‹ Folles et saintesChapitre 10 sur 16 · REINE DE NAVARRE · texte numérisé non relu

REINE DE NAVARRE

NÉE A ANGOt'LÊME LE 10 AVRIL 1^92; MORTE EN BIGORRE; IV CHATCAi! D'ANDOS, le 21 DÉCEMBRE 1549.

310 JAV 331 iv^^^m^kfn

L'influence des femmes s'est fait puissamment sentir à chaque règne de la monarchie française, se montrant tour à tour heureuse ou funeste, suivant le caractère de celles qui l'exerçaient : c'est une reine, c'est une femme , qui répand dans les Gaules, encore païennes, la religion du Christ; ce sont deux femmes, Frédegonde et Brunehaut, qui poussent à s'entre-

égorger des princes issus du même sang ; plus tard, une femme gouverne la France avec sagesse, durant la minorité d'un saint roi. Quelques règnes après, Isabeau de Bavière, oubliant l'exemple de Blanche de Castille, livre aux étrangers le royaume de son fils ; mais une autre femme, une simple bergère, paraît et sauve la France. A côté de cette belliqueuse et céleste influence de Jeanne d'Arc, celle d'Agnès Sorel se fait sentir plus mondaine et moins chaste, mais digne aussi d'éloge, car la vierge guerrière et la maitresse timide coopèrent à la même œuvre, à ladéhvrance de leur patrie.

Sous Louis XI, sous cette volonté de fer, il n y a point d'accès à la puissance de la femme, puissance souple et habile qui s'insinue et ne s'impose pas. Mais il meurt; Anne de Beaujeu hérite de son esprit et gouverne au nom de son frère. Anne de Bretagne vient après : épouse adorée de Louis XIÏ, elle partage avec lui le

pouvoir, et lui fait presque oublier que les intérêts de son cœur ne sont pas ceux de son peuple. Sous François P% Louise de Savoie sa mère, et Marguerite sa sœur, inspirent leurs passions etleurs goûts à la nation qu'elles dirigent. Sous Henri II, Catherine de Médicis, dont l'ambition fermente en silence, abandonne certaines prérogatives du pouvoir royal à Diane de Poitiers, qui commande à la cour, mais dont le bras n'est pas assez fort, la pensée assez profonde, pour influer sur les aiOfaires publiques. Ce règne s'écoule , et Catherine de Médicis a grandi : forte et hypocrite , résolue et machiavélique, elle tient ses fils en tutelle durant trois règnes, et lutte contre la moitié de la France, qui l'exècre et la combat. Sous Henri IV l'influence des femmes est douce et riante, mais sans vigueur. A sa mort, Marie de Médicis devient régente ; le sang italien a pàU dans ses veines, elle a le nom de Catherine sans en avoir la fermeté ; Richelieu

lui fait expier dans Texil ses velléités de pouvoir. Richelieu, comme Louis Xï , veut régner seul ; aussi, sous Louis XIII , les Rmmes ne peuvent-elles rien dans F État. Après lui, Anne d'Autriche essaye du fardeau de la royauté ; mais la couronne fait plier sa tête, et elle s'en décharge sur Mazarin. Enfin le grand règne s'ouvre, et dans cette ère resplendissante où la puissance du trône est contre-balancée par celle du génie, l'influence des femmes s'étend et s'agrandit ; on la découvre dans le gouvernement, dans la religiou, dans les lettres, dans les arts ; et jusque de nos jours, sous différentes formes, elle se propage ardente et vivace, descendant jusqu'au peuple, sortant du peuple même, à mesure que le peuple est devenu un pouvoir.

