YVANE
Les Russes affluaient à Paris sous la Restauration ; on eût dît que Tinvasion et les traités de 1815 leur avaient donné droit de cité. On citait surtout aux Tuileries, comme un modèle d'élégance et de politesse chevaleresque , le prince Liuskof , cousin par sa femme de l'empereur ISicolas, Il passait pour l'ami et le confident du czar, et on le soupçonnait d'être chargé
à PtJJs de quelque mission secrète. Le prince Linskof avait quarante ans; veuf depuis peu de sa princesse de sang impérial , il avait reporté toutes les ambitieuses espérances qu'il avait conçues de cette union sur l'unique enfant qui en était née. C'était une fille de quinze ans, nommée Yvane, une de ces frêles et blanches beautés du Nord, telles qu'Ossian en a chanté. Pour fortifier la santé délicate de la jeune princesse, on avait conseillé à son père l'air de la France. Le prince Linskof soumit cette ordonnance à son très puissant cousin, l'empereur de toutes les Russies, et, avec son adhésion, il se rendit à Paris où il tint bientôt une maison princière et mena une vie fort dissipée. Il ne pouvait garder près de lui Yvane , chaste enfant qui ne savait rien du monde , et qui, d'après les inductions de son cœur, le rêvait pur et beau. Il se sépara donc de sa fille, moins par pudeur que par ce sentiment de dignité vaniteuse, et
non morale , innée chez l'aristocratie. Yvane fut mise dans un couvent protégé par la cour, oti, d'après les ordres du prince Linskof, elle devait vivre dans l'isolement pour faire sentir aux autres élèves la supériorité de sonrang et de sa fortune. Yvane était belle; c'était une des plus nobles et des plus riches héritières de la Russie, et son père n'aspirait à rien moins qu'à l'unir un jour à l'un des neveux de l'empereur. Parfois même , dans ses jours d'ambition exubérante, il se disait qu'un des fils de son souverain pourrait bien devenir son gendre. Celle sur qui se concentraient tous ses rêves de puissance à venir avait une âme aimante et rêveuse que le bruit et l'éclat semblaient fatiguer. Quand son père lui parlait de ses désirs ambitieux, un sourire d'incrédulité effleurait ses lèvres, incrédulité volontaire, car elle ne croyait point à ce qu'elle ne désirait pas. De sa. mère, princesse russe nourrie de préjugés vaniteux, Yvane n'a-
vait que la beauté ; de son père, qu'un son de voix affectueux et vibrant, qui chez le prince Linskof était plutôt une expression d'exquise politesse qu'un écho du cœur. Nous recevons de nos parents la ressemblance physique , mais Dieu nous envoie une âme indépendante et neuve que les idées et les goûts de nos proches peuvent modifier, mais qui, à l'heure des passions, se montre telle que nous l'avons reçue de la nature. Yvane avait souvent vécu seule, comme les enfants des riches, et rien n'avait altéré la bonté de ses sentiments natifs. Toutes les réflexions , orgueilleusement fausses , que son père lui adressa ne purent l'empêcher de se lier aux jeunes filles qui l'entouraient. Par une attraction sympathique des âmes que l'on pourrait nommer Pélectricité morale, dès la première vue, une pauvre orpheline, nommée Clémence, atdra tout entière cette tendresse de femme à femme qu'Yvaue éprouvait le besoin
d'épancher sur ses compagnes. Clémence était la fille d'un vieux général mort à Waterloo, qui avait commencé la carrière des armes comme simple soldat; il était monté en grade durant les glorieuses campagnes de la République, et les victoires de Napoléon l'avaient poussé aux premiers rangs. Malgré ce qu'il devait à l'empereur, son âme, fortement trempée à la démocratie, avait toujours regretté qu'elle n'eût pu s'établir en France sur les bases solides des conquêtes au dehors et de la paix intérieure. Il aimait sa patrie plus qu'un seul homme, cet homme, fùt-il le plus grand de l'univers; il avait embrassé la cause des peuples, et il croyait, avec cette foi ai'dente qui fait le prosélytisme, à rétablissement de leurs droits dans l'avenir! Souvent le vieux général avait regretté de ne pas avoir un fils pour lui inculquer ces principes et pour lui enseigner à les traduire dans ses actes ; mais, du moins, il confiait à sa
fille ses nobles théories, car il pensait que les vérités morales sont accessibles à la femme comme à rhomm(?. Clémence recevait les grands principes politiques que lui révélait son père comme ces semences religieuses que, quoique enfant, on garde au fond de l'âme, qui s'y imprègnent à jamais et s'y développent plus tard. C'était seulement durant les rares intervalles d'une victoire aune autre que le noble militaire pouvait nourrir l'ardente intelligence de son enfant , de ce lait mâle et fécond des idées humanitaires auquel peu de femmes ont goûté. Mais on eût dit que cette interruption forcée des leçons du père les gravait plus fortement encore, sous le poids delà réflexion, dans l'âme delà jeune fille, et quand la mort du vieux général vint les susprendre à jamais, cette douleur, en altérant le cœur de Clémence y fit vibrer à la fois toutes les paroles d'enseignement que lui avait dites la voix si chère qu'elle n'entendrait
plus. Réveillées par le coup d'un malheur dont le souvenir ne s'effacerait point, ces paroles, sanctionnées par la mort, étaient désormais pour elle ineffaçables, comme les expressions d'un testament paternel.
