‹ Folles et saintes (volume 2)Chapitre 8 sur 14 · MADAME DE LA VALLIERE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA VALLIERE

Au milieu de la plus brillante des fêtes du règne de Louis XIV, lors du célèbre carrousel de ^1662, où se montrèrent à la tête de leurs élégants quadrilles de Romains, de Persans et d'Indiens, le roi et les princes du sang, sous les yeux de trois reines et de leur cour tout éclatante de beauté, de jeunesse et de parure, quelques-uns des courtisans les plus habiles ?t les

plus attentifs, peut-être MM. de Dangeau et de Benserade, observèrent que le roi, dont la grâce et la beauté l'emportaient sur tous, disent les Mémoires du temps, semblait presque indifférent à l'admiration et à l'enthousiasme qu'il excitait de toutes parts. Ses yeux distraits revenaient toujours se fixer sur la tribune où étaient assises la reine d'Angleterre et sa fille, dont l'esprit et l'enjouement avaient, disait-on alors, captivé le cœur du roi. Or, derrière celte gracieuse et spirituelle Henriette d'Angleterre , qu'attendait sitôt la touchante et sublime oraison funèbre de Bossuet, se tenait modestement debout une jeune fille de dix-huit ans. Elle était belle, mais plus gracieuse encore que belle. Ses blonds cheveux entourant son visage, comme c'était la mode alors, lui donnaient un air enfantin et virginal ; ses yeux bleus, vifs et purs, s'attachaient à chaque pas du monarque, et chaque fois qu'elle rencontrait ses regards

une vive rougeur colorait le front de la jeune fille.

La nuit vint. Les illuminations succédèrent aux danses; elles étaient emblématiques, suivant le goût du siècle -. la plus éclatante figurait un soleil, image du grand roi, avec cette devise :

Nec phiribus impar,

et à côté , comme pour faire contraste , on voyait une rose blanche à demi-entr'ouverte, avec ces mots, qui brillaient à l'entour en lettres du feu :

Quanto si mostra men, tanto èpiù bella.

Quand les jeux furent finis, Louis XIV s'avança près de l'estrade où étaient les reines, les salua avec grâce, puis toutes les dames se

levèrent pour regagner le palais. La jeune fille dont nous avons parlé était demoiselle d'honneur de Madame ; elle la suivit ; on s'apercevait à sa démarche qu'elle boitait légèrement. Le roi profita d'un instant d'isolement pour s'approcher d'elle, il lui dit à voix basse quelques paroles. Le regard de la jeune fille étincela alors d'un indicible bonheur ; mais il n'y avait pas d'orgueil dans son triomphe. Cette femme était mademoiselle de La Vallière ; l'emblème de la rose était le sien; cette fête royale se donnait pour elle.

Louise-Françoise de La Baume -Le Blanc de La Vallière était née à Tours le 6 août ^ G44 ; elle était fille de Laurent de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, gouverneur d'Amboise , et de Françoise Le Prévôt. Sa mère, devenue veuve, s'était remariée à M. de Saint-Remi, premier maitre-dhôtel de Gaston,

duc d'Orléans. La jeune Louise fut élevée à la cour de ce prince. Elle était encore enfant, et déjà l'on découvrait en elle le germe de cette sensibilité profonde qui devait causer ses faiblesses, et rendre sa vie orageuse.

Un des premiers jnalheurs de mademoiselle de La Vallière fut d'être nommée, à dix-sept ans, (I6G4), fille d'honneur d'Henrietle d'Angleterre, femme de Monsieur : à cet âge où l'àme a besoin d'un guide, elle se trouva séparée de sa mère, et jetée tout à coup au milieu d'une cour frivole, et, disons-le, corrompue.

