouvreur, mon bel ami, Apporte-moi encre et papier.

— Beau prisonnier, beau prisonnier, Pour écrire aux dames de Nancy ?

Beau prisonnier, beau prisonnier, Je ne puis pas quitter ici.

•à anciens historiens, par Wasebourg, par Jean d*Auxi, par Charles Estienne, par Jérôme Henning, par Claude Paradin, par Merulas ; admise encore comme vraisemblable, au XVIII® siècle, par le P. Benoît Picard ; corroborée, pour ainsi dire, parles souvenirs de diverse nature dont je viens de parler, fut traitée de fable par le savant D. Calmet dans son Histoire de Lorraine, et pendant bien des années demeura sous le coup de cet arrêt. De nos jours, une très intéressante brochure fut •écrite sur ce sujet par M. Beaupré, qui sembla avoir prouvé la vérité de la captivité de Ferry IIP. Aussi dans son Histoire de Lorraine, M., Digot accueillit-il cet épisode comme ayant de réels caractères d'authenticité ; mais cette tradition étrange venait à peine de recevoir cette importante sanction, qu'elle fut de nouveau très vivement contestée^. S'appuyant sur un texte dont la publication avait paru à M. Beaupré devoir enlever tous les doutes, parce qu'il offrait le plus ancien récit de l'aventure de Ferry III, M. de Saint- Vincent a cherché à prouver que l'incrédulité de D. Calmet était parfaitement fondée. Ce texte, publié pour la première fois en 1785, par Mory d'Elvange, est un fragment d'un ouvrage intitulé : Mémorial des grands gestes et faits en la Province de Lorraine^ et ayant pour auteur Louis d'Haraucourt, évêque de Verdun.

— Bean recourrear, mon bel ami, Cesse ta truelle, porte-le à Nancy, Tu reporteras encre et papier.

(Bulletin de la Société d* Archéologie lorraine, t. IV, 2* partie. Poésies populaires f p. 459.) ^ Delà prison du duc Ferry IIJ, par Beaupré, p. 10 et sulv. * Mémoires de l'Académie de Stanislas, année 1866, p. lxzii»

Né vers le commencement du xv* siècle, moins de cent ans après la mort de Ferry III , petit-fils d'un écuyer de ce prince, Louis d'Haraucourt semblait être parfaitement en situation de savoir à quoi s'en tenir sur la captivité du duc, et Ton peut s'étonner que M. de Saint- Vincent ait cherché les preuves de la fausseté de la célèbre légende justement dans le texte qui semblait le mieux confirmer la tradition.

A l'époque du duc Ferry III, suivant M. de Saint- Vincent, les Tillon n'habitaient pas la Lorraine, — est-ce suffisamment prouvé? — pas plus que les Armoises, — allégation déjà présentée par D. Calmet et à laquelle M. Beaupré paraît avoir bien répondu. — Petit-Jehan ne fut pas anobli, parce que les premiers anoblissements furent en Lorraine très postérieurs à l'année 1270; il ne put devenir la tige de la famille de Haultoy, parce que cette famille est une branche de la maison de Luxembourg. Elle en a eu du moins la prétention. — Au reste il pourrait très bien se faire que ce nom de du Haultoy eût suffi pour que, sans motif réel, on ait voulu rattacher ceux qui le portaient à Petit-Jehan. Dans ce fait même, il n'y aurait qu'une nouvelle preuve de l'intérêt qu'excitait la captivité du duc Ferry, de la persistance de cette légende. Disons en passant que cette famille du Haultoy était très bien posée en Lorraine, et qu'un de ses membresfut le compagnon de voyage de Montaigne.