La mère de Clémence ne survécut qu'un an à son mari. Restée sans fortune, elle songeait avec effroi à l'avenir de sa fille, et en mourant elle écrivit une lettre touchante à la marraine de Clémence, qui était une marquise de vieille roche.
Clémence fut placée par la marquise dans un couvent alors à la mode, pour se former aux arts d'agrément qu'elle ignorait. L'aptitude de son intelligence était universelle, et en peu d'années son instruction fut si complète qu'elle aurait pu professer elle-même l'enseignement. La marquise mourut presque subitement sans
rien laisser à l'orpheline. La supérieure du couvent, en lui apprenant cet événement , l'engagea à rester dans la communauté, à prendre le voile et à se rendre utile en partageant les travaux d'éducation. Clémence n'avait aucun penchant pour la vie du cloître, mais elle consentit à vivre au couvent comme une maîtresse d'étude qui remplacerait auprès des élèves les professeurs du dehors. La solitude n'avait pas étouffé dans son cœur les idées que son père y avait fait germer. Loin du contact du monde, où elle ne trouverait peut-être jamais sa place, elle se demandait comment elle, pauvre femme obscure et sans puissance, elle pourrait faire sa part de bien à l'humanité. Refoulant humblement dans son cœur toute espérance orgueilleuse de gloire éclatante, (?lle se dit qu'en enseignant ces jeunes filles confiées à ses soins, elle pourrait à son tour répandre dans leur àme les semences morales que son père avait mises
dans ia sienne. Remplacer les vanités de la naissance et des richesses par le noble orgueil des vertus et du talent , leur inspirer des sentiments éternellement vrais et justes au lieu des sentiments factices et viciés que le monde donne , leur foire aimer la liberté des nations sous la figure touchante de cette charité universelle prêchée par le Christ, et que la liberté peut seule faire pratiquer aux hommes; leur traduire ainsi, sous un symbole de foi et de paix, ce droit sacré des peuples opprimés qu'on présentait faussement à leur croyance comme une révolte envers Dieu ; ramener leurs âmes à l'état de pureté et d'honneur sans mélange, en les éclairant profondément sur les besoins de l'humanité et sur la mission consolatrice de la femme, n'était-ce pas préparer ces jeunes filles à devenir un jour de nobles mères dont les paroles seraient entendues par leurs enfants ? Parmi les jeunes cœurs que l'orpheline vou-
lait former, celui d'Yvane s'offrit à elle, triste et souffrant, ayant besoin de tendresse et d'appui, et d'une énergie protectrice qui la poussât à faire les grandes choses dont elle ayait l'instinct. Tout en Yvane annonçait une nature exquise^ mais délicate ; sa taille était petite et mince; son teint, blanc et diaphane, était rarement coloré ; ses grands yeux noirs brillaient d'un feu triste , elle rêvait toujours et semblait ne vivre qu'à demi.
Clémence , au contraire , était grande et forte , elle avait un front large , élevé , où siégeait l'intelligence et la volonté. Son œil bleu plein de fierté et d'éclat, comme celui d'une Gauloise antique, son visage tout empreint d'animation, et qu'entourait une abondante chevelure , tout en elle révélait la santé et la vigueur de l'âme; elle fut le complément d'Yvane. Bientôt leurs âmes se lièrent étroi-
tement ; celle de Clémence refléta les rêveries poétiques et tendres d'Yvane; celle de la princesse russe s'imprégnit des idées mâles et vraies de la fille du soldat de la République. Pour former Yvane aux manières du grand monde, le prince Linskof la faisait sortir chaque semaine , soit pour la conduire aux réceptions des Tuileries, soit pour la faire assister aux fêtes qu' il donnait chez lui. Elle obtint que son amie l'accompagnerait.
Le seul intérêt qu'éprouvât Clémence au milieu de ce monde qui lui était si souverainement étranger par les idées, c'était de veiller sur Tàme d'Yvane, d'en diriger les impressions, et de lui garder avec sollicitude ce sens droit et cette candeur touchante dont tous ses sentiments étaient empreints ; quant à Yvane , les fêtes lui paraissaient une obligation fatrgante au milieu de ce luxe et de ce bruit, rien
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ne parlait à son cœur. Les princes, les ambassadeurs, les officiers supérieurs de toutes les nations affluaient chez son père, et lui étaient tour à tour présentés; elle voyait en eux de brillants acteurs, d'udroits partners jouant la vertu et la probité, escamotant la morale et l'honneur, et ne sentant plus dans leur àme desséchée par Tégoïsme, ce besoin de faire le bien et de l'encourager quTvane regardait désormais comme le but que l'homme devait s'assigner dans la vie.
