ANTOINETTE DU LIGIER DE LA GARDE
^ÉE A PARIS, KIS 1633 ou 163 i, riIORTE LE n FÉVRIER 1691.
Temps idéal que celui où il suffisait, pour se faire un nom, d'être l'auteur d'une idylle, d'un sonnet ou d'un madrigal ; bon et facile temps en littérature que celui où une lettre de MM. de Balzac, de Voiture, de Bussy-Rabutin et de Benserade était répétée par les mille voix de la Renommée; heureux temps enfin que le temps où madame Deshoulières était saluée comme une
dixième Muse à la cour du grand roi, et se voyait comblée des faveurs que l'on répandait alors si largement sur le talent I
Aujourd'hui que toute carrière est encombrée d'aspirants , on trouve peut-être une sorte de compensation orgueilleuse aux difficultés qui nous entravent , dans l'espoir d'un triomphe douloureux à obtenir. Mais si l'on parvient à se classer parmi les sommités, là encore on rencontre la foule, et l'on désespère de laisser un nom au milieu de tous ces noms qui se confient orgueilleusement à la postérité. Alors , on se surprend à regretter ces gloires simples et faciles, ces gloires premières, ces gloires clair-semées comme des jalons au début d'une route où tant de gloires s'entassent, se heurtent et se confondent aujourd'hui.
Il serait injuste de toujours juger, d'après les œuvres qu'ils nous ont laissées, les écrivains que nous avons nommés en commençant cet
article. Si la postérité doit leur contester des succès usurpés, leurs contemporains, qui ont joui de leur esprit vif ou profond , esprit dont les traces ne sont pas assez senties dans leurs écrits, pouvaient sans erreur les regarder comme des intelligences d'élite. Ainsi , nul doute que madame Deshoulières ne fût une femme supérieure ; nul doute que l'amie du grand Corneille, de Fléchier, de Mascaron, de La Rochefoucauld et de tous les génies de ce beau règne, ne soit digne d'éloge , moins peut-être pour les vers qu'elle nous a laissés que pour l'élévation d'une âme qui, sans cesse en butte au malheur, ne trouva pas toujours des formes heureuses et poétiques pour traduire son enthousiasme et sa sensibilité. Si le vers de madame Deshoulières est souvent froid, guindé et de mauvais goût, on sent que la pensée vaut mieux.
Voltaire a dit d'elle « qu'elle fut , parmi les « dames françaises qui ont cultivé la poésie,
« celle qui a le plus réussi, puisque c'est celle « dont on a retenu le plus de vers. » Cela était vrai du temps de Voltaire, mais de nos jours, il n'est pas de jeune fille provinciale, ni d'écolier tout fraîchement empreint de son Laharpe, qui ose réciter dans un salon la trop fameuse idylle des Brebis. 11 est d'autres pièces de madame Deshoulières qui ont moins vieilli, tant pour la forme que pour le fond. Nous en citerons quelques fragments dans le cours de cette notice,
Antoinette du Ligier de la Garde était née à Paris, de Melchior du Ligier, seigneur de la Garde , chevalier de l'ordre du roi , et de Claudine Gauthier. Elle reçut à la fois une éducation frivole et solide ; les romans d'alors , ces codes de froides et pastorales amours , servirent d'aliments à sa jeune imagination, et furent peutêtre la source de l'afféterie scudérienne qui entache ses vers. Mais cette empreinte du mauvais goût fut contre-balancée par l'étude
des littératures latine , italienne et espagnole , qu'elle put étudier dans les originaux: elle apprit ces trois langues avec une grande facilité.
Madame Deshoulières avait la beauté la plus gracieuse ; sa taille était parfaite , ses traits réguliers révélaient la douceur et l'intelligence , et ses manières étaient nobles , quoique naturellement vives et enjouées. En avançant dansla vie, la mauvaise fortune lui donna une mélancolie dont l'expression augmentait encore les charmes de sa personne. Elle dansait avec perfection , ce qui était un talent alors ; elle montait bien à cheval et était en tout un modèle de grâce. Ainsi elle joignait à toutes les connaissances de l'esprit tous les dons de la beauté , alliance rare dont furent douées peu de femmes de lettres.
On dirait que l'étude est une fatigue qui déflore la beauté , ou plutôt que la nature , lorsqu'elle donne aux femmes une mâle intelligence, leur refuse ces grâces qu'elle accorde ordinaire-
ment à la faiblesse de leur sexe , comme un ascendant puissant qui domine sans le savoir , et remplace la force. L'homme préfère ce qui le charme à ce qui l'étonné , ce qui le séduit à ce qui Tattaque. Eh! ne serait-ce pas pour cela que les femmes auteurs, les femmes à esprit d'homme , sont si peu aimées ? où plutôt ne serait-ce pas peut-être cette absence d'un amour qu'on leur dénie d'abord , qui entraînerait aussi l'absence des grâces dont elles sont si généralement dépourvues ? Oh ! pour la femme , mieux vaut souffrir en silence que se plaindre hautement ; mieux vaut la beauté que le génie , l'amour que la gloire !