Louis, dont l'àme jeune et ardente avait d'abord conçu une violente passion pour une des nièces de Mazarin, aima successivement plusieurs de ces femmes brillantes d'esprit et de beauté qui se pressaient à sa cour. Depuis le mariage de son frère, il paraissait s'intéresser vi-

vement à sa jeune belle-sœur (Henriette d'Angleterre), et il venait assidûment à son cercle. C'est là qu'il vit pour la première fois mademoiselle de La Vallière. Sans doute cette jeune fille dont l'àme tendre et rêveuse était faite pour la solitude , dut se trouver déplacée au milieu de ces femmes, qui toutes avaient un but de galanterie ou d'ambition à poursuivre ; elle arrivait là, simple enfant, ignorant tout, s'ignorant ellemême, d'abord éblouie par tant de luxe et d'éclat, puis attristée de son isolement au milieu d'une foule brillante et dorée, aux passions de laquelle elle était étrangère. Les charmes de mademoiselle de La Vallière attiraient sur elle les regards ; on aimait sa modestie comme un contraste piquant à côté de la vanité des autres femmes. Ces témoignages de bienveillance lui firent espérer de^ rencontrer ce qu'elle désirait si ardemment, une âme qui sympathisât avec la sienne, un appui, un protecteur; mais elle ne

larda pas à être détrompée d'une manière bien douloureuse. Le surintendant Fouquet était un de ceux qui avaient paru s'intéresser à elle. Bientôt il osa lui traduire ce qu'elle avait pris pour de l'amitié, par une proposition qu'elle entendit avec stupeur et repoussa avec indignation. Il en fut puni trop cruellement peutêtre.

Pourtant l'àme si tendre de mademoiselle de La Vallière avait besoin de s'attacher, et cette épreuve humiliante ne lui enleva pas l'espérance d'être aimée par un cœur digne d'elle. Elle pouvait se donner , mais non se vendre. Louis XIV avait remarqué sa beauté, et lui adressait toujours, lorsqu'il venait au cercle de Madame , des paroles pleines de bonté. Ces attentions du roi éveillèrent en elle un sentiment de reconnaissance exaltée qui tenait pr<3sque de ce qu'elle éprouvait pour Dieu. Louise de La

Vallière, élevée par ses parents dans une espèce de culte pour la royauté , dut être enivrée de bonheur de se sentir protégée par Louis ; car c'est d'abord un protecteur qu'elle avait cru rencontrer, et quand l'amant se montra, quand la passion terrestre se fit jour à travers les chastes rêveries de la jeune fille, il n'était plus temps : elle lui avait donné toute son âme, elle lui donna son honneur, non sans remords; mais son amour fut irrésistible comme la fatalité. Elle s'y abandonna sans réserve, avec dévouement et bonheur. Tous les Mémoires du temps nous apprennent combien elle était touchante dans sa passion. Uniquement dominée par son amour, elle se plaisait dans la solitude, elle voulait voir son amant ou penser à lui, sans être distraite par les splendeurs de la cour. Les bouillantes passions de Louis XIV, qui l'avaient entraîné jusqu'alors dans de volages amours, semblèrent se concentrer sur mademoiselle de

La Vallière ; ils s'aimèrent d'abord comme deux jeunes amants dont des parents sévères contrarient rattachement : ils dérobaient à tous les yeux le mystère de leur bonheur. Louis aurait voulu lui donner des preuves publiques de son amour ; mais mademoiselle de La Vallière redoutait l'éclat; elle avait trop de délicatesse pour penser qu'il pût effacer la honte. Elle fut durant deux ans l'objet secret de tous les amusements de la cour. Mais au milieu de ces plaisirs, dont elle était toujours le but, l'àme de mademoiselle de La Vallière ne repoussait pas le repentir ; souvent elle eut voulu fuir ces séductions auxquelles elle ne pouvait résister, et leur opposer le secours puissant de la religion.