Cette influence est digne de l'attention de l'historien , et elle méritait d'être signalée au commencement de la vie de cette noble et poé-

tique reine à laquelle nous devons la splendeur que les arts et la littérature répandirent sur le règne de François P^

Sœur de ce monarque si français, si chevaleresque, Marguerite de Valois, dont le vrai nom était Marguerite d'Angoulême , était aussi la nièce de ce Charles d'Orléans qui tira, despremiers bégayements de notre poésie nationale, des vers pleins de naïveté, de grâce et d'harmonie. Nous signalons cette parenté parce que Marguerite, poète elle-même , semblait avoir hérité de l'esprit et des goûts littéraires de son oncle. Fille de Charles, duc d'Angoulême, ré" puté le plus homme de bien entre les pjinces du sang, et de Louise de Savoie, elle fut élevée avec un soin extrême à la cour de Louis XII ; on lui apprit rhébreu et le latin, et elle parlait avec perfection l'espagnol et l'italien. Sa beauté était remarquable, mais ses grâces et son esprit l'étaient plus encore ; elle avait une âme h. la fois

fière et courageuse, douce et compatissante. Tous les actes de sa vie nous montreront le développement de ces grandes qualités. François l^'" avait pour elle la plus tendre amitié : il appelait cette sœur chérie sa mignonne ; il aimait sa conversation vive et enjouée, et souvent il passait ses heures de loisir à étudier avec elle.

Elle fut mariée en 4509 à Charles IV, duc d'Alençon, premier prince du sang, qui n'avait pointl'esprit et le noble caractère que Marguerite aurait voulu trouver dans son époux. Ce mariage se fit malgré elle, et elle chercha plus que jamais, dans les distractions de l'étude, le bonheur qu'elle ne pouvait trouver dans une pareille union. Agée alors de vingt-trois ans, fort libre dans ses fropos^ mais très réservée dans sa conduite ^ selon les mémoires du temps, elle était admirée et adorée à la cour de son frère, dont elle faisait rornement. Tous les sa-

Vants et tous les poètes de l'époque lui adressaient leurs ouvrages, et l'appelaient leur M<?f^w^. Elle était leur protectrice auprès du trône, et faisait partager au roi la passion qu'elle avait pour les lettres.

Souvent François P'' la chargeait de recevoir à sa place les ambassadeurs ; il s'en rapportait à la profondeur de sa sagesse, et à la sagacité de son esprit pour déjouer les ruses de la diplomatie d'alors, et, dit Brantôme : « Elle les sçavoit « fort bien entretenir et contenter de beaux dis- « cours, et estoit fort habile à tirer les vers du « nez d'eux. »

Douée de toutes les séductions d'une intelligence supérieure et de tous les charmes de la beauté, Marguerite, malgré son rang qui imposait, ne pouvait manquer d'inspirer des sentiments plus passionnés que ceux de l'admiration et du respect. Deux des hommes les plus hauts placés à la cour de son frère, Charles de Bour-

bon, depuis connétable, et Guillaume de Gouffier, seigneur de Bonnivet, conçurent pour elle une forte passion ; mais elle ne leur accorda en retour que cette bienveillance gracieuse qu elle répandait sur tous ceux qui Tenvironnaient. Cependant Bonnivet, objet de la faveur du monarque et de sa maîtresse (madame de Chateaubriand), plein de hardiesse et de bonheur auprès des femmes, oublia le respect qu'il devait à Marguerite, et chercha une occasion favorable pour satisfaire son amour insensé. La cour était allée passer quelques jours dans le château de ce favori ; il s'était efforcé par les fêtes les plus somptueuses, de fixer l'attention de la sœur de son maître, et, trompé par quelques paroles de bonté qu elle avait accordées à son empressement, dans sa présomptueuse folie, il eut une nuit l'audace de s'introduire dans la chambre de Marguerite. Éveillée par cet homme, qui tentait de l'outrager, elle puisa des forces dans

son indignation, et repoussa vivement Bonnivet qui, emportant les traces de la lutte qu'il avait eue à soutenir, feignit une maladie pour se dispenser de paraître devant le roi.

La conduite de Marguerite, en cette circonstance, ne pouvait être ignorée de Brantôme; pourtant, en parlant d'elle, il dit : « Qu'en fait (c de joyeusetés et de galanterie, elle montroit a qu'elle sçavoit plus que son pain quotidien. » Nous remarquerons toutefois que ces paroles ne se trouvent point dans la vie de cette princesse, que Brantôme a écrite parmi les Dames illustras françaises et étrangères. Dans cette vie, la vertu de Marguerite n'est pas mise un instant en doute, et, selon nous, tout ce que les auteurs contemporains dirent d'elle doit faire penser qu'elle ne partagea pas les mœurs dissolues de son siècle, dont elle se fit le spirituel historien idius ses Nouvelles.