Le talent ne fut pas fatal à la jeune Antoinette de la Garde. Elle fut aimée et mariée fort jeune encore (en ^651 ; elle avait à peine dixhuit ans. ) Son mari , Guillaume de la Fon de Boisguérin, seigneur Deshoulières, gentilhomme de Poitou , était petit neveu de M, de Bois-
gucrin , gouverneur de Laudun , qui refusa le bâton de maréchal de France que lui offrait Henri IV à condition de renoncer à la religion réformée. M. Deshoulières était entré au service en 4 G2 1 ; il avait souvent donné des preuves de sa valeur en différentes campagnes. Bon officier d'artillerie et habile ingénieur , il s'était acquis l'estime du grand Condé , qui lui avait accordé une charge de Maltre-d' hôtel du roi , un emploi de gentilhomme ordinaire à sa suite , un logement dans son hôtel et une compagnie dans un de ses régiments. M. Deshouhères devint plus tard lieutenant-colonel , et fut fait sergent-major de bataille. Peu de temps après son mariage il fut obligé de se séparer de sa femme pour aller joindre le prince de Condé en Guyenne. Les premiers mouvements de la Fronde , qui éclataient dans cette province , se changèrent ensuite en une guerre civile qui s'étendit dans presque toute la France. Le prince de Condé , qui était à
la tête de cette insurrection , se vit contraint , vers la fin de Tannée ^ G5^ , de passer en Flandre , où il fut nommé généralissime de l'armée d'Espagne, M. Deshoulières le suivit, et s'engagea , à l'exemple du prince , au service des ennemis de la France. Madame Deshoulières, ne pouvant partager la vie errante de son mari , s'était retirée chez ses parents , se livrant presque exclusivement à des études sérieuses. Elle lut et médita Descartes et Gassendi , dont les ouvrages venaient de paraître. Elle trouvait dans les pensées fortes et graves dont elle se nourrissait un aliment nécessaire aux besoins d'une vie isolée , ou l'imagination s'exalte et se débat contre ses propres rêves.
Le prince de Condé ayant pris Rocroi au nom du roi d'Espagne , le 29 septembre 4 655 , en donna le commandement à M. Deshoulières. Par là , sa position devint fixe , et sa femme se rendit auprès de lui. Elle resta deux ans à Ro-
ôroi , puis vint à Bruxelles pour solliciter l'arriéré des appointements de son mari. Don Juan d'Autriche , fils naturel de Philippe IV , venait d'arriver dans cette ville comme gouverneur des Pays-Bas, il y tint bientôt une espèce de cour oii tous les étrangers de distinction étaient admis.
Madame Deshoulières y fut reçue avec éclat ; l'estime qu'on avait pour son mari lui donnait les plus grandes entrées ; son talent , et la facilité avec laquelle elle parlait l'espagnol et l'italien , lui procuraient mille agréments dans le cercle d'élite o\x les charmes de sa personne et de son esprit lui gagnaient bien des cœurs. Le grand Condé lui-même , captivé par tant de grâce , lui offrit son amour. Mais Madame Deshoulières , attachée à ses devoirs , modéra par sa conduite pleine de dignité la passion qu'elle avait inspirée aux prince , et garda toujours son amitié et son admiration. *
De tristes préoccupations vinrent empoisonner les hommages et les plaisirs dont on l'environnait. On avait saisi , en France , tous les biens de M. Deshoulières, et ses émoluments lui étaient très mal payés en Flandre , malgré les demandes de Madame Deshoulières , qui n'étaient point écoutées. Elle forma des plaintes auxquelles on n'eut pas plus d'égard , et sa situation précaire l'ayant forcée à les réitérer , la vice-cour d'Espagne traita son insistance comme un crime de lèse-majesté dont l'exemple pouvait être pernicieux. Cette jeune femme, si belle et si spirituelle , qu'on avait d'abord accueillie comme une reine , fut arrêtée prisonnière à Bruxelles, au mois de février 4 657, et conduite en criminelle d'état au château de Vilvorden , forteresse située à deux lieues de Bruxelles, sur le chemin de Malines. Là, elle eut à subir les plus durs traitements, les Espagnols qui la gardaient conçurent même le projet de la
faire périr. Naturellement douée d'une grande énergie et d'une force d'âme à toute épreuve , Madame Deshoulières ne se laissa pas abattre par cette horrible situation : pendant huit mois que dura sa captivité , la lecture de la Bible la soutint et jeta dans son imagination des pensées profondes et religieuses , dont nous retrouverons plus tard les traces dans ses poésies.
