I. il
— Balduc? s'écria Zéri avec rage , je l'ai vendu au prince de Tarente, et tu es le prix de ce marché. Tu m'appartiens, Isolina; mon amour n'a pu te toucher, la force te soumettra.
Et il l'entoura d'un bras nerveux.
Elle le repoussa avec horreur.
— Jamais! lui dit-elle, jamais!
Et prenant la fuite , elle s'enferma dans sa tente et se prit à pleurer.
Zéri, qui en était le gardien , en força l'entrée, et bientôt elle le vit se dresser devant elle comme le sombre fantôme de sa destinée.
Pleine d'effroi , elle resta silencieuse et immobile attendant son sort.
— Tu peux encore sauver Balduc, lui dit l'esclave en se penchant vers elle?
— Comment? s'écria-t-elle arrachée à sa douleur par cette espérance.
— En fuyant avec moi, en me donnant ton amour.
— Oh! tu sais bien que cela est impossible, répliqua-t-elle avec résolution; je n'aime que lui, et c'est à jamais.
— Eh bien I qu'il meure, puisque tu le veux, murmura l'esclave.
Et il se disposa à quitter la tente.
En cet instant , deux femmes introduisirent auprès d'Isolina un messager de Bohémond; il portait un coffre rempli des plus riches habits , et tenait par les rênes une blanche haquenée.
— Parez cette jeune fille de ces brillants atours , dit-il aux femmes , parfumez sa chevelure , ajoutez de nouvelles grâces à sa beauté, une fête l'attend au camp, je dois l'y conduire avant la nuit.
— Tu l'entends , murmura Zéri à l'oreille d'Isolina, une fête se prépare, c'est celle de notre hymen, Bohémond l'a juré par la croix, tu seras à moi.
— Et Balduc ?. . . dit la jeune fille avec prière.
— Tu veux le sauver , oh ! tu consens , n'est-ce pas ; suis-moi , ton coursier est tout prêt, viens, je poignarde rofiicier de Bohémond et nous sommes libres.
— - Le sauver en le trahissant, en me livrant à toi qui Tas perdu ! jamais , s'écria Isolina , oh ! les cœurs des chrétiens seront moins barbares que ton cœur d'esclave, j'irai me jeter aux pieds de Godefroy mourant , je l'implorerai au nom du Christ, je crierai pitié à tous les princes croisés, et Bohémond lui-même, le farouche Bohémond, ne sera pas aussi cruel que toi.
Et , animée par cet espoir , elle s'élança sur la haquenée et suivit son guide.
Zéri se précipita à sa poursuite et bientôt la devança ; ses pas rapides sont plus prompts que ceux du coursier d'Isolina, on dirait qu'Azour
l'entraîne et lui prête des ailes ; h le voir ainsi rasant à peine le sol , fendant l'espace , enchaîné à son noir lévrier , on eût dit le démon de la vengeance emporté par un grifïbn fantastique au but oia l'appelait la haine. Il ne ralentit sa course que sur la place où s'élève la croix ; là son œil perçant sonde les rangs des soldats , il découvre Balduc, sous des habits d'Arménien, parcourant sans défiance les groupes divers qui se formaient au devant des tentes. Zéri va droit à lui , d'un geste il commande à son lévrier , et le noble animal s'élance sur sa proie. Sous la pression de ses deux pattes de devant , il étreint fortement les épaules de Balduc , et de sa gueule béante menace son front découvert. Les soldats veulent délivrer le prétendu Arménien , mais Zéri les arrête :
— Cet homme vous trompe , leur dit-il , cet homme est -un espion de l'armée assiégée ; c'est Balduc , le fils du gouverneur d'Antioche qui
s'est introduit parmi vous pour vous perdre. A ces mots la confiance des Croisés se change en fureur , ils dépouillent Balduc de son déguisement et le frappent de leurs armes.
— Qu'on le conduise au prince de Tarente ,
dit Zéri ; j'ai promis de le lui livrer vivant , je dois tenir ma parole.
Et dirigeant les soldats , il les entraine à la tente de Bohémond.
La foule s'était accrue autour de Balduc , et mille bras vengeurs s'élevaient pour l'immoler, v Vainement il s'efforça un instant de lutter con- , tre le nombre ; assailli de toutes parts , son corps fut bientôt en lambeaux et lorsqu'ils arrivèrent devant le prince de Tarente , les soldats et Zéri ne déposèrent à ses pieds qu'un cadavre.
