‹ Folles et saintes (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · CLARA · texte numérisé non relu

CLARA

— DANS UÂRMION.

« Cédant au souffle propice, un navire bondit •$ur les vagues, et les matelots sourient en voyant la proue sillonner avec rapidité Fécume verdàtre de la mer. Ils se montrent fiers aussi dp leurs passagers, et contemplent sur le tillac l'abbesse de Sainle-Hilda, dans un siège d'honneur, entourée de cinq nonnes charmantes.

C'était un spectacle plein de grâce, de voir

ces saintes ûlles, semblables à des oiseaux échappés de leurs cages pour la première fois. Timides et curieuses en même temps, elles admiraient tout ce qui frappait leurs regards, car tout était nouveau pour elles.

Le cœur de chaque nonne, simple et pur, se hvre au plaisir que lui cause le voyage ; l'abbesse seule, et la novice Clara, y restent étrangères.

Assise à la proue du vaisseau, Clara semblait contempler les vagues et les compter dans leur course rapide ; mais c'étaient d'autres tableaux qui occupaient sa pensée.

Elle se figurait un vaste désert brûlé par les feux du soleil, où ne murmurent ni la brise ni les vagues. Elle croyait voir une main étrangère recouvrir d'un peu de sable un cadavre

que bientôt le chacal viendrait arracher à cette tombe de la solitude.

L'infortunée tourna ses yeux vers le ciel ; voyez quelle douleur est peinte dans ses regards! »

C'est par ce tablean, à la fois gracieux et touchant, que sir Walter-Scott commence le second chant de Marmion, de cett e épopée nationale, où ennemies chevaleresques, TÉcosse et l'Angleterre déploient leurs bannières et font retentir leurs armes ; là le catholicisme expirant se montre tour à tour sous les traits de moines

pieux OU débauchés, de religieuses abandonnant le cloître pour se livrer aux passions terrestres, ou de vierges saintes, cherchant la sohtude pour y vivre d'aumônes et de prières. Parmi ces dernières, pudiques épouses de Dieu, se cache Clara, tendre, belle et affligée, comme le dit le poète, se vouant au ciel dans l'espérance de retrouver l'amour qu'elle a perdu ; l'amour c'est sa religion, c'est sa foi, c'est le sentiment qui incline la femme à la croyance, à la prière ; qui la porte à demander à Dieu une protection, un appui pour les tristesses et les défaillances de son àme, que l'homme aimé traite souvent avec rudesse. Les larmes que le monde n'essuie point, qui coulent amères dans la solitude, brûlent le cœur sur lequel elles retombent ; ces larmes, versées pieusement par une femme agenouillée, lui seront comptées en haut comme des souffrances que la terre irrite et que le ciel doit apaiser. Ainsi pleure Clara, mais celui

qu'elle aime ne l'a point trahie, il ne Ta point cruellement abandonnée au désespoir du doute, aux angoisses de l'isolement ; celui qu'elle aime, Wilton, l'intrépide chevalier, a loyalement combattu pour elle un rival implacable, 1^ farouche Marmion ; il est tombé mourant sous sa lance homicide, et Clara, pour se dérober aux poursuites du meurtrier de son amant, a demandé au cloitre un asile. A défaut du bonheur qu'elle n'attend plus ici-bas, elle cherche des jours de paix qui seront remphs parles larmes, la prière et l'espérance de retrouver au ciel celui qu'elle a tant aimé, Wilton, son fiancé, le seul homme qui ait ému son sein de vierge, le seul qui ait effleuré d'un baiser son chaste front. La mort a glacé ces lèvres dont elle sent encore le souffle brûlant, dont les paroles d'amour retentissent à toute heure dans sou cœur éperdu ; la mort, de sa main sauvage et rude, a fauché hâtivement son bonheur. La mort est sans pitié, Clara, mais

elle est moins amère que rindifférence , elle n'ar^ rache pas violemment du cœur la pensée que l'on était aimé, elle nous laisse l'espoir de retrouver un jour ceux que nous avons perdus, et qu'elle a séparés de nous sans nous désunir. Alors, quand la mort vient à notre tour nous frapper, elle est pour nous une délivrance, elle nous fait retrouver ceux qui nous attendent et qui ne nous ont point oubliés. "Le monde est plus cruel que la mort, Clara ; il tue le sentiment, il le tue à jamais comme l'athéisme tue la foi ; il laisse â la place le désespoir incrédule qui se débat ^dans le vide.