Marguerite n'eut pas d'enfants du duc d'A-

lençon, et bientôt la mort vint lui enlever un époux si peu fait pour la comprendre et l'apprécier. Ce prince, chargé du commandement de l'aile gauche à la bataille de Pavie, ayant fait sonner la retraite avant la fin du combat, fut accusé d'avoir causé la défaite de l'armée française. Couvert de honte, humilié par les reproches que lui adressa Marguerite, il revint à Lyon, où il mourut de chagrin (^1 avriH525). Dans cette bataille le jeune roi de^ Navarre, Henri d'Albret , qui plus tard épousa Marguerite, se couvrit de gloire et fut fait prisonnier avec François P'.

La France, privée de son roi, était livrée aux troubles qui éclatent presque toujours durant une régence ; la réforme de Luther commençait à y faire des progrès. Les premiers sectaires français ne parurent d'abord que les disciples zélés d'Erasme, attaquant comme lui les abus qui s étaient ghssés dans l'Église, mais parais-

sant respecter, à son exemple, les bases fondamentales de la religion. Éprise d'une doctrine qui semblait éclairer et agrandir la raison humaine, Marguerite, sans se déclarer encore la protectrice des novateurs, les accueillit avec empressement ; elle aimait leur système d'investigation, et mêlait à leurs diatribes contre les moines les saillies piquantes de son esprit fin et enjoué.

Mais le cœur de cette princesse était trop péniblement préoccupé de la captivité de François P' , pour qu'elle pût prendre alors une part active aux dissensions naissantes de la religion en France. Aimée de tous les partis, elle chercha à les concilier, puis ne songea plus qu'à rendre la liberté à son frère.

Jusqu'alors toutes les négociations à ce sujet avaient été vaines ; Charles-Quint persistait à imposer à son illustre prisonnier des conditions auxquelles il ne pouvait souscrire sans déshon-

neur. François V" languissait dans les fers sans que l'Empereur eût daigné le visiter une seule fois ; il tomba malade de chagrin : Marguerite l'apprend, elle sollicite de Charles-Quint un sauf conduit de trois mois, l'obtient, et, chargée des pleins pouvoirs de sa mère ( Louise de Savoie, alors régente ), elle s'embarque à Aigues- Mortes et vole en Espagne pour traiter de la liberté de son frère.

En arrivant à Madrid, elle trouva le roi mourant : ridée que sa détention ne finirait pas, avait ruiné ses forces. Marguerite lui prodigua ses soins, elle employa toutes les ressources de son esprit pour le distraire ; mais comme elle ne pouvait lui rendre un espoir qu'elle ne conservait plus, depuis qu'elle avait observé la politi^r que qui dirigeait la cour d'Espagne, il retomba bientôt dans un découragement profond et dans une telle langueur que l'on crut sa mort prochaine.

Alors Marguerite, cherchant des consolations dans cette religion qu'on l'accusait d'avoir abandonnée, par un effort de courage que la foi seule peut donner, voulut assister elle-même aux derniers moments de ce frère qu'elle chérissait. Un autel fut dressé dans la chambre du roi ; sa sœur et tous ses serviteurs, disposés à recevoir leur Dieu, se mirent à genoux autour du lit, et Farchevêque d'Embrun, qui avait accompagné Marguerite en Espagne, commença le sacrifice de la messe. Au moment de la communion, le prélat se pencha vers le roi, et lui dit de fixer ses regards sur l'hostie. Le mourant qui jusqu'alors avait été plongé dans une sorte de léthargie, se réveilla tout à coup : c< Mon Dieu, « dit -il, me guérira l'âme et le corps : je vous « prie que je le reçoive. » Ce retour à la vie, qui semblait avoir quelque chose de miraculeux, rendit l'espérance à l'àme de Marguerite ; dès lors François I' cessa d'être eu danger et son désespoir fit place à la résignation.