Elle disait à Clémence t
— J'ai besoin d'aimer; mais puis- je aimer ces êtres sans entrailles qu'on appelle les grands de la terre, qui travaillent pour eux et jamais pour leurs frères, qui aiment avec é^oisme et non pas avec dévouement ? Clémence, vous avez jeté dans mon àme des idées
justes et fières, et le monde que je vois n'est pas à leur niveau !
— Pour trouver de ces âmes vigoureusement trempées à la vertu, répondit Clémence, de ces âmes qui s'attacheront la vôtre si douce et si vraie, comme Dieu s'attache les anges, Yvane, ne cherchez pas parmi les heureux, les heureux ne savent pas aimer, les heureux ne savent pas compatir à ceux qui souffrent , ils sont dégradés dans leur prospérité.
Et cela est vrai, dans les individus comme dans les peuples; presque toujours un peuple opprimé est moralement plus grand qu'un peuple oppresseur!
— La Grèce, expirant sous les pieds de la Turquie, était plus belle que sa barbare dominatrice. L'Irlande, pauvre et persécutée, est
plus touchante et plus sainte que l'Angleterre dans sa matérielle splendeur. L'Italie, morcelée et esclave, est plus imposante que T Autriche. La Pologne, saignante sous les fers de la Russie, a plus de vie morale que le colosse inerte qui la comprime. Galvanisée par l'or de la tyrannie, la Russie semble vivre, mais sa vie est éteinte au cœur. La vie d'un peuple, c'est la liberté I La Russie, c'est une femme froide et fardée, jeune sans fraicheur, vieille sans rides, qui n'a jamais rien senti ! qui n'a jamais rien aimé ! Servile à ses maîtres comme une esclave de l'Orient, elle aime à voir asservir ses sœurs les nations, et se montre jalouse de leur liberté comme d'une beauté qu'elle n'a pas. La Pologne, c'est une femme chaste et guerrière, amaigrie par la misère et les nobles passions ; sur le grabat de douleur où on la tient couchée, elle lève encore^ sa tête pleine de vie et de fierté mâle. C'est une vierge de Sion esclave à Baby-
lone. Les héros la prendraient pour épouse dans son dénùment, et repousseraient du pied l'opulente suzeraine qui Tenserre dans ses fers.
Clémence s'abandonnait à son enthousiasme, Yvane pressait ses mains dans les siennes et l'écoutait en silence. Tout à coup sa tête baignée de larmes s'affaissa sur le sein de son amie.
— Ah! pourquoi, s'écria- t-elle, suis-je une fille de cette femme sans cœur ?
Qémence comprit le cri de cette douleur.
— L'âme n'a pas de patrie, ditr^lle, Yvane, votre pays sera celui de vos sympathies.
Elles parlaient ainsi au milieu d'une fête
donnée par le prince Linskof : elles s'étaient retirées à l'écart dans un délicieux cabinet chinois meublé con amore. Le bruit des danses et des voix venait jusqu'à elles, et leur rappelait cette foule qu'elles avaient fui. Quand elles se levèrent, elles aperçurent debout sur le seuil de la porte du cabinet deux jeunes hommes qui semblaient les contempler , étaient-ils là depuis longtemps? avaient ils qntendu leur conversation ? Ils vinrent les prier à danser ; elles avaient pris leurs bras poiu* traverser les salons, quand le prince Linskof les appela vivement.
— Ah ! ah ! leur dit-il, les comtes Nieski ont su découvrir les belles rêveuses! Ce sont de nobles Polonais; j'ai connu leur père, je lai même protégé, et je n'ai pu refuser de les recevoir ici ; mais on m'écrit de Russie de les surveiller ; ils sont de toutes les réunions libé-
raies. Je voudrais savoir au juste quels sont leurs projets; vous pouiTez les pénétrer mieux que moi, car on n'a pas de secret pour les dames.
Il dit cela d'un ton de légèreté dégagée qui ressemblait à de la bonhomie ; il trouvait tout simple d'espionner les Polonais qui voyageaient en France.
Clémence et Yvane comprirent la pensée du prince, et elles se dirent d'un regard qu'elles n'y souscriraient pas. L'orchestre donna le signal, et les jeunes Polonais présentèrent leur main aux deux amies. Celui qui dansait avec Yvane se nommait Raphaël, il était d'une beauté remarquable, mais toute empreinte de tristesse rêveuse , on voyait qu'il soutirait par l'àme, et qu'il portait le poids, non des douleurs personnelles, mais des misères de sa pa^
trie. Tout ce qu'il disait rappelait cette terre opprimée, il parlait à Yvane des souffrances de la Pologne comme de celles d'une mère.