Dans une de ces heures de remords , elle sortit un matin du palais, et alla se réfugier chez les Bénédictines de Saint-Cloud. Le roi, en apprenant sa fuite, monte à cheval, escorté d'un

seul page, il court au couvent, menace d'y mettre le feu si on ne lui en ouvre les portes, et en arrache mademoiselle de La Vallière, éperdue et heureuse de le revoir encore. Malgré cet éclat, mademoiselle de La Vallière avait mis tant de soins à cacher ses liaisons avec le roi, que sa première grossesse fut ignorée de la cour, et que la reine , à qui elle avait toujours témoigné le plus grand respect, n'en eut aucun soupçon. Mais Madame, qui avait aimé le roi et qui ressentait pour mademoiselle de- La Vallière ce sentiment haineux que toute femme délaissée éprouve pour la rivale qui l'a supplantée, voulut se venger d'elle en instruisant la reine de l'amour du roi pour sa fille d'honneur. Le duc de Guiche, qui était alors dans les bonnes grâces d'fienriette d' Angleterre et madame de Soissons, secondèrent son dessein. Ils composèrent une lettre qu'ils supposaient écrite par le roi d'Espagne à la reine sa fille, et dans la-

quelle la passion du roi pour mademoiselle de La Yallière était racontée en détail. Le duc de Guiclie, qui savait l'espagnol , la traduisit dans cette langue, et on la fit parvenir à Molina, première femme-dc-chambre de la reine. Cette fille trouvant quelque chose d'extraordinaire dans la manière dont cette lettre lui fut remise, la porta au roi avant de la montrer à la reine. Louis, en la lisant, s'emporta fort ; il ne tarda pas à découvrir les auteurs de cette imposture, madame de Soissons fut chassée de la cour, et le duc de Guiche exilé.

Mademoiselle de La Vallière eut quatre enfants de Louis XIV. Deux seulement vécurent, Marie-Anne de Bourbon, nommée mademoiselle de Blois, et depuis princesse de Conti, née en 'l 666, et le comte de Vermandois, né en ^1667. Dans la même année, le roi érigea en duché la terre de Vaujour et deux baronnies

situées Tune en Touraine, et l'autre en Anjou, en faveur de mademoiselle de La Vallière et de sa fille. Lorsqu'elle reçut cet honneur et que « ses enfants furent légitimés, elle fut désespérée, et elle supplia yaincraent le roi de ne pas éterniser sa honte en reconnaissant publiquement les fruits de leur amour. Madame de Sévigné, en comparant plus tard madame de Montespan à mademoiselle de La Vallière, écrivait à sa fille:

« 11 faut s'imaginer précisément le contraire « de cette petite violette qui se cachait sous « l'herbe, et qui étaithonteuse d'être maîtresse, « d'être mère, d'être duchesse -. jamais (ajoutait- <r elle) il n'y en aura une semblable. » •

Les intrigues de mademoiselle de La Vallière se bornèrent toujours à solliciter la" bonté du roi pour les malheureux et les coupables :

aussi peul-on remarquer que Louis ne se mon Ira jamais plus magnanime et plus juste que durant sa liaison avec elle. Elle croyait sansdoute expier ainsi sa faute aux yeux de Dieu.

On eût dit que la publicité que le roi donna enfin à son amour pour mademoiselle de La Vallière avait, pour lui, affaibli cet amour, et, pour elle, détruit le bonheur qu elle y trouvait. Le roi, après quelques infidélités passagères, revenait toujours à elle ; mais lorsque leur intimité fut connue, quand madame de La Vallière, comblée d'honneurs, fut déclarée favorite, elle se trouva exposée, humble et timide, à la rivalité des femmes hautaines de la cour qui aspiraient au cœur du roi.

Parmi elles, madame de Montespan l'emportait en beauté sur madame de La Vallière. Son esprit vif et piquant charmait le roi ; elle ne

tarda pas à s'apercevoir de cette impression, et conçut l'espérance de détrôner sa rivale. Une lutte entre ces deux femmes était impossible. Madame de Montespan, orgueilleuse et intngante, devait triompher de madame de La Vallière, modeste et dévouée. Malgré ses faiblesses, elle n'avait jamais repoussé les pratiques religieuses ; elle s'était confiée à la miséricorde de Dieu , et elle y chercha un refuge dans son abandon.