En chargeant sa fille d'une négociation en Espagne, la Régente avait pensé que la beauté et l'esprit de Marguerite pourraient faire impression sur l'empereur, et qu'un mariage rendrait peut-être la paix à la France et la liberté à son roi. Marguerite vit Charles-Quint, et, sans lui inspirer les sentiments sur lesquels sa mère avait compté pour la réussite de sa mission, elle parvint pourtant à lui faire comprendre les suites que pourrait avoir son indigne conduite contre le roi son frère. « Elle lui parla si brave- € ment qu'il en fut tout estonné, luy remons- « trant son ingratitude et félonie, dont il usoit, « luy vassal, envers son seigneur, à cause de € Flandres. Puis luy reprocha la dureté de son c cœur pour estre si peu piteux à l'endroit d'un « si grand roy et si bon, et qu'usant de cette « façon, ce n'estoit point gaigner un cœur si « noble et si royal; et quand bien même il « mourroit pour son rigoureux traictement, la

« mort n'en demeureroit impunie, ayant des « enfants qui, quelque jour, deviendroient « grands, qui en feroient la vengeance signalée. € Ces parolles prononcées de si grosse colère « donnèrent à songer à l'empereur, si bien qu'ij « s'amodéra et visita le roy, et luy promist « force belles choses... Ne songeant à l'ex- € piration de son sauf-conduit et passeport, elle « ne prenoit garde que son terme s'en appro- « choit. Elle en sentit quelque vent que l'em- € pereur, aussi tost le terme escheu, la vouloit « arrester; mais elle, toute courageuse, monte « à cheval, fait des traittes en huits jours qu'il « en falloit bien pour quinze, et s'esvertua si « bien, qu'elle arriva sur la frontière de France « le soir bien tard du jour que le terme de son € passeport expirait; et pour ainsy, fut bien a trompé sa cœsarée majesté, qui l'eust retenue

< sans doubte, si elle eust voulu enjamber sur

< un autre jour hors de son sauf-conduit, Elle

€ luy sceut aussi bien mander et bien escrire c après, et luy en faire la guerre lorsqu'il passa « par France*. »

D'autres disent que le connétable de Bourbon, alors traître à la France, et au service de Charles-Quint, se souvenant encore du sentiment passionné que lui avait inspiré Marguerite, lui donna avis du projet qu'avait l'empereur de la faire arrêter, et lui facilita les moyens de sortir d'Espagne.

De retour en France, Marguerite aida la Régente, sa mère, à pacifier les esprits et à gouverner le royaume ; l'élévation de son âme et les grâces de sa personne lui donnaient un grand empire sur les princes, les grands et la noblesse, qui étaient alors ie peuple, qu'il fallait tenir en bride.

Lorsque François F' eut recouvré sa liberté,

* Brantôme.

il n'oublia pas tout ce qu'il devait à sa sœur, à cette princesse généreuse qui était allée le consoler dans sa prison, qui avait été prête à lui sacrifier ses goûts en consentant à épouser Charles-Quint, et qui s'était exposée pour lui aux plus grands dangers. Un an après sa délivrance, il la maria à Henri d'Albret, roi de Navarre ( le 24 juin 4 527), lui donna en dot le duché de Berry et le comté d'Armagnac, et promit aux deux époux de leur faire recouvrer leur royaume de Navarre, qui était tombé, en partie, au pouvoir de Charles-Quint.

Marguerite, alors âgée de trente-cinq ans, trouva dans cette union un bonheur qu'elle n'avait pu connaître durant son premier mariage. Elle eut deux enfants; l'aîné, qui était un fils, mourut à Alençon, en 4550; l'autre qui fut Jeanne d'Albret, monta sur le trône de Navarre, et devint la mère de Henri IV.

Toujours tendrement attachée à son frère,

Marguerite vivait tantôt à la cour de François P»" et tantôt dans le Béarn, et partout la gaîté et les plaisirs semblaient suivre ses pas. Avide d'instruction , voulant tout apprendre et tout pénétrer, elle charmait son esprit par la culture de la poésie et élevait son âme par l'étude de la science. Elle continuait à accueillir les novateurs, dont les vues neuves et larges la séduisaient, et qui avaient pour elle une respectueuse admiration, espérant trouver, en cas de persécution, un asile dans ses états.