— Ma confiance vous étonne, lui dit-il, mais pourquoi vous cacher plus longtemps ce qui me fait croire en vous. J'ai entendu votre amie vous parler de la Pologne, j'ai vu vos larmes et j'ai compris que vous étiez par l'àme une de nos sœurs.
Yvane lui serra involontairement la main, et de ce moment leurs cœurs furent mêlés.
Le frère de Raphaël disait à Clémence :
— Vous êtes une noble femme ! j'ai deviné votre mission, vous fortifiez l'intelligence de cette faible enfant , c'est |digne et beau ce que vous faites ! Ah ! je voudrais vous voir et me
nourrir de vos conseils comme s'en nourrit votre amie ; car il est des jours où je suis abattu, où je doute du réveil de ma patrie. Nous sommes venus en France pour chercher des espérances , mais l'heure de leur réalisation sonnera-t-elle jamais ?
— Vous saurez la hâter , répondit Clémence; il est des hommes qui résument un peuple ; vous, fier, audacieux, plein d'ardeur à la lutte, vous me faites comprendre ce que valent vos frères. Votre nom ? continua-t-elle , pour que je puisse vous nommer à Dieu en priant pour votre cause.
— Stanislas , dit le jeune homme ; mais je vous reverrai, ne m'ôtez pas cette espérance!
— Cette espérance est la mienne , dit avec simplicité Clémence ; peut-être serons-nous nécessaires l'un à l'autre.
Stanislas avait une beauté mâle , expression de son caractère , qui était à celle de son frère ce qu'est la force à la grâce. L'un personnifiait la poésie de la Pologne , l'autre son audace guerrière. Par une spontanéité que la conformité de sentimentset de principes fait naitre toujours, ces quatre cœurs se comprirent au premier contact et s'unirent invinciblement; Yvane et Raphaël , Clémence et Stanislas ne parlèrent pas d'amour , et pourtant en se séparant ils comprirent qu'ils s'aimaient; ils se revirent, et leur tendresse déborda. Le prince Linskof ne les soupçonna point, x^^bsorbé par les plaisirs et par les préoccupations politiques, il n'entendait rien aux mystères du cœur , si différents des arcanes de la diplomatie ; souvent les deux frères venaient auprès des deux amies à l'heure où le prince Linskof allait aux Tuileries.
Un soir Stanislas et Raphaël dirent aux jeunes filles :
— Nous partons, nos frères nous appellent. Adieu! l'amour nous réunira dans des temps meilleurs !
Ils se fiancèrent devant Dieu , ils échangèrent des gages d'amour, et jurèrent qu'aucune volonté humaine ne pourrait les désunir.
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La révolution de ^850 venait d'éclater en France, et au signal de cette nation fraternelle la Pologne tressaillit et se leva. Stanislas et Raphaël furent les premiers à prendre les armes.
Le czar rappela par un ukase tous les Russes qui se trouvaient en France. Le prince Linskof obéit avec l'empressement d'un courtisan»; Clé-
menée suivit Yvane ; quitter la France ne lui sembla pas un exil. Une autre patrie, pensaitelle, l'attendait là-bas. Stanislas et Raphaël travaillaient à sa délivrance.
En arrivant en Allemagne, le prince Linskof reçut des dépêches de son souverain qui lui ordonnait de se rendre dans un château qu'il avait en Pologne, et de comprimer les mouvements des rebellesavantquilseussentprisl'extension d'une véritable guerre. Le manoir que fut habiter le prince était une ancienne forteresse imprenable , et ses murs , brunis par les siècles , lui parurent un asile plein de sécurité pour Yvane , même en cas d'une conflagration générale de la Pologne.
Ce vieux château était triplement défendu , d'abord par une muraille au pied de laquelle on avait creusé des fossés profonds , puis par une
ceinture de forêt qui croissait à l'entour et cou- Yrait le coteau où s'élevaient les bâtiments , puis enfin par une rivière fougueuse qui formait une presqu'île autour des bois et en protégeait les approches. Du côté qui tenaitàla terre se dressait un rocher à pic uni comme un mur de citadelle, et dominé par un fort qui en défendait l'escalade.
Des flancs de cet aride rocher s'élançait une source féconde et bruyante qui , traversant violemment le bois , se jetait avec fracas dans la rivière en forme d'arc-en-ciel ; les eaux soulevées par la chute montaient en cascade jusqu'au ciel , retombaient en écume , et s'engoufl'raient en tourbillonnant dans les abîmes creusés par leurs chocs. C'était un spectacle à la fois effrayant et sublime que celui de la jonction de ces sources , dont l'une semblait se précipiter du ciel et l'autre s'élever vers elle des entrailles de la terre.