M. Deshoulières était absent lors de l'arrestation de sa femme : en l'apprenant, il courut à Bruxelles pour solliciter sa liberté ; mais il représenta vainement l'injustice d'un pareil procédé ; il parla en vain de ses longs services, qui méritaient une autre récompense ; il ne put rien obtenir de don Juan, ni, chose étrange, du prince de Condé lui-même. Voyant l'inutilité de ses démarches, il dissimula d'abord son mécontentement et continua son service militaire avec activité. Mais, au mois d'octobre suivant, lassé d'attendre la justice qui lui était due,
il prit une résolution hardie et romanesque pour arracher sa femme à la prison : il se relira secrètement de Tarmée, et, suivi de quelques soldats qui lui étaient entièrement dévoués, il se rendit a la forteresse de Vilvorden. 11 s'y introduit sous prétexte d'un ordre de monsieur le prince, parvient jusqu'à madame Deshoulières, la délivre, et prend avec elle la route de France. Pourquoi madame Deshoulières ne nous at-elle pas laissé en prose ou en vers le récit de son séjour à la cour de Bruxelles, de sa captivité et de son évasion ? Ces aventures romanesques, ces détails intimes, auraient plus de charmes, pour les lecteurs de nos jours, que les plaintes amoureuses de Tyrcis et de Célimène, sujets habituels de ses idylles et de ses pastorales. Elle sacrifia au goût de l'époque, dira-ton, mais il ne faut pas oublier que nous devons à cette même époque les lettres de madame de Sévigné, lettres pleines de naturel et d'abandon ;
délicieuse histoire du grand règne , où chaque anecdote se rattache à un nom célèbre ou à un événement fameux; biographie saisissante, où tous les hommes célèbres du temps sailhssent vivants au milieu des détails confidentiels et des particularités attachantes que Fauteur nous donne sur leur vie, mêlée chaque jour à la sienne. On chercherait en vain ces indiscrétions de l'intimité et ce reflet des illustrations contemporaines dans les œuvres de madame Deshoulières. Quant elle veut peindre quelque sentiment personnel, quelque souvenir vrai, quelque impression éprouvée, elle a recours à Tallégorie, qui glace et falsifie le charme qu'auraient pour nous ces révélations de la vie privée. L'ambition de la forme enchaîne et restreint la pensée de madame Deshouhères ; avec plus de naturel elle nous eût dit plus de ces choses charmantes qui sont senties et trouvées par le cœur, et non cherchées par l'esprit. 1. is
Avant d'entreprendre la délivrance aventureuse de sa femme , M. Deshoulières s'était assuré qu'il pourrait rentrer en France sans danger ; il avait écrit à M. Letellier, alors secrétaire d'état de la guerre, qu'il désirait abandonner le parti du prince de Condé et profiter de l'amnistie que le roi accordait aux révoltés. M. Letellier s'intéressa au sort de M. et madame Deshoulières, et à leur arrivée en France, il les présenta au roi, à la reine, et au cardinal Mazarin. On accorda à M. Deshoulières le grade de maréchal de bataille, et le gouvernement de Cette en Languedoc.
La présence de madame Deshoulières fit sensation à la cour, où déjà sa réputation d'esprit et de beauté l'avait précédée. Les romans de Cyrus et de Clélie, de mademoiselle Scudéri, avaient mis à la mode de faire en vers ou en prose le portrait du visage et du caractère des^ personnes remarquables; madame Deshou-
lières, fort admirée, inspira plusieurs de ces sortes d'écrits. Le chevalier de Grammont fut le premier à faire son portrait ; le prince de Condé, avec qui il était en correspondance, lui écrivit à ce sujet pour lui fournir des documents.
Les plaisirs, les hommages, entouraient de nouveau madame Deshoulières , mais toutes ces distractions ne pouvaient alléger le poids des afïïures sérieuses qui l'accablaient. Son sé- ^jour hors de France, avec M. Deshoulières, avait entièrement ruiné leur fortune ; et, pour se soustraire aux poursuites de leurs créanciers, elle fut obligée de se faire séparer de biens d'avec son mari, qui abandonna tous les siens pour payer ses dettes. M. Deshoulières reçut de l'avancement, et continua à se distinguer dans la carrière des armes. Madame Deshoulières chercha dans la société des gens de lettres, et dans la culture de la poésie, un refuge contre les malheurs qui la poursuivaient au milieu d'une
carrière brillante. Ses premières pièces de vers parurent dans le Mercure Galant^ en 1G72. Le sonnet suivant, en bouts rimes, fut répété à la cour et à la ville, et lui fit une grande réputation.