‹ Folles et saintesChapitre 12 sur 16 · SUR L'OR · texte numérisé non relu

SUR L'OR

Ce métal précieux, cette fatale pluie,

Qui vainquit Danaë, peut vaincre l'univers ;

Par lui les grands secrets sont souvent découverts,

Et Ton ne répand pas de larmes qu'il n'essuie.

Il semble que sans lui tout le bonheur nous fuie ; Les plus grandes cités deviennent des déserts , Les lieux les plus charmants sont pour nous des enfers, Enfin, tout nous déplaît, nous choque et nous ennuie.

11 faut, pour en avoir, ramper comme un lézard ; Pour les plus grands défauts c'est un excellent fard ; Il peut, en un moment, illustrer la canaille.

Il donne de l'esprit au plus lourd animal ; il peut forcer un mur , gagner une bataille, Mais il ne fait jamais tant de bien que de mal.

Madame Deslioulières s'était fixée à Paris, mais elle s'en éloignait quelquefois pour aller passer plusieurs mois auprès de son mari , ou pour suivre en été ses amies à la campagne.

Dans une de ces excursions, il lui arriva une aventure que nous rapporterons comme une preuve de sa force d'esprit et de sa fermeté. Elle était dans un vieux château, à vingt lieues de Paris, et le soir, à la veillée, on raconta devant elle qu'un fantôme apparaissait toutes les nuits dans un des appartements de cette antique demeure. Madame Deshoulières n'était ni superstitieuse, ni crédule, et elle eut la curiosité, quoique grosse alors, de se convaincre de ce qu'il y avait de vrai dans cette histoire ; elle demanda hardiment et avec instance de coucher dans cette chambre. Pour une femme jeune et belle, la résolution était téméraire, le spectre pouvait bien ne pas en être un ; cette pensée ne vint pas à madame Deshoulières, et elle se ren-

dit dans l'appartement funèbre, comme une héroïne destinée à lutter contre une apparition surnaturelle. A minuit, elle entendit ouvrir sa porte; elle parla, mais le spectre ne répondit rien, ses pas retentissaient lourdement, il approchait en poussant des gémissements étouffés. Une table qui était placée au pied du lit fut renversée, et les rideaux s'ouvrirent avec fracas. Madame Deshouhères prête une oreille attentive, elle sent que le fantôme s'approche d'elle, et, sans trouble, elle étend les mains pour s'assurer s'il a une forme palpable. Le fantôme ne fait aucune résistance et se laisse saisir par les oreilles, oreilles longues et velues qui rassurent madame Deshouhères. Cependant elle n'osait retirer une de ses mains pour toucher le reste du corps, car elle craignait que le spectre impassible ne lui échappât avant qu elle eut pu s'assurer de sa nature. Pour ne pas perdre le fruit de son courage, elle resta jusqu'au jour

dans cette pénible attitude ; enOn, quand l'aube parut, elle reconnut dans le captif qu'elle tenait encore par les oreilles, un gros chien fort pacifique, qui, n'aimant point à coucher à l'air, ■venait chercher chaque nuit un asile dans cette chambre, dont la porte fermait mal. Le lendemain elle railla de leur frayeur ses hôtes, qu'elle avaitbeaucoup étonnés par sa bravoure.

Madame Deshoulières fit, au printemps de l'année i 672, un long voyage en Dauphiné avec la marquise de la Charce et mesdemoiselles de la Charce et d'Urtis, ses filles, qui étaient ses amies intimes. — L'une de ces demoiselles de la Charce s'est rendue célèbre sous le nom de Philis de la Tour-Dupin. Lorsque le duc de Savoie vint ravager le Dauphiné en ^692, elle monta à cheval, fit lever les villages du canton quelle .habitait, et, sous les ordres de Catinat, se mit à la tête des paysans armés ; elle livra plusieurs combats dans les gorges des montagnes, et

contribua par son courage à repousser les ennemis de la France, tandis que sa mère exhortait les peuples de la plaine à défendre leur patrie, et que mademoiselle d'Urtis, sa sœur, faisait couper les câbles des bateaux qui traversaient la Durance, afin qu'ils ne pussent servir à l'ennemi.