Le jour où le prince Linskof arriva dans le donjon , ses intendants voulurent fêter son installation en réunissant sur la plage de la rivière les habitants des chaumières voisines. Pour les attirer on étala sur le sable plusieurs barriques de vin ; quelques soldats russes veillaient à leur distribution, des paysans cédant à la crainte venaient tristement prendre part à ce simulacre de réjouissance ; ils venaient là avec des pensées sinistres; ce n'était plus du vin, ce n étaient plus des jeux qu'il fallait à ces hommes , c'était le sang de leurs oppresseurs , c'était la liberté de leur pays.
Bientôt la Pologne fut en armes. Le prince Linskof se mit en campagne à la tête d'une partie des troupes russes , et laissa Yvane et son amie dans la citadelle , qui avait une nombreuse garnison. On sait la guerre de la Pologne, on sait l'héroïque défense de cette nation martyre;
parfois Dieu sembla faire triompher la cause des justes, et avant de succomber ils eurent des heures de victoire.
Un jour Yvane et Clémence étaient assises sur les hauteurs des bois qui entouraient la citadelle , elles voyaient défiler au loin de l'autre côté de la rivière quelques bandes polonaises qui venaient de battre complètement un peloton de Russes. La petite troupe victorieuse s'arrêta au bord de la rivière ; uu homme s'en détacha ;
il soutenait un blessé dans ses bras , il s'assit sur le rivage , puisa de Feau dans sa main , et en lava le sang qui coulait de sa poitrine. Yvane et Clémence ne pouvaient voir bien distinctement ce que faisait, cet homme, mais par un instinct de sensibilité elles le devinèrent.
— Pourquoi suis-je ici? dit Clémence; ma place est parmi ceux qui souffrent ! Ce ne sont point des guerriers qui doivent soigner les blessés, ce sont les femmes. Yvane. laisse-moi partir ! Dieu qui m'inspire me dit que nous nous reverrons. Je te ramènerai Raphaël.
— Raphaël! s'écria vivement Yvane en sortant d'une contemplation extatique.
Vois-tu, là-bas, continua- t-elle, cette ombre sur le rivage, ce blessé qui se meurt ; c'est Raphaël, et celui qui le secourt, c'est Stanislas !
Va, la vue du cœur rie me trompe pas ! Tu veux partir, disais-tu, eh bien! partons, je suis prête.
Clémence regarda de nouveau sur l'autre bord , et comme si une illumination soudaine eût éclairé le rivage :
— Oui, ce sont eux , répéta-t-elle, ils se tournent vers nous ! Nous voient-ils ? Ah ! volons , et que Dieu me pardonne de te ravir à ton père. En cet instant toutes les armées de la Russie n'auraient pu arrêter ces deux femmes.
Il y avait dans les fondements de la citadelle de vastes souterrains qui aboutissaient par une issue à un pavillon qui s'ouvrait à fleur d'eau sur la rivière. La chute d'eau que nous avons décrite jetait bruyamment son écume jusqu'à la base de cette fragile bâtisse , où un bateau était amarré pour le service du donjon. Un ba-
— lie —
telier russe le gardait nuit et jour. Yvane et Qémence furent à lui.
— Vois-tu là-bas, surla rive, lui dirent-elles, ces deux hommes qui tendent leurs bras vers nous ? Ce sont deux de nos frères blessés , conduis-nous vers eux , nous les ramènerons à la citadelle pour recevoir des soins.
Le batelier hésitait.
— Je le veux, dit Yvane avec énergie; je suis la fille de ton maître , obéis !
Le Russe courba la tête , et démarrant le bateau oh. Clémence et son amie s'étaient assises , il le lança d'un bras vigoureux sur la rivière. Le jour baissait ; quand ils eurent gagne l'autre rive la nuit était venue.
— Debarque-nous à l'écart , dit Qémence ; et garde le bateau jusqu'à notre retour.
Elles se précipitèrent sur la plage, dans la
direction on elles avaient cru voir Stanislas et , Raphaël. Un homme vint à elles.
— Est-ce vous ? murmura-t-il , vous nous avez donc vus ! Oh! nous ne l'espérions pas !
— Notre amour vous a devinés , dit Yvane ; mais où est Raphaël ? Je sais qu'il se meurt, je l'ai senti à la défaillance de mon cœur.
— Il a été blessé dans le combat.
Yvane ne Técoutait pas ; elle était accourue auprès de Raphaël, elle soulevait dans ses mains sa tête qui s'était affaissée ; elle couvrait de baisers son front pâle et moite, elle lui disait de ces mots de l'âme qui rappellent à la vie. Raphaël entr' ouvrit les yeux , et aux dernières lueurs du crépuscule, il reconnut cette blanche apparition ; il fut sans force pour exprimer son bonheur, il ne put que verser des larmes.