Marot, dont elle appréciait le talent, quitta le service de François I" pour s'attacher à elle et fut comblé de ses bienfaits. 11 lui témoigna sa reconnaissance en la célébrant dans ses vers et en rappelant la Marguerite des Marguerites; d'autres fois il la nomma sa maîtresse, expression toute naturelle puisqu'il était son serviteur. C'est cependant sur un fait aussi puéril qu'on a basé les amours imaginaires de Marot et de la

reine de Navarre : l'amour des lettres était le seul qui les liât. Marguerite fut souvent la rivale heureuse de Marot en poésie ; elle l'égalait par la grâce et la naïveté, et parfois le surpassait par le sentiment et surtout par la force de la pensée. Dans son Miroir de fâme pécheresse , on trouve des vers pleins de sensibilité , tels que ceux-ci :

Ti'istej'estois quand vous aviez tristesse. Si mal aviez on me voyoit morir I

et des passages où notre poésie naissante s'exprimait avec de franches allures ; nous citerons le suivant :

C'est Dieu qui parle :

Qui a créé dans la mer la baleine ?

Et les poissons vivants au fond de l'eau ? Oui a créé l'éléphant en la plaine , Et qui a mis au cerf et au taureau Cornes au front ? Qui défend le roseau

De Taspre vent? Qui le cèdre ruine ?

Qui fait le beau laid eslrc , et le laid beau , Le jour serein et l'espasse bruine?

C'est moy tout seul sans nul y appeler, Pourquoi chacun doit avoir cognoissance Que je peux tout. Le muet fais parler; Le sourd ouïr ; en mon obéissance Je tiens la mort et lui donne puissance Comme je veux , et fais ce qui me plaist ; De chacun veux avoir reconnoissance D'estre son Dieu celuy tout seul qui est !

Tout n'est pas comme ce fragment , il faut en convenir ; la poésie de Marguerite est trop souvent empreinte d'un mysticisme affecté , presque inintelligible , et très fastidieux. Cependant l'esprit et le langage ascétiques de ce livre lui donnèrent une grande vogue lorsqu'il parut. Il fut accueilli avec enthousiasme par les protestants , dont il reflétait les idées ; l'auteur n'y parlait ni des saints , ni du purgatoire , omission qu'on pouvait alors considérer comme fort répréhensible , puisque c'étaient les points de doc-

trine qui , aux yeux du vulgaire , marquaient le plus la différence des opinions religieuses. La Sorbonne condamna le livre sans attaquer l'auteur, IMarguerite se plaignit et obtint de ce corps religieux, tout-puissant alors, une sorte de désaveu.

Cependant elle continuait à recevoir dans ses états les novateurs persécutés. Louis Berquin, l'un des plus audacieux, avait été brûlé vif à Paris , le 22 avril 4529 , et ses partisans, craignant le même sort , accoururent en foule auprès de la reine de Navarre , qui mit un noble orgueil à secourir les opprimés, et prit hardiment leur défense lorsqu'on voulut les poursuivre. Elle ne concevait aucune défiance de ces hommes, qui, lui cachant leurs sentiments secrets , adoptaient ses propres idées avec empressement , partageaient ses goûts , l'aidaient dans ses études, et semblaient lui ouvrir toutes les sources de la science ; elle entretenait des rela-

tions avec leurs ainis des pays étrangers , et favorisait les écoles qu'ils ouvraient clandestinçnement pour préparer les peuples à leur doctrine.

