QUENTIN DURWARD
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Ce qu'on demande à l'histoire lorsqu'on est jeune, ce ne sont point les secrets de la politique, les calculs de l'ambition, le retentissement des batailles ; ce qui attire comme à son insu le cœur qui s'éveille vers les annales du passé, ce sont les révélations intimes jetées çà et là dans les chroniques de tous les âges, sur les personnages célèbres dont le monde garde la renom-
mée. Le lecteur de quinze ans cherche avec avidité quelques pages d'amour parmi les pages sanglantes que l'histoire de tous les peuples déroule devant lui. Quelles sympathies peut-il avoir pour ces grandes ambitions évanouies, qui s'agitent encore dans la poudre des siècles éteints ? Que lui importe la fortune de César et d'Alexandre? que lui importera un jour celle de Napoléon? A quinze ans, ce qu'il faut au cœur, à l'imagination, à l'étude , c'est une étincelle d'amour qui embrase le foyer que nous cachons en nous. Qu'un nom de femme frappe le jeune lecteur, qu'un récit romanesque se trouve mêlé à la narration d'une guerre, croyez-moi, il s'arrêtera longtemps à ces souvenirs frères de ses impressions présentes. Il se dira : Ces grands hommes ont aimé comme je puis aimer aussi, et il aura plus d'enthousiasme pour leurs sentiments que pour les triomphes éclatants de leur \îe; car il sentii'a qu'il touche à eux par le
cœur , s'il ne peut y toucher par la célébrité. Plus tard, les pensées de l'orgueil étoufferont peut-être les besoins impérieux du sentiment; mais, dans la jeunesse, il n'est pas de cœur qui ne se soit écrié avec nous :
La gloire et l'avenir, qu'est-ce auprès de l'amour?
C'est ainsi que dans ces beaux livres que nous a laissés Walter Scott, et qui sont aussi de l'histoire, ce qui nous attire et nous charme, ce «ont surtout ses créations de femmes toujours si nobles et si vraies. Dans Quentin-Durward^ cette admirable chronique du temps de Louis XI, Isabelle de Croie et le jeune Écossais éveillent toute notre sollicitude ! Nous les suivons avec un intérêt fraternel. Au milieu des périls qui les menacent et des intrigues dont on veut les enlacer ; nous vivons de leurs impressions; nous aimons de leur amour; nous sen-
tons en nous comme un retentissement de la chaste passion qui remplit leur cœur, passion pure et souveraine à la fois, qui ne laissait dans leur âme aucune place pour ce qui n'était pas elle. Les intrigues cauteleuses de Louis XI, les sanglantes exécutions du Sanglier des ArdenneSj les fureurs de Charles-le-Téméraire, toutes ces trahisons, tout ce sang, tout ce bruit ne troublent point leurs cœurs qui se reposent, dans leur amour. Qu'il est naïf et vrai cet amour, quand il s'éveille dans cette hôtellerie où la jeune et belle comtesse de Croie \ient , sous les habits d'une servante, offrir des rafraîchissements à Louis XI ! Qu'il est riant sur les bords de la Loire, lorsque Quentin escorte et protège Isabelle fugitive ! Comme le sentiment ardent du jeune Écossais, comme la fraîche passion de la jeune fille frissonnent et se jouent sur les rives de ces eaux , sous les feuillages des peupliers, dans le parfum des prairies, dan$ les
beaux nuages qui glissent au ciel ! Comme ils sont heureux malgré les périls du voyage! Quel dévouement enthousiaste dans Quentin! Quelle énergique reconnaissance dans Isabelle ! . . . Elle donne avec entraînement son cœur à ce pauvre Écossais dont elle est aimée. Elle, la noble et riche héritière d'une partie de la Bourgogne, elle le préfère aux plus brillants seigneurs; elle le préfère à des princes, à un fils de France , au duc d'Orléans , qui sera Louis XII!...
Mais que de candeur, que d'innocence dans cet amour si profond ! Quel respect dans Quentin! Quelle retenue pudique dans Isabelle! Leurs paroles n'osent exprimer ce qu'ils éprouvent; c'est à peine si leur regard les a trahis; pourtant leurs âmes se sont instinctivement devinées. Heureux d'être ensemble, de contempler le même paysage, de partager les mêmes dan-
gers, d'entendre la voix l'on de l'autre, d'échanger leurs doux soins, ils attendent... Ils craindraient de déflorer leur bonheur en le complétant. Mais lorsqu'on les sépare, ils perdent la sécurité de leur amour, et cet amour devient plus violent; il doute non de lui-même, mais de la destinée. Aussi, quand il se retrouvent, leur passion, longtemps contenue, éclate et déborde, et leur âmes se confondent à jamais dans un premier baiser, baiser brûlant et furtif, ravi à travers la grille d'un cloître, baiser qui mêle leur vie en mêlant leur haleine, et qui infiltre dans le sein de la faible femme , le courage audacieux du guerrier.
La voilà cette touchante Isabelle , à la taille frêle , au beau cou de neige immaculé , à l'œil noir , fier et caressant : elle a revêtu son manteau d'hermine ; elle a posé sur les nattes de ses beaux cheveux sa couronne de comtesse j s'en-
veloppant modestement d'un long voile, elle s'avance fière et résolue devant les juges puissants qui l'interrogent ; elle résiste à Louis XI; elle résiste à*Charles-le-Téméraire, et ce qui est plus héroïque encore, elle résiste à l'amour royal et vrai du duc d'Orléans. Le baiser qu'elle a reçu de Quentin frissonne encore sur ses lèvres : cette femme ne s'appartient plus; ce baiser, c*est comme l 'incarnation de son amour, il lui dicte des paroles entraînantes. L'auditoire est ému : elle obtient la liberté du cloître , au lieu de l'esclavage de la vie qu'on voulait lui imposer. Courageuse et aimante , elle préfère le couvent au trône, le renoncement du monde au renoncement de son amour. Mais la force d ame dans les sentiments comme dans les actes, brise les obstacles : Isabelle a bravé la persécution pour se garder à son amant ; lui , bravera la mort pour obtenir la noble filîe , et la persécution et la mort seront vaincues par ces deux
âmes si énergiquement trempées. Ce ne sont pas les faibles qui savent aimer; ce sont les forts, et au courage est dû le bonheur...