— Raphaël, lui disait-elle, c'est moi ! reviens à la vie ! Si tu meurs, je mourrai ! le fer qui t'a frappé m'a atteinte au cœur! Raphaël, parlemoi, si tu veux que je vive , dis-moi que tu vi-
vras!
— Yvane, dit-il faiblement, tu es là, ce n'est pas un rêve ! c'est bien toi ! Oh! ne crains pas que mon âme te quitte ! ma blessure n'est pas mortelle ; je mourrais de ne pas te voir I
Yvane s'était assise auprès de lui , leurs larmes et leurs baisers se mêlaient, et le blessé recouvrait des forces. Stanislas et Clémence vinrent à eux , ils opposèrent leur tendresse héroïque à leur faiblesse touchante.
— L'heure de la retraite, est venue , dit Stanislas d'une voix grave ; notre troupe nous attend, parlons. J« t'emporterai dans mes bras,
je te déposerai dans une chaumière. Les femmes de nos frères te donneront des soins, et tu guériras pour reprendre les armes. La patrie a besoin de tous ses enfants î Yarsovie nous attend ! continua-t-il ; je vais y conduire mes soldats. Clémence nous suit, c'est une de nos sœurs qui vient partager nos périls et soulager nos misères.
— Raphaël, s'écria Yvane ; il parle de partir, de partir sans moi ! l' entends-tu ? Il ne sait donc pas que ta vie tient à la mienne ? Fuyons ensemble ! Je suis forte , je te soutiendrai , et si nous ne pouvons les suivre , nous nous arrêterons ensemble pour mourir !
— Ma sœur, dit Stanislas avec un accent de bonté touchante ; je ne puis vous ravir à votre père tant que les armes ne sont pas déposées. Ma sœur, nous ne voulons combattre que loya-
lement, et votre fuite avec nous serait une trahison!
— Eh bien ! qu'il reste alors, qu'il s'enferme avec moi dans cette citadelle. Je le rappellerai à la vie, je le cacherai à tous les yeux , et quand vous aurez délivré la Pologne, nous reviendrons ensemble parmi vous.
— Yvane, c'est la mort de Raphaël que vous me demandez. Vos serviteurs deviendront ses bourreaux! Votre père...
— Mon père est absent, j'exerce sa souveraineté ; puis , personne ne le verra vous dis-je. Non, il ne mourra pas seul dans quelque champ abandonné ; vous ne nous séparerez plus ! Nous vous suivrons ! où je l'emmène ; décidez , mon frère?
Stanislas paraissait ébranlé.
— Ainsi, s'il revient à la vie, dit-il, il s'oubliera dans la mollesse au milieu de nos ennemis. Raphaël, entends-tu ce qu'on demande de toi?
— J'entends que tu doutes de mon honneur et de celui d'Yvane, dit tristement le blessé. Puis , comme si cette émotion l'eût abattu , il perdit entièrement connaissance.
— Vous le tuez! fit violemment Yvane ; partez ! laissez-le à mes soins ; allez combattre et vivre, vous que la nature a fait forts , et laisseznous aimer et mourir.
Clémence prit la main de Stanislas,
— Votre frère est mourant, lui dit-elle ; où pourra-t-il trouver un asile dans ce pays dévasté parla guerre. Laissez faire Yvane, l'amour a l'instinct de toute prudence et de tout honneur, elle
mourrait pour lui sauver la vie , elle mourrait aussi plutôt que de l'avilir.
Elle comprit que Stanislas avait consenti , et avant que Raphaël revînt à la vie elle le dépouilla de son uniforme d'officier polonais, qu'elle revêtit elle-même , et elle le couvrit de ses habits de femme.
— Maintenant , Yvane , que le ciel veille sur vous et qu'il nous réunisse un jour !
Les deux amies mêlèrent leurs larmes , puis se raffermissant tout à coup :
— Clémence, dit Yvane, tu viens de me donner de la force. Elle souleva le blessé dans ses bras, et l'entraînant vers le rivage :
— Adieu I adieu ! leur dit-elle, comme voulant s'arracher à des émotions trop fortes.
— Je reviendrai, dit Clémence; quelle que
soit l'issue de la guerre, si la mort ne me frappe point, tu me reverras ici!
Ce furent ses dernières paroles. Avant que Raphaël eût recouvré ses sens , Yvane l'avait placé dans le bateau, et comme il s'éloignait du rivage , elle vit deux bras qui s'étendaient vers eux pour les bénir.
— Ils n'ont pas voulu nous suivre, dit-elle au batelier, ils ont craint quelque trahison , nous avons pansé leurs blessures et les avons laissés sur la plage, et maintenant fais force de rames, car la femme qui est avec moi est malade.