Nous venons d'exposer sur quel point M. de Saint- Vincent s'appuie pour attaquer l'authenticité de la captivité de Ferry III. Mais à quoi rattacher la prérogative accordée aux Tillon, et dont l'un d'eux pré-

tendait encore jouir sous Léopold I"? Comment expliquer cette insulte faite, jusqu'au xvii* siècle, à une race illostre comme celle des des Armoises? Comment expliquer encore la mention accordée par tant d'historiens à un événement complètement, fabuleux, la longue durée d'une tradition sans fondement, ces marques d'infamie qu'au xvii* siècle on voyait encore à divers châteaux, ces tableaux, ces antiques tapisseries dans lesquels on croyait retrouver un souvenir de la détention du prince, ce chant populaire mettant en dialogue une des situations les plus intéressantes de cet épisode singulier?... M. de Saint- Vincent ne nie pas la vérité de cet épisode, mais il le transpose. D'après lui, Louis d'Haraucourt a considérablement antidaté une aventure très réelle : ce n'est pas le duc Ferry III,auxiii® siècle, c'est le duc Jean II, au XV* siècle, qui en a été le héros ou plutôt la victime; avec cette interprétation , M . de Saint - Vincent comprend le rôle donné au sire de Tillon et au sire des Armoises, car deux personnages portant ces noms étaient en effet les contemporains de Jean II. Mais dans quel but Louis d'Haraucourt aurait-il commis une si bizarre interpolation ? Si, en effet, l'aventure prêtée à Ferry III arriva à Jean II, il serait bien singulier qu'on n'en découvrît point de trace dans les historiens de ce prince : et s'ils se turent par des motifs de prudoice ou pour ne pas rappeler un événement désagréable à leur souverain, celte captivité ne fit-elle pas trop de sensation pour qu'en changeant une date et un nom, révêque chroniqueur pût croire dépister la curiosité, etéchapper au mécontentement du duc? Il faudrait ad-

mettre aussi que, du récit transposé par Louis d'Haraucourt, de ce récit longtemps oublié et unique, puisqu'il aurait été de l'invention de Tévêque de Verdun, se répandit la tradition dont tant d'écrivains ont parlé avec des détails souvent différents.

J'ai résumé très rapidement et la brochure de M. Beaupré et le mémoire de M. de Saint- Vincent ; je renvoie à Tune et à l'autre le lecteur désireux de connaître tout ce qui a été dit pour et contre la captivité de Ferry III. 11 ne pouvait entrer dans mes projets d'examiner plus longuement et de discuter plus à fond la valeur des arguments présentés . Je devais me borner à peu près à indiquer une ressemblance entre deux situations intéressantes. Je puis avouer cependant que plusieurs des objections de M. de Saint- Vincent ont un peu ébranlé la confiance que m'avaient inspirée M. Beaupré et ensuite M. Digot. Peut-être l'épisode de Ferry n'est-il pas plus vrai que celui de Blondel. Peut-être faut-il penser que l'un et l'autre remontent à une même source. Telle semble être l'opinion de M. Félix Liebrecht ; ce docte allemand, qui a poussé si loin l'étude et la comparaison des légendes et des poésies populaires, a bien voulu s'intéresser aux recherches précédentes. Il me signale deux traditions analysées par lui dans la Oermania \ et qui ne sont pas sans analogies avec nos deux épisodes, avec le second surtout. Un seigneur de Luzelhart s'empara, pendant qu'il chassait, d'un seigneur de Geroldseck, et après lui avoir bandé les yeux et l'avoir désorienté

* Germaniat voL XIV, Zur Zimmerischen Chronik^ p. 387-389.

par de nombreux détours dans uneforêt, le conduisit dans le château de Luzelhart, où le prisonnier se croyait bien loin de son pays. Un jour le son d'un cor bien connu, vague ressemblance avec la chanson de Blondel, lui apprit qu'il n'était pas éloigné de son propre manoir, il trouva le moyen d'avertir les siens de sa captivité et finit par être délivré. Ce seigneur de Geroldseck mourut, dit-on, en 1159. L'autre tradition, qui remonte seulement au xv* siècle, concerne un comte de Chimay et ofifre au début les même particularités de chasse, d'enlèvement, d'yeux bandés, de courses dans les bois, d'emprisonnement.

On est vraiment tenté de croire que ces légendes diverses eurent un point de départ dans ce fonds de traditions populaires dont M. de Wailly a parlé à propos des i^écetecTwn ménestrel {ipvéfeice, page xiv), fonds dans lequel il place l'épisode même qui a été le sujet de cette petite dissertation.

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