Au mois de février 4 671 , elle s'enfuit de nouveau du palais, et demanda un asile aux sœurs de Sainte-Marie de Chaillot. Madame de Se vigne écrivait à ce sujet à sa fille :

« La duchesse de La Vallière a mandé au « roi par le maréchal de Bellefond, outre cette c( lettre qu'on n'a point vue, qu'elle aurait plus « tôt quitté la cour après avoir perdu l'honneur

« de ses bonnes grâces, si elle ayait pu obtenir c d'elle de ne plus le voir ; que celte faiblesse « avait été si forte en elle qu'à peine était-elle « capable présentement d'en faire un sacrifice à « Dieu ; qu'elle voulait pourtant que le reste c de la passion qu'elle à eue pour lui servit à « sa pénitence, et qu'après lui avoir donné sa a jeunesse, ce n'était pas trop du reste de sa « vie pour le soin de son salut. »

Et dans une autre lettre, madame de Sévigné s'exprime ainsi :

a Le roi pleura fort, et envoya M. Colbert à « Chaillot, la prier instamment de venir à « Versailles, et qu'il pût lui parler encore : € M. Colbert l'y a conduite ; le roi a causé « une heure avec elle, et a fort pleuré. Ma- « dame de Montespan fut au-devant d'elle les V bras ouverts et les larmes aux yeux. Tout « cela ne se comprend point ; les uns disent « qu'elle demeurera à Versailles et à la cpur ; les

<r autres qu'elle reviendra à Chaillot; nous « verrons. >

S • ^^^ ^^™^^ ^"® madame de Montespan avait

répandues eu 7^^^^^^* ^ ^^ ^^"^ «madame de La Vallière: étaient des larmC^ ^^ ^«g^. comme lé dit dans une autre de ses lettres madame de Sévigné, elle jura alors de se venger de ce* triomphe de sa rivale, en l'abreuvant d'humiliations.

Madame de La Vallière fut rétablie à la cour ; elle crut un instant y retrouver son premier bonheur, mais sa confiance eu ce bonheur était ti jamais perdue. Elle n'avait pu s'empêcher de s'écrier douloureusement quand îe roi lui envoya Colbert pour la rappeler :

— Autrefois il venait lui-même.

Et ce souvenir lui faisait comprendre que

Louis n'avait plus pour elle que de la pitié, taudis que les efforts infructueux qu'elle avait faits pour se consacrer à Dieu, n'avaient servi qu'à lui prouver la violence de l'amour qu'elle lui gardait encore.

Peu à peu, à l'instigation de sa rivale heureuse, Louis devint dur et cruel pour celle qu'il avait tant aimée, opposant à ses pleurs la sécheresse et l'insulte, et parfois le mépris, et montrant dès-lors cet égoïsme inflexible qui se développa en lui dans les dernières années de son règne.

Durant deux ans, madame de La VaUière souffrit en présence de sa rivale les plus cruelles tortures ; elle ne se plaignait point, elle conservait toujours pour le roi la tendresse la plus dévouée ; sa douceur était inaltérable.

Eniin, le chagrin qui la consumait, et qu'elle

dérobait à tous les yeux, altéra sa santé : elle feillit succomber à une maladie violente. Alors le désir qu elle avait depuis longtemps de se séparer du monde, devint une résolution inébranlable. Pendant sa convalescence elle écrivit les réflexions sur la miséricorde de Dieu^ où ses sentiments d'bumilité sont exprimés avec une religieuse componction. Elle avait prispour guide de sa conscience l'immortel Bossuet ; il la confirma dans le dessein qu'elle avait formé de se faire carmélite. Elle confia aussi ce projet au maréchal de Bellefond, homme sage et pieux , auquel elle écrivait :

« Rien ne me retient plus à Versailles, et je « souffre les douleurs que l'on me fait avec i patience, espérant que l'on raccourcira mon a mal et mon esclavage. Je n'appelle plus mon a séjour ici que de ce nom, je dois me sacrifier « entièrement pour réparer le nombre d'an-

— 247 ^ e nées que j'ai passées à offenser Dieu. Je sens « pourtant que, malgré la grandeur de mes « fautes, l'amour a plus de part à mon sacrifice « que l'obligation que j'ai de faire pénitence. »

Ainsi le repentir de sa faiblesse, le désespoir de n'être plus aimée, arrachèrent cette âme au monde, et la rendirent à la religion qui, seule, pouvait en remplir le vide.