Le roi, instruit de cette conduite, voulut avoir une explication avec elle ; il la fit venir à la cour et lui reprocha son imprudence. Mais elle se justifia facilement auprès d'un frère dont elle était chérie ; et , de retour dans le Béarn , elle continua à accueillir les novateurs , et reçut avec faveur Jean Calvin leur chef. Si François 1er l'eût moins aimée , elle eût pu lui paraître coupable, ou du moins suspecte; mais elle trouvait sa justification dans le cœur d'un frère pour lequel elle s'était dévouée , et à qui elle avait rendu les plus grands services. Cependant les apparences étaient contre elle , et le connétable de Montmorenci osa la citer un jour au roi parmi les personnes puissantes qui avaient adopté les nouvelles doctrines , et dont il fallait

se défier. François ne le laissa pas achever : « Ne parlons point de cela , dit-il ; elle m'aime « trop : elle ne croira jamais que ce que je croi- « rai , et ne prendra jamais de religion qui préa judicie à mon estât. . . Donc , oncques puis elle « n'aima jamais M. le connestable, l'ayant seu , « et luy aida bien à sa desfaveur et son bannis- « sèment de la cour. Si bien que le jour que mac< dame la princesse de Navarre sa fille * fut ma- « riée avec le duc de Clèves à Châtellerault , c< ainsy qu'il la fallust mener à l'église , d'autant « qu'elle estoit si chargée de pierreries et de « robe d'or et d'argent, et pour ce, pour lafoi- « blesse de son corps, n'eust sceumarcher, le roi « commanda à M. le connestable de prendre sa « petite nièpce au col, et la porter àl'éghse;

* Jeanne d'Albret, qui n'avait alors que douze ans. Ce ma riage ne fut point consommé . on le cassa plus tard pour lui faire épouser Antoine de Bourbon, duc de Vendôme , qu devint roi de Navarre par ce mariage , et fut le père de Henri IV.

« dont toute la cour s'en estonna fort , pour èsn tre une charge peu convenable et honorable € en telle cérémonie pour connestable , et qu'elle « se pouvait bien donner à ung autre ; de quoi « la reyne de Navarre n'en fust nullement des- « plaisante, et dit : Voilà celuy qui me voulait « ruiner autour du roy mon frère , qui mainte- € nant sert à porter ma fille à l'esglise *. »

Si Marguerite se vengea du connétable de de Montmorenci , elle fut plus indulgente pour les professeurs du collège de Navarre , qui eurent l'audace, au mois d'octobre ^555, delà jouer publiquement sur leur théâtre à Paris , et de la désigner comme une insensée que l'esprit de secte avait égarée. Le Roi voulut faire arrêter les auteurs et les acteurs de cette comédie scandaleuse ; mais le principal , à la tête de ses écoliers , repoussa à coups de pierres les officiers

* Brantôme.

du prince , dont Marguerite eut la générosité de fléchi l'indignation.

Malgré ces attaques publiques , la reine de Navarre ne s'était jamais montrée ouvertement protestante ; la bienveillance qu'elle accordait aux novateurs était le fruit de la tolérance d'un esprit éclairé par la science et l'élévation de ses vues. Elle s'efforça , de concert avec le*roi , de rapprocher les protestants des catholiques, et le pape Adrien avait pour elle tant de considération, qu'il la pria de seconder le désir qu'il avait d'apaiser entre les princes chrétiens les dissensions de TEgHse et de l'Europe.

Les divertissements de la petite cour de la reine de Navarre étaient toujours l'expression du goût passionné que cette princesse avait pour les lettres ; elle composa des comédies , des moralités et des pastorales , où les mœurs des moines étaient censurées et tournées en ridicule. Ces scènes diverses étaient représentées sous ses

yeux , par ses gens, par ses filles d'honneur et parles poètes qui Tentouraient.

Lorsqu'elle allait en voyage , elle écrivait dans sa litière ses poésies et ses Nouvelles , » dont le « style est si doux , si fluant et plein de si beaux « discours et de belles sentences. Je l'ay ouy « ainsi conter , ajoute Brantôme , à ma grand' « mère , qui allait toujours avec elle dans sa li- « tière , comme sa dame d'honneur , et lui te- « nait Tescritoire dont elle escrivoit , et les metc( toit ( les Nouvelles ) par escript aussitost et « habilement ou plus que si on lui eust dicté. « C'estoit aussi la personne du monde qui faisait « mieux les devises en français et latin et autres « langues qui fut point , comme il y en a une in-- € finité en nostre maison , en des Hts et tapisse- « ries , qu'elle a composées. >

L'emblème que Marguerite avait adopté était le souci , fleur qui se tourne toujours vers les rayons du soleil , qui se ferme à l'ombre ets'ou-

vre à la lumière ; elle Tavait entouré de cette devise : Non inferiora secutus ( il ne s'arrête pas aux choses d'ici-bas ). La reine de Navarre protégeait aussi les arts , et répandait ses munificences sur tout ce qui souffrait; elle fit bâtir et décorer le palais de Pau , et l'entoura de féeriques jardins; elle dota les hôpitaux d'Alençon et de Mortagne- au -Perche, et elle fonda, en 4538, à Paris, l'hospice des Orphelins.