— ' Voici Balduc , dit l'esclave d'une voix sombre , j'ai tenu mon serment, tiendms-tu le tien.
— J'attends Isolina, répondit le prince, la
fête qui se prépare est pour ta fiancée , cette table est dressée pour célébrer tes noces , es- tu content Zéri ?
— Malheur ! si tu me trompes , murmura l'esclave, et se retirant dans un angle delà tente, il attendit en silence.
Sur un ordre de Bohémond des serviteurs avaient emporté le corps de Balduc , d'autres s'empressaient autour de la table , y disposant des coupes , des amphores pleines de vin , des vases de fleurs et des flambeaux , d'autres rangeaient les sièges destinés aux princes et aux chevaliers.
La nuit arriva , la tente se rempht des conviés, chacun félicitait Bohémond^sur la capture de Balduc , chacun prenait place et buvait à la gloire du prince de Tarente. Zéri demeurait silencieux et immobile, il n'avait qu une pensée : Isolina n'arrivait pas ! Tandis qu'il restait ainsi
absorbé quatre serviteurs entrèrent dans la tente , portant un immense plat , couvert de feuillage vert, qu'ils déposèrent sur la table. A ce moment, un cri expressif se fit entendre , c'était la voix de Zéri ; Isolina venait d'entrer , et T esclave se précipitant vers elle , l'entraîna près de Bohémond :
— Prince de Tarente , dit-il d*une voix sonore , tu m'as promis cette femme en échange de Balduc , je t'ai livré Balduc , et à ton tour je viens te sommer devant tes pairs de tenir ton serment.
— J'y consens , reprit Bohémond en souriant hypocritement , mais cette femme n'est point esclave , elle est chrétienne et hbre , et je ne puis en disposer sans son consentement.
Zéri poussa un rugissement de hon.
— Je te dis qu'elle m'aime , qu'elle me suivra , s'écria4- il en entourant Isolina de ses bras;
il voulut l'emporter loin de tous ces regards avides qui se fixaient sur elle. Mais elle se dégagea énergiquement , et cherchant un refuge auprès de Bohémond , auprès de cet homme qu elle avait tant redouté jusqu'à ce jour.
— Asile et pitié , princes chrétiens , s'écriat-elle , pitié pour moi , pitié pour Balduc que ce vil esclave vous a livré ; épargnez sa vie , pieux chevahers , et sou venez- vous que le Christ expirant nous ordonna le pardon !
Entraînée par F élan de son cœur , elle allait suppliante de rang en rang demander la vie de son amant à ces cœurs endurcis. Tout à coup , un sauvage éclat de rire poussé par Bohémond , vint glacer sa prière.
— Ah ! tu aimais Balduc , dit-il à Isolina , eh bien ! en ton honneur , nous allons lui faire de rares funérailles : regarde; et juge toi-même.
Au même instant il souleva de la pointe de son épée le feuillage qui recouvrait ce vaste plat
déposé sur la table, et le corps consumé de Balduc apparut aux regards des assistants.
Aux premières paroles de Bohémond , Isolina avait été saisie de terreur. En face de ce spectacle horrible, son esprit s'égare... , elle veut fuir , elle s'élance au dehors de la tente , les gardes s'efforcent de l'arrêter , mais Zéri la suit et la protège, et à l'aide d'Azour etde son cimeterre , il déblaie la route qu'elle parcourt. Arrivée sur une plage déserte des bords de l'Oronte, Isolina s'arrête , elle semble se recueillir , elle se prosterne , elle prie , elle baise avec ferveur la croix du chapelet grec que Balduc lui a donné , puis se penchant sur les flots : « Mon Dieu , s'écrie-t-elle , il n'est d'asile pour moi que dans la mort. » A ces mots, elle s'élance et disparaît dans un tourbillon d'écume. Comme elle venait de se précipiter dans l'abîme , l'esclave arrivait , mais il était trop tard , il aperçut le voile détaché dlsolina flotter sur les vagues de
rOronte , et s'en faisant comme un linceul , il plongea à son tour au fond du fleuve, et s'y engloutit avec le lévrier fidèle qui lécha en expirant la main de son maître.