Tout lien était brisé entre le monde et madame de La Vallière; pourtant sa sensibilité profonde se réveilla lorsqu'il lui fallut consommer son sacrifice. Elle ne put sans une vive douleur se séparer de sa fille, cette image vivan te du roi, et elle se reprochait ses regrets comme une faute.

Avant de quitter Versailles, elle se jeta aux pieds de la reine en présence de toute la cour,

el lui demanda humblement pardon. La reine la releva avec bonté; mais le roi, dont elle prit congé publiquement , la vit partir d'un œil

sec.

Elle avait dit souvent à madame de Scarron qui cherchait à la détourner d'entrer au couvent :

— Quand j'aurai de la peine aux Carmélites, je me souviendrai de ce que ces gens-là m'ont fait souffrir (en parlant du roi et de madame de Montespan.)

Enfin, le 20 avril ^674, elle entra au couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, à Paris, et se jetant aux genoux de la supérieure^ elle lui dit :

— Ma mère, j'ai toujours fait un si mauvais

usage de ma volonté, que je viens la remettre entre vos mains pour ne plus la reprendre.

Après une année de noviciat, elle fit profession le 4 juin >! 675 ; la reine et toute la cour assistaient à cette pieuse et touchante cérémonie. Bossuet prononça le sermon , et l'auditoire fondit en larmes en voyant cette femme si jeune et si belle encore ', se vouer pour jamais aux rigueurs de la pénitence.

ce — ' Cette belle et courageuse personne , dit « madame de Sévigné , fit cette action comme c toutes les autres de sa vie, d'une manière no- « ble et charmante ; elle était d'une beauté qui « surprit tout le monde. »

Une vie nouvelle commença pour la duchesse de La Vallière, qui ne porta plus que le

* Elle avait à peine trente ans.

nom modeste de sœur Louise de la Miséricorde; aux richesses et aux distinctions qui l'avaient environnée à Versailles, succédèrent les privations et l'égalité du cloître. Là, celle qui avait été presque reine, qui en avait eu l'éclat et les honneurs, devint l'égale de ces saintes filles dont les jours uniformes et purs étaient consacrés à prier Dieu, à travailler pour les pauvres, et à se servir les unes les autres. Les travaux les plus rudes de la domesticité ne l'effrayèrent pomt. A la voir préparer les aliments et laver le linge de ses sœurs, on eût dit que cette grande dame de la cour avait toujours été une pauvre fille élevée durement. Mais si son corps était brisé par ces fatigues auxquelles elle n'était point faite, son âme retrouvait enfin ce calme et cette quiétude que la solitude et la prière peu- Tent seules rendre après les agitations de l'amour.

Dans les premiers mois de sa retraite , son importune imagination, comme elle le dit ellemême, venait souvent la troubler, en lui rappelant le passé ; mais bientôt son âme purifiée de toute sensation terrestre se remplit uniquement de l'image de Dieu. Elle donnait à la pénitence et à la prière tous les moments que les devoirs de la communauté ne réclamaient pas. Elle restait de longues heures prosternée en extase dans la chapelle du couvent. Cette chapelle, détruite sous la Terreur, était resplendissante de marbres et de peintures ; on y voyait madame de La Vallière peinte en Madeleine , par Le Brun ; ce tableau , qui est maintenant au Louvre, a beaucoup perdu de sa beauté; d'ailleurs il est privé du jour qui lui convenait et des objets avec lesquels il était en rapport, et pourtant, quel pathétique dans cette tête ; dont les yeux sont rouges de larmes brûlantes !

que de tourments cette image devait rappeler ou révéler aux pauvres carmélites 1

Malgré le désir de madame de La Vallière de rompre toutes liaisons avec le monde, le monde semblait la poursuivre jusque dans sa retraite ; les dames de la cour visitaient souvent la noble pénitente, les unes par affection , les autres par curiosité. La reine et les princesses du sang l'honorèrent plusieurs fois de leurs visites. Madame de Montespan voulut aussi la voir, et la tourmenta tout un jour en lui rappelant le souvenir du roi :

— Etes-vous bien contente ici? lui disait-elle avec affectation.