Heureuse par la science , la poésie et les arts , heureuse par son époux qu'elle adorait , l'existence de Marguerite fut tout à coup troublée par la nouvelle des souffrances de son frère. Il venait d'être atteint de la maladie dont il mourut ; son caractère en fut altéré , une tristesse profonde s'empara de lui. Marguerite accourut, mais les soins de cette sœur bien aimée , et les distractions dont elle l'entoura furent quelquefois sans effet pour adoucir son état. Il se plaignait amèrement des femmes , qu'il avait tant

aimées , et changeait en épigrammes les gracieux éloges qu'il leur avait prodigués autrefois . Un jour, à Chambord, Marguerite le combattit à ce sujet avec une douce gaîté ; il la laissa longtemps parler, mais il ne répondit à son apologie qu'en écrivant avec un diamant , sur une vitre , les deux vers suivants :

Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie !

François P^ languit encore plusieurs années, et Marguerite, vivant tour à tour auprès de lui et dans le Béarn , répandait partout ses bienfaits sur les opprimés et sur les hommes supérieurs 'de son siècle. Quand le roi tomba malade pour ne plus se relever, elle était en Béarn; elle témoigna une vive douleur, et déplora qu'un grand éloignement ne lui permît pas d'être sur-le-champ auprès de lui. Cependant, comme on lui avait déguisé le danger,

elle ne perdit pas tout espoir. « Quiconque, » ditelle aux personnes qui l'entouraient, « quicon- « que viendra m'annoncer la guérison du roy « mon frère, tel courrier , fut-il las, barrasse, « fangeux et malpropre, j'irai le baiser et acco- « 1er comme le plus propre prince et gentil- « bomme de France; et qu'il auroit faute de « Ht et n'en pourroit trouver pour se délasser, « je lui donnerois le mien, et coucherois plutôt « sur la dure pour telles nouvelles qu'il m'ap- « porteroit. »

Les mêmes sentiments se trouvent exprimés dans les fragments suivants de ses poésies :

Je regarde de tous costés Pour voir s'il n'arrive personne , Priant sans cesse, n'en doutez, Dieu que santé à mon roi donne , Quand nul ne voy, l'œil j'abandonne A pleurer....

Oh ! que la lettre sera belle , Qui le pourra sain affirmer!...

Oh ! qu'il sera le bien -venu Celui qui , frappant à ma porte , Dira le roy est revenu En sa santé très bonne et forte !

Alors sa sœur, plus mal que morte , Courra baiser le messager.:.

Puis, s'adressant à Dieu et l'implorant pour son frère, elle s'écrie :

C'est celui que vous avez oint Roi de France par votre grâce ; C'est celui qui a son cœur joint A vous, quoi qu'il dise et qu'il fasse } Par maladie et par prison , Par envie et par trahison , N'a eu en vous moindre espérance; Par lui êtes connu en France Mieux que n'étiez au temps passé.

Il est ennemi d'ignorance , Son sçavoir tout autre a passé.

De toutes ses grâces et dons A vous seul il a rendu gloire.

Pour quoi les mains à vous tendons , Afin qu'ayez de lui mémoire.

Puisqu'il vous plaist me faire boire Votre calyce de douleur, Donnez à nature victoire De son mal et notre malheur.

Elle se disposait à partir, lorsqu'elle apprit que son frère n'existait plus. Elle ne se consola jamais de sa mort ; son esprit, si vif et si enjoué, devint sombre et méditatif; sa poésie, sous une forme bizarre, n'exprima plus que des idées funèbres. En face de la tombe encore fraîche de François P'', elle écrivait :

L'odeur de mort est de telle vigueur, Que désirer doit faire la liqueur De ce morceau que ne peut avaler L'homme vivant 5 lequel ne peut aller Que par la mort au lieu de tout honneur. La mort du frère a changé dans la sœur En grand désir de mort la crainte et peur. Et la rend prompte avec lui d'avaler L'odeur de mort.