Raphaël reposait sur son sein, il sommeillait faiblement, quand la barque toucha au pavillon, Yvane le souleva à demi ; puis éclairant une torche , elle franchit l'issue des souterrains, et regagna par un escalier secret l'appartement
qu'elle habitait avec Clémence. Elle déposa Raphaël sur la couche de son amie , elle pansa sa blessure ; elle le soutint dans ses bras avec la sainte pudeur d'une sœur de charité; car le véritable amour, comme la religion, nous revêt d'innocence.
Raphaël avait repris ses sens, ses regards bénissaient Yvane , et sur son pâle visage passait comme le rayonnement d'un indicible bonheur. Quand elle le vit calme, elle s'éloigna. Pour étouffer tout soupçon elle dit à ses femmes que son amie était souffrante, et qu'elle-même, fatiguée d'une promenade dans les bois, allait se retirer.
Qu'elles furent chastes et passionnées les heures d'amour qu'ils passèrent ensemble ! Avec les sentiments ineffables d'une sœur, avec l'ardeur dévouée d'une mère , Yvane veillait au
chevet de Raphaël et l' entourait de ses soins; sa tendresse ingénieuse suppléait à la science des hommes de l'art qu'elle ne pouvait appeler ; son amour immense s'abaissait à tous les services de la domesticité. Souvent assise au bord de son lit, elle prenait la main de son ami dans les siennes, et la caressant comme celle d'un enfant, elle la portait à ses lèvres pures et y déposait un baiser. Enivré par sa beauté et par sa candeur, alors Raphaël, qui revenait à la vie, l'attirait sur son sein et lui disait:
— Sois à moi, Yvane ! Tu es belle à me faire oublier ma patrie ! Yvane , soyons heureux et mourons après! Mais qu'ai-je dit? je puiserais dans cette ivresse les forces qui me manquen t pour reprendre les armes ! Nos vies mêlées doubleront la mienne ! Yvane , c'est mon bonheur et ma régénération que je te demande. Et il couvrait de son souffle brûlant le sein agité de la
jeune fille ; frissonnante, elle lui échappait alors, et, s'agenouillant , elle appelait Dieu à son aide pour résister à son amour ; ces combats étaient enchaînés par des craintes funèbres. Yvane, souveraine dans le château , pouvait bien , en l'absence de son père, dérober à tous les regards celui qu'elle aimait; on n'aurait pas osé chercher à pénétrer le mystère dont elle s'environnait ; mais on faisait à ce sujet mille conjectures.
Pourquoi Clémence ne reparaissait-elle pas ? pourquoi, si elle était malade, nulle femme n'était-elle appelée pour la soigner. Le batelier avait dit la promenade mystérieuse des deux amies, et ces renseignements augmentaient les soupçons.
Le souvenir des malheurs de sa patrie et la pureté d'Yvane sanctifiaient l'amour de Raphaël , à mesure qu'il recouvrait des forces, son âme aussi se raffermissait, et il repoussait l'énervement de l'amour qui fait oublier le devoir. Un jour il dit à Yvane :
— Je dois partir, nos frères m'attendent, je veux partager leur lutte.
Mais l'heure de la défense était passée. La Pologne se mourait sous la main de ses bourreaux I Yvane avait appris les triomphes des Russes, elle les avait cachés à Raphaël. Bientôt on lui dit que l'armée moscovite était sous les murs de Varsovie. Par un pressentiment secret, ce jourlà Raphaël voulait quitter la citadelle ; les douces paroles d' Yvane ne pouvaient le retenir ; il bondissait comme un lion dans sa cage, il sentait l'odeur du carnage. Peu de jours après, la fuite devint impossible.
Les canons de la citadelle annoncèrent à Yvane et à son amant la mort de la Pologne. Le prince Linskof allait arriver. Yvane se jeta dans les bras de Raphaël.
— Partons , dit-elle , et si la fuite est impossible , mourons ensemble!
Elle rentraîna dans les souterrains ; ils par-
vinrent au pavillon qui s'ouvrait sur la rivière , mais le bateau n'était plus à l'amarrage; tout espoir de s'échapper sans être vus s'évanouit. Yvane montra à Raphaël le gouffre qui tourbillonnait à leurs pieds.
— Veux-tu , dit -elle , que nous cherchions notre délivrance dans cet abîme ? Un pressentiment me dit que notre union ne s'accomplira qu'au ciel I
Raphaël la regarda avec ivresse et égarement.
— Non , tu es trop jeune , trop belle pour mourir ! Ton amour me fait tenir à la vie ! Rattachons-nous jusqu'à la dernière heure à toute lueur d'espoir !
— Clémence peut revenir , dit Yvane que la voix de Raphaël relevait de son abattement.
Espérons encore , reste caché dans les souterrains-, si tu dois mourir , tu ne mourras pas seul.
