II
leur révéla toute la puissance de leur amour ; alors ils revinrent à la vie, à une vie de délire et de passion qui demandait impérieusement le bonheur , dût son ivresse s'éteindre dans la mort !
Ils s'étaient tout dit par ce regard ; Carlos avait compris qu'Isabella était à lui , et qu'ils devaient être réunis ici-bas ou dans la tombe. Que leur importe l'échafaud que dressera Philippe , ou le poison qui leur sera versé dans le secret du palais? Ils auront un jour d'extase et de volupté, une heure peut-être; si la mort interrompt leur félicité , elle ne les séparera point, et l'éternité leur restera pour s'aimer.
Carlos a chargé Pérez , son fidèle serviteur , son confident, son ami , de remettre une lettre à Isabella; cette lettre ne renferme qu'un mot : Fuyons! Isabella l'a compris, et elle lui répond :
« Oui , fuyons , malgré la honte qui me € poursuivra; fuyons, malgré ces mots flam- « boyants d'inceste et d'adultère que je voi^ « tracés partout et qui brûlent mes regards , « allons nous ensevelir dans les déserts de ce « nouveau monde découvert par Colomb. Le « ciel nous avait unis et le ciel nous pardon- « nera ; ou , s'il nous maudit, si la main de « Dieu nous arrête, si nous sommes plongés « dans l'enfer, l'enfer vaudra mieux que la « terre ; nous y serons réunis comme Francesca « et Paolo! Fuyons.»
La nuit tombe ; Pérez est venu chercher la réponse : il l'a placée dans son sein, il est sorti du palais par un corridor secret. Isabelle , penchée sur une fenêtre le suit du regard ; son sang brûle dans ses veines, une heure encore, puis le bonheur ou la mort !
Tout à coup elle entend un cri d'agonie ; des
torches brillent dans l'obscurité : elle distingue Pérez, Pérez baigné dans son sang, et que des hommes armés entourent. Parmi euxsedétachCy sur le fond sombre de l'atmosphère, le pâle yisage de Philippe II ; il ht une lettre à la lueur des torches; et cette lettre, c'est la réponse d'Isabella à Carlos !
ï^e lendemain, les grands d'Espagne, yêtus d'habits de deuil, allèrent au palais offrir des comphments de condoléance à Philippe II sur la mort de son fils. Don Carlos venait de mourir subitement.
La bière était encore déposée dans le caveau d'attente, lorsqu'un nouveau cercueil fut descendu dans les sépultures royales ; ces mots étaient gravés sur le couvercle :
Isabelle de France, reine d'Espagne.