Et plus loin :

En terre gyt sans clarté ni lumière L'àme chétive , esclave et prisonnière.

L'image de notre néant la poursuivait, et

souvent elle eut à lutter avec le doute , cet ennemi fatal des âmes ardentes qui ont tout approfondi. Quand on parlait devant elle de Timmortalité deFâme : « Tout cela est vrai, disait-elle « avec un triste sourire ; mais nous demeurons « si longtemps sous terre avant que d'en venir «là! j>

« Une de ses filles de chambre qu'elle aymoit « fort estant près de la mort , la voulut voir a mourir ; et tant qu elle fut aux abois et au <i rommeau de la mort, elle ne bougea d'auprès « d'elle, la regarda si fixement au visage , que c( jamais elle n'en esta le regard jusqu'après sa « mort. Aucunes de ses dames plus privées lui « demandèrent à quoy elle amusoit tant sa vue « sur ceste créature trespassante. Elle respon- « dit qu'ayant ouy tant discourir à tant de sça- « vans docteurs que l'âme et l'esprit sortoient c du corps aussi tost ainsi qu'il trespassoit, elle « vouloit voir s'il en sortiroit quelque vent ou

« bruit, ou le moindre resonnement du monde, € au desloger et sortir, mais qu'elle n'y avoit « rien aperçu ; et adjousta que si elle n'estoit « bien ferme en sa foy, elle ne sauroit que pen- « ser de ce deslogement en département du corps « etdel'àme*. »

Oh ! dans cette âme qui venait ainsi demander à la mort la révélation du mystère d'une vie future, ce n'était plus l'esprit du catholicisme et l'esprit de la réforme qui luttaient ensemble ; c'était plus, c'était la foi ou l'incréduUté, la vie ou le néant, Dieu ou rien ; et pourtant elle voulut croire, car à cette nature grande et belle il fallait des espérances au-delà de la tombe. Renonçant aux illusions qui l'avaient éblouie sans l'égarer, elle se retira pendant quelque temps dans un couvent en Angoumois, où se livrant à des pratiques de piété , elle trouva les seules consolations qui pussent adoucir le chagrin qui

* Krantùme.

Taccablait depuis la mort de son frère. Un contemporain raconte qu'il ry vit souvent faire r office d'abbesse, et chanter avec les religieuses à leurs messes et à leurs vespres.

Elle mourut deux ans après son frère, dans

le château d'Andos, en Bigorre; elle était âgée «

du cinquante-sept ans. S'il faut en croire Brantôme, sa mort fut causée par un catarrhe qu'elle prit en regardant une comète.

On fit pour elle une infinité d'épitaphes, grecques, latines, italiennes et françaises; « si « bien, dit Brantôme, qu il y en a un livre encore a. en lumière tout complet , et qui est très < beau. »

Si le siècle de Marguerite rendit hommage à son grand caractère , les âges qui l'ont suivi , plus éclairés et mieux placés pour la comprendre, doivent la glorifier et l'élever au premier rang de nos illustrationsnationales. Elle fut, pour ainsi dire, la personnification de ce beau règne

de François !«"* : esprit chevaleresque, soif de la science, goût des arts et des lettres, manières nobles et courtoises d'alors , tout était en elle; et la tolérance de ses idées sages et progressives semblait avoir passé dans Tesprit du gouvernement de son frère. Mais quand François 1^'' et sa sœur s'éteignirent, on eût dit que leur grand siècle s'éteignait avec eux. A la belle et riante figure de Marguerite, qui en était l'image, succéda la figure sombre et froide de Catherine de Médicis; à l'heureuse influence d'une àme française, pleine de bonté, de franchise et de lumière , l'influence funeste de cette àme italienne, pleine de cruauté, d'astuce et de superstition.

MADAME DESHOULIERES,

Page 1