Des bruits de ftmfares se firent entendre ; ils annonçaient l'arrivée du prince. Après un de ces embrassements où se résume la \ie , Yvane s'arracha des bras de son amant.
Le prince Linskof arrivait soucieux ; chargé par son souverain d'exercer la haute justice sur les chefs du peuple qu'on venait de massacrer , il avait vu avec rage quelques-ims des plus redoutables lui échapper. De ce nombre étaient les jeunes comtes Nieski; Tainé,- disait-on, avait gagné la France ; l'autre se cachait dans le pays, et par l'ordre du prince des soldats étaient à sa poursuite. Pour stimuler leur zèle, sa tête avait été mise à prix. Après quelques caresses paternelles, le prince entretint
Yvane de ses préoccupations. Bil entendant nommer Raphaël et son frère , en comprenant que celui quelle aimait était voué à la mort, elle s'évanouit. Son père fut frappé de cette impression soudaine , et ce qu'il apprit de la mystérieuse conduite de sa fille durant son absence augmenta ses soupçons. Il donna des ordres pour qu'on poursuivît plus activement le proscrit , car il ne doutait pas qu'il ne fût errant dans les environs.
Lorsqu'Yvane revint à elle au milieu de la nuit , son esprit était en délire , elle eût voulu aller rejoindre son amant , mais elle craignait de hâter sa mort en voulant la partager. Torturée par d'horribles visions , elle appuyait sa tête brûlante contre le balcon de pierre de sa fenêtre , elle attendait avec anxiété que l'aube blanchît au ciel. Ses rayons venaient de percer les ténèbres , quand un léger coup frappé à sa porte
la fit tressailjHr. Elleouvrit en tremblant , et vit une femme couverte du costume que portaient les paysannes du pays. Que voulait cette femme? Cette femme était arrivée avant le jour à une chaumière dépendante du château, où on blanchissait le linge; elle avait dit à la jeune fille occupée à le ranger en ballots :
— Je sais que tu vas à la citadelle , donnemoi la moifié de ta charge, et prends cet anneau.
La jeune paysanne n'hésita pas.
— Partons , dit l'inconnue, et elles se mirent en route. Les gardes du donjon les laissèrent passer. Quand elles eurent traversé les cours extérieures , elles arrivèrent sous une sorte de vestibule d'architecture bizarre entouré de colonnes d'ordre composite; au milieu s'ouvrait une large porte dont l'entablement richement
sculpté était soutenu par deux cariatides à tête de vieillards; Tescalier aboutissait à cette large issue, et se déployait en montant large et majes'tueux, sous plusieurs voûtes habilement élancées. Arrivées aux premières marches, Tinconnue se retourne vivement vers la jeune paysanne.
— Agenouille- toi , et prie , dit-elle d'un ton d'autorité; c'est l'heure où Tàme doit s'élever à Dieu.
Et comme si cette voix l'avait maîtrisée , la jeunafille s'appuya sur son ballot et se mit en prières. Alors l'autre femme franchit l'escalier et vint frapper à la porte d'Yvane.
— Clémence? dit avec un cri étouffé l'infortunée.
—7 Hâtons nous, Yvane ; si Raphaël vit, nous
pouvons le sauver ! Pas une minute d'hésitation ! Une barque vous attend près de la chute d'eau, franchissez les souterrains; venez! j'ai de forts rameurs ! Adieu ! Et sans attendre de réponse, elle s'éloigna rapidement. Yvane se précipite. Elle ne voit point en passant les gardes qu'elle heurte et qui suivent ses pas ; elle se plonge dans les souterrains , elle appelle faiblement Raphaël, et Raphaël a répondu. Ils sont dans les bras l'un de l'autre , ils touchent à l'issue du pavillon qui s'ouvre sur la rivière; tout à coup des torches brillent dans l'obscurité , des soldats accourent , le prince est au milieu d'eux. Yvane se place devant Raphaël et le couvre de son corps.
Cet homnie est le comte Nieski , dit Linskof d'une voix mordante , cette homme est traître à la Russie ; condamné par le czar , il faut qu'il lûeure l
— Cet homme est le défenseur de sa patrie dit Yvane avec un accent énergique ; cet homme est sacré par le malheur ! cet homme est mon fiancé ! Si vous le tuez , je me tue !
— Soldats , emportez la princesse , et faites feu , dit sonorement Linskof .
Mais avant cpi'on eût mis la main sur elle , Yvane, enlaçant fortement Raphaël, s'élança sur le parapet du pavillon. L'abîme criait à leurs pieds.
— Je savais bien , dit-elle , que ce gouffre devait être notre lit nuptial. Et soudain la chute de leurs corps fit une trouée au milieu de la blanche écume, qui se referma et s'étendit sur «ux comme un linceul.