Elle répondit avec dignité qu'elle était heureuse et calme.

Plus tard , madame de Montespan , à son

tour délaissée, retourna aux Carmélites voir madame de La Vallière ; alors elles n'étaient plus rivales, elles confondaient ensemble leurs prières et leurs regrets.

En 'ICSO, Louis XIV maria mademoiselle de Blois au prince de Conti ; toute la cour alla, à cette occasion, complimenter l'humble carmélite.

« Quel ange ! écrivait madame de Sévigné après l'avoir vue ; en vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle. »

Quand le duc de Vermandois mourut, Bossuet, qui savait adoucir les grandes douleurs en opposant au néant des choses de la terre les espérances du ciel, fut chargé d'annoncer cette triste nouvelle à madame de La Yalhère; la pauvre mère répandit d'abord beaucoup de lar-

mes, mais une pensée de honte et de repentir les arrêta tout à coup :

— C'est trop pleurer, s'écria-t-elle, la mort d'un fils dont je n'ai pas encore assez pleuré la naissance. .

Dans le cloître, cette organisation passionnée tourna toute son ardeur vers Dieu ; elle croyait que sa pénitence ne serait jamais assez grande pour la sanctifier. Les austérités les plus rigoureuses lui semblaient douces. On ne peut lire sans attendrissement le récit des souffrances qu'elle s'imposait. Il rappelle la vie des saintes femmes du martyrologe. Un vendredi-saint , madame de La Vallière, étant en prière, se souvint tout à coup qu'à pareil jour, se trouvant à la chasse avec le roi, elle avait éprouvé une soif ardente, et qu'on s'était empressé de lui olft'ir <jes rafraîchissements qui lui parurent délicieux.

A ce souvenir, se reprochant comme ua crime le plaisir sensuel qu'elle avait éprouvé à se désaltérer, elle fit ,vœu de ne plus boire du tout. S'il faut en croire le duc de Saint-Simon, elle s'en abstint durant une année entière, et l'on ne se douta de cette affreuse pénitence que lorsqu'une maladie, dont elle mourut, la força à en faire l'aveu. Elle expira en proie à d'horribles douleurs, « avec toutes les marques d'une grande sainteté, au milieu de religieuses dont sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les déhces, et dont elle se croyait, et se disait sans cesse la dernière, indigne de vivre parmi des vierges. Madame la princesse de Conti ne fut avertie de sa mort, qui fdi fort prompte, qu'à l'extrémité; elle y courut, et n'arriva que pour la voir mourir. Elle parut d'abord fort affligée, mais elle se consola bientôt ; elle reçut sur cette perte les visites de toute la cour. Elle s'attendait à celle du rei, et il fut fort remarqué qu'il n'alla point

chez elle. Il avait conservé pour madame de La Vallière une estime et une considération sèche, dont il s'expliquait même rarement et courtement. Il parut peu touché de sa mort ; il en dit même la raison : c'est qu'elle était morte pour lui du jour de son entrée aux Carmélites *. »

Si la cour n'eut pour la duchesse de La Vallière que quelques larmes factices et un deuil d'apparat , la sœur Louise de la Miséricorde fut regrettée et pleurée sincèrement par ses pieuses compagnes, parmi lesquelles elle avait passé plus de la moitié de sa vie **. Pour elles, c'était un ange qui s'en retournait au ciel ; elles se partagèrent ses vêtements comme de précieuses reliques. Le chapelet que portait madame de La Vallière, sur sa robe de bure, s'est .conservé jusqu'à nous. Lorsque le pape Pie VII vint à

* Mémoires du duc de Saint-Simon.

** Elle mourut le 6 juin 1710, âgée de soixanfe-cinq ans et dix mois ; elle en avait passé trente-six au couvent.

Paris pour le sacre de Napoléon, on lui présenta ce rosaire sur un plat d'argent, il le prit dans ses mains,, et dit tout haut avec un pieux recueillement :

— Je vais bénir la relique d'une sainte.

H. ir

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