LA RÉPONSE
Amor condusse noi ad una morte.
(Dante.)
-=- Pérez , vous reviendrez dans une heure chercher ma réponse.
Le fidèle serviteur s'incline ; mais en s' éloignant, il jette un regard douloureux sur Isabelle, un regard qui trahit une pensée d'effroi.
Elle ne le voit point , elle brise vivement le nœud de soie qui ferme la lettre qu'elle vient de
recevoir , et elle lit d'un œil ardent et avide , les paroles d'amour qui y sont tracées. Son cœur bat, elle est tremblante et pâle ; mais pourtant le sourire d'une joie céleste effleure ses lèvres ! Elle est aimée!... aimée, elle, faible et douce reine , enchaînée à un tyran grand inquisiteur ! aimée, elle, jeune fille fraîche et pure, livrée à un vieillard caduc et débauché 1 elle est aimée par celui qui remplissait ses rêves lorsqu'elle était en France , par celui que sa mère ellemême lui avait ordonné d'aimer; aimée par lui dont elle a gardé si longtemps sur son cœur le portrait d'émail entouré de pierreries ; aimée par don Carlos , qui fut son fiancé , qui devait être son époux! A cette dernière pensée , une larme poignante altère Texpression de bonheur répandue sur ses traits si beaux. La sombre figure de Philippe II lui apparaît. Elle n'est plus la jeune princesse de Valois se berçant de riantes illusions sur le sol de France ; elle est rede-
venue la reine d'Espagne , prisonnière dans le palais monacal de l'Escurial. Pauvre Isabella ! quand elle peutéchapper un instant à la soupçonneuse surveillance de Philippe II , elle se retire dans rhumble cellule o\i vous la voyez ; le beau ciel du Midi scintillant de nuages blancs et pourpres, vient se jouer à travers ces simples vitraux aux encadrements d'argent. La jeune reine préfère à son trône la ipodeste chaise de velours noir à clous d'or, sur laquelle elle est assise , et d'où son regard , plongeant dans la campagne , vient de voir passer don Carlos sur son cheval arabe. Qu'elle est belle ainsi dépouillée de ses ornements de reine, dans cette robe blanche qui se drape chastement autour de son corps ! C'est encore la vierge de France , rêvant d'amour et de volupté ; elle s'accoude à demi sur la table où elle écrit, elle respire les arômes de ces fleurs q«e Pérez vient de lui remettre , de ces fleurs que Carlos a cueillies pour elle , et
daDs lesquelles il a caché sa lettre ; elle rêve , l'illusion lui fait oublier le présent , elle espère ressaisir son bonheur perdu , et son ardente pensée s'eni^Te d'un amour impossible -. elle se rappelle ces jours ou. sa mère Catherine de "Médicis la conduisit aux frontières de France ; elle était heureuse et insouciante alors, elle folâtrait avec Marguerite sa sœur, Marguerite dont la vie aura toutes les agitations banales de l'intrigue, mais point de tourmente , point de passion profonde. Elle lui parlait de don Carlos, son fiancé, puis elle posait ses lèvres pures sur le portrait d'émail caché dans son sein ; mais un jour, ce portrait lui fut ravi par sa mère, le jour même où don Carlos devait se montrer h ses regards sous la tente royale dressée pour la recevoir. Isabella oublia la perte du médaillon ; que lui importait l'image, puisque la réalité allait lui apparaître ? Mais , ô surprise , en franchissant le seuil du pavillon , ce n'est point don
Carlos , ce jeune prince si beau et si chevaleresque, qu'elle aperçoit : un vieillard sévère , vêtu d'un habit sombre, au visage pâle et ridé , s'avance vers elle , et pose sa main froide dans la sienne. Isabella recule épouvantée, interrogeant sa mère du regard.
— Vous êtes reine d'Espagne , dit Catherine, avec son sourire cruel ; c'est mieux qu'infante !
Et elle enchaîna avec violence la main de la jeune princesse dans celle du vieux roi ; elle jeta dans la couche de Philippe II, froide encore de la mort de deux reines , la fiancée de don Carlos, la fiancée du fils de Philippe.
Longtemps ils s'étaient fuis, plongés dans un morne désespoir, longtemps don Carlos évita Isabella , mais leurs destinées étaient unies par la fatalité : un seul regard échangé entre eux , semblable au baiser de Francesca et de Paolo,