La douleur de la jeune novice, tempérée par de célestes espérances, n'avait pas cette àcreté des douleurs de la terre. Plus belle sous ses habits de nonne, portant comme un diadème divin le voile blanc qui cache' son front, lorsqu'assise sur le pont du navire qui glisse sur

les flots, Clara porte alternativement, de la mer au ciel son regard mouillé de larmes, il n'y a rien de sombre dans son abattement ; elle semble chercher sur les vagues et dans les nuages une image chérie, et cette image sourit à son cœur affligé ; car elle la revoit encore tendre , aimante, et tout à elle au-delà de la tombe.

Mais où va cette nef qui rase les bords de la mer, où conduit-elle ces jeunes vierges et la pieuse abbesse qui les commande ; l'abbesse est attendue dans un couvent voisin où l'appellent les devoirs de la foi ; elle n'a point voulu se séparer de ses filles les plus chères, et parmi elles, Clara est la plus aimée , elle veille sur elle comme une mère; elle adoucit ses regrets en lui parlant du ciel, et la dérobe aux recherches du barbare Marmion qui a juré qu'elle serait son épouse. Le vaisseau aborde au rivage et y dépose les saintes femmes. Qui les défendra dans

ce pays ravagé par la guerre?... Marmion est tout-puissant, son roi le protège, il enlève Clara et la traîne à sa suite ; il n'attend que la paix pour s'unir à elle.

C'en est fait, la jeune vierge a perdu tout repos. Dans le cloître riant qui lui servait d'asile, elle pouvait pleurer, libre et respectée ; dans la forteresse gothique, où Marmion l'a conduite, ses pleurs sont épiés, ses heures de repos troublées par le bruit des combats. On n'a pas même respecté les habits sacrés sous lesquels elle dérobait sa beauté ; on lui a ravi son vêtement de novice.

« Les boucles de sa blonde chevelure flottaient de nouveau sur la neige de son front, dit le poète; un riche manteau orné de broderies descendait jusqu'à ses pieds en franges d'or. De tousses saints ornements, elle n'avait conservé qu'une

croix en rubis, et souvent ses yeux s'attachaient sur son bréviaire recouvert d'un velours éclatant. » La voilà telle que nous l'a peinte le poète, et que le burin anglais nous l'a rendue.

La nuit, trompant la surveillance de son persécuteur, elle allait s'asseoir sur des rochers escarpés qui bordaient la mer , sa pensée triste et tendre se perdait dans l'infini, et se complaisait dans de mystérieuses aspirations. Elle embrassait ardemment ces ineffables joies de l'amour qu'elle n'avait pu goûter, elle les demandait à Dieu, et tendait les bras vers les étoiles qui scintillaient, comme pour saisir une ombre qui se penchait vers elle avec amour. Un soir, cette ombre bien-aimée se dessina plus visible à ses yeux, Clara se suspendit sur l'abîme; tout son corps se roidit dans l'extase , et l'ombre , par une attraction toute puissante , sembla se rapprocher ; ce n'est point une illu-

sion, un cœur bat contre son cœur ; une main serre sa main, des larmes se mêlent aux siennes ; cette ombi'e, ce n'est pas une ombre, c'est Wilton qui retrouve Clara et qui sera son époux.

Elle devait être heureuse sur la terre ou dans le ciel, car elle était aimée; mais ceux que 1 indifférence ou l'abandon frappe ici-bas n'ont rien à attendre du monde à venir. La mort continue leur désespoir , elles sont seules dans l'éternité comme elles l'ont été dans la vie.

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