En apprenant les actions d'éclat de mademoiselle de la Charce, Louis XIV lui accorda une pension avec le droit de faire mettre son épée, ses pistolets et le blason de ses armes dans le trésor de Saint-Denis. — Madame Deshoulières aimait celte famille comme la sienne, mais elle afTectionnait particulièrement mademoiselle de la Charce dont le grand caractère annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Entourée de ces femmes distinguées, elle parcourut le Forez, fit un pèlerinage sur les bords du Lignon, dans ces vallées délicieuses que d'Urfé a rendues célèbres. Elle s'inspira sur la tombe

d'Aslrée et de Céladon; puis, traversant le Dauphiné et la Provence, elle alla demander à Vaucluse le souvenir de Pétrarque et de Laure, et chanta dans ses vers cette fontaine célèbre.

Les terres de la maison de la Charce étaient situées au milieu des hautes montagnes dont une partie sépare le Dauphiné de la Provence. C'est dans cette solitude pittoresque, au milieu des rochers dont les sommets sont couverts de neiges éternelles, et les bases entrecoupées de vallées profondes oii se précipitent les torrents , que madame Deshoulières passa près de trois ans. Elle aimait cette nature sauvage et grandiose oià Fart n avait rien nivelé ; mais ici encore on s'étonne qu'elle ne l'ait pas reflétée dans ses vers. Au lieu de ces prés fleuris où paissent d'heureux troupeaux, de ces ruisseaux murmurants au bord desquels chantent les serins et les pinçons, au lieu de cette nature factice qu'elle rêvait et qu'elle s'obstinait à peindre dans ses

idylles et ses pastorales, pourquoi ne nous at-elle pas décrit la nature vraie et gigantesque de ces paysages des Alpes, qu'elle avait contemplés, au milieu desquels elle avait vécu, et qui auraient animé ses vers de tout le bruit de leurs torrents et de leurs orages, de toute la mâle beauté de leur végétation vigoureuse ?

De retour à Paris, après une si longue absence, madame Deshoulières se vit entourée par ses nombreux amis, impatients de la revoir; parmi eux Fléchier, La Rochefoucauld, les deux Corneille et Quinault la voyaient presque tous les jours. Elle avait pour le grand Corneille une prédilection qui la rendait injuste envers Racine. Chose remarquable , deux des femmes les plus distinguées du règne de Louis XIV , madame de Sévigné et madame Deshoulières, n'avaient aucune sympathie pour l'auteur de Phèdre et de Bérénice, pour ce poète de l'amour; elles préféraient le chantre de la grandeur romaine ;

elles étaient plus touchées par Ténergieque par la grâce, le génie de la force les entraînait, et le génie de la sensibilité était impuissant à les émouvoir.

Ce sentiment ne peut-il pas s'expliquer par le charme que nous trouvons dans les contrastes ? Ainsi ces intelligences de femmes douces et sensibles, aimaient la mâle intelligence du grand Corneille qui étonnait leur imagination.

La partialité entraîna madame Deshoulières à se prononcer ouvertement contre Racine. En 4G77, quand il donna Phèdre, elle voulut lui opposer la Phèdre de Pradon ; aux premières représentations, elle parvint, secondée par ses amis, à faire triompher la pièce du mauvais poète, et elle publia contre celle de Racine un méchant sonnet qui fit alors beaucoup de bruit.

Le public fit bientôt justice de la cabale et de la satire, et la Phèdre de Racine triompha. Bol-

leau vengea son ami en disant de madame Deshoulières :

C'est une précieuse ,

Reste de ces esprits jadis si renommés

Que d'un coup de son art Molière a diffamés.

Madame Deshoulières avait eu quatre enfants, un fils et trois filles ; son fils lui donna beaucoup de chagrin par l'emportement de son esprit et la dissipation de sa conduite ; mais l'âge modéra ses passions, et il devint plus tard un homme distingué. Deux de ses filles se firent religieuses dans la petite ville de Nyons, située dans les belles solitudes du Dauphiné que madame Deshoulières avait tant aimées; l'autre suivit la carrière des lettres, et s'y distingua, sans toutefois égaler sa mère.

Malgré l'insistance de ses amis, madame Deshoulières hésitait toujours à publier le recueil de ses poésies. Cependant sa renommée s'étendait^ au loin; l'Italie, à l'exemple de la France,

la salua comme une muse, et elle fut élue de Tacadémie de Ricovrati de Padoue, le \4 septembre \ G84. L'académie d'Arles l'admit aussi dans son sein quelques années plus tard, et celle de Paris aurait suivi cet exemple si elle n'avait pas été liée par ses statuts qui en éloignent les femmes. Comme une compensation à cette faveur que madame Deshoulières ne pouvait recevoir, on lisait souvent de ses vers dans les séances publiques de l'académie française, et cet hommage rendu à son talent était une espèce d'adoption de l'auteur.

Corneille s'était retiré du théâtre, et madame Deshoulières, trouvant que Racine ne le remplaçait pas, eut la pensée ambitieuse de remplir le vide que faisait à la scène la retraite du grand poète tragique. Elle composa deux tragédies, Genseric et Jules Jntoine ; Genseric fut joué pour la première fois à l'hôtel de Rourgogne , le 20 janvier \ G80 ; le fameux Raron remplissait

le principal rôle, et la pièce eut quarante représensations, ce qui ne l'empôcba pas d'être critiquée comme elle méritait deFétre. Madame Deshoulières, se jugeant elle-même sévèrement, comprit qu'elle ne réussirait jamais au théâtre, et s'en retira.

Le roi lui avait accordé, au commencement de Tannée -1688, une pension de deux mille livres, comme un témoignage de la satisfaction que lui avaient causée les vers qu'elle lui avait adressés sur les grands événements de son règne. Ce fut à la même époque qu'elle se décida enfin à publier ses œuvres, parmi lesquelles elle inséra une ode de mademoiselle Deshoulières, qui avait été couronnée à l'académie française ; on soupçonna madame Deshoulières d'avoir retouché cette pièce, mais elle protesta hautement qu'il n'en était rien ; et elle voulut laisser toute la gloire de ce succès à sa fille qu'elle aimait avec une vive tendresse.

Le recueil de ses poésies eut un grand succès, il le méritait à plusieurs titres. C'est une tache difficile aujourd'hui pour la critique de chercher au miheu de cet amas de vers qui ont Yieilli tant pour la forme que pour le fond, quelques pensées profondes et lumineuses, enchâssées dans une poésie belle et pure, et enrichie d'une rime toujours riche et vibrante. Madame Deshoulières réussit surtout dans le genre sérieux ; il y avait plus de gravité que de passion dans son talent. Nous prenons dans une de ses idylles les vers suivants :

Un redoutable instant nous détruit sans réserve ; On ne voit au-delà qu'un obscur avenir ; A peine de nos noms un léger souvenir

Parmi les hommes se conserve.

Nous entrons pour toujours dans le profond repos

D'où nous a tirés la nature , Dans cette affreuse nuit qui confond le héros

Avec le lâche et le parjure.

Ces vers sont plus philosophiques que reli-

gieux ; mais nous trouvons dans d'autres fragments une mélancolie pensive, un dégoût des choses de la terre et un appel à Dieu.

Ote-moi, pour me rendre et plus forte et plus pure , Ces dons empoisonnes que m'a faits la nature ; L'innocence avec eux se trouve rarement ; Ote-moi cet esprit dont ma foi se défie ;

Oui, Seigneur, je te sacrifie Tout ce qui peut de toi m'éloigner un moment.

S'imagine t-on t'éblouir?

L'homme te conçoit-il comme un être qu'on trompe? On renonce aux plaisirs, on renonce à la pompe. Dont, quand on le voudrait, on ne peut plus jouir.

Les meilleures poésies de madame Deshoulières sont ses réflexions diverses, dont quelques vers sont restés comme proverbes, peut-être la pensée, toujours élevée et perçante, y est- elle exprimée avec quelque recherche, mais du moins elle est dégagée de ce faux goût que nous reprochons aux poésies légères.

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