‹ Folles et saintesChapitre 14 sur 16 · MADAME DE LAMBERT · texte numérisé non relu

MADAME DE LAMBERT

* Ces pages, par madamo de Lambert, ont été publiées en tète do l'édition do ses œuvres qui a paru dans la bibliothèque d'c'lite de Charles Gosselin.

Depuis Molière , un esprit de dénigrement systématique a toujours poursuivi les femmes auteurs ; madame de Lambert le remarque ellemême en ces termes : ce Un auteur espagnol disait que le livre de Don Quichotte avait perdu la monarchie d'Espagne, parce que le ridicule qu'il a répandu sur la valeur, que cette nation possédait autrefois dans un degré si éminent, en a amolli et énervé le courage. Molière, en

France, a fait le même désordre par la comédie des Femmes savantes. Depuis ce temps -là, on a attaché presque autant de honte au savoir des femmes qu'aux vices qui leur sont le plus défendus. »

Quoiqu elle soit dérivée de Molière, ce grand et sincère génie, n'y a-t-il pas quelque chose de puéril et de malséant dans cette terreur du ridicule qui s'était emparée de Fesprit des femmes dans le siècle même oi^i elles furent le plus remarquables par l'esprit?

Eh ! devaient-elles être en effet si craintives, ces femmes qui comptaient alors dans leurs rangs la princesse Palatine, madame de Longueville, digne sœur du grand Condé, Henriette d'Angleterre, madame de Motteville, madame de Lafayette, madame de Sévigné et sa fille, madame de La Sablière, madame Dcshoulières, poète médiocre, mais nature élevée, et vers la fin de ce b'^au règne, madame de Lambert et

madame Dacier ! Grands et charmants esprits, inlelligences sérieuses ou enjouées, participant toutes de la grandeur de l'époque et y ajoutant, comprenant le génie, le faisant naître et lui dérobant parfois des étincelles ; écrivant toutes de ce beau style du temps ; érudites comme des hommes, mais gardant toujours les grâces de la femme. Peu d'entre elles ont laissé des ouvrages, toutes auraient pu en écrire. Il en est même dont 1 esprit ne brilla pas dans le monde, dont le nom et le mérite ne furent connus que plus tard ; la vie de famille et la solitude du cloître en dérobèrent plus d'une à une réputation brillante ; ce fut un bien pour leur vie. Plus tard, le monde est allé à leur recherche et a retrouvé leur sillon. De ce nombre sont : la mère Angélique Arnault, abbesse de Port-Royal, dont la correspondance recèle des éclairs sublimes d'éloquence cbrit cnne ; les deux s eurs de Pascal, madame Pc3H\er, et surtout Jaque-

liiie (morte religieuse à Port-Royal), qui eurent un reflet du génie de leur frère ; puis l'abbesse de Rochechouart, sœur de madame de Montespan, spirituelle comme elle, presque aussi belle, et occupant les loisirs de la vie religieuse à traduire le Banquet de Platon et à correspondre avec Racine. Ces femmes, et celles qui dans les siècles suivants eurent comme elles le goût des lettres, nous ont laissé des pages immortelles ; des pages qu'aucun homme n'aurait pu écrire aussi bien qu'elles, car ces pages sont l'expression des sentiments mêmes que les femmes seules peuvent éprouver, et partant exprimer avec vérité. De là vient que l'intelligence créatrice des femmes est incontestable ; que nier leur talent d'écrire, c'est nier leur faculté de sentir, l'un dérivant naturellement de 1 autre. Ne serait-il pas à jamais regrettable pour l'art que tant de sentiments exquis, tant d'idées ingénieuses et charmantes, que le virginal amour de la jeune

fille, la tendresse forte et dévouée de la mère, le renoncement de l'épouse , en un mot, que toutes les mystérieuses et touchantes inspirations du cœur de la femme ne nous eussent pas été révélées par elles ? On a dit que l'esprit humain, pour s'élever, pour concevoir et produire de grandes œuvres, a besoin du choc de^ passions, du spectacle des grandes scènes de la nature ; il faut à l'homme de génie , a-t-on prétendu, des luttes avec le monde et de lointains voyages. Eh ! depuis quand le foyer des inspirations n'est-il plus dans l'âme? Depuis quand les passions contenues ont-elles manqué d'éloquence? Depuis quand un peintre a t-il besoin de voir tous les sites de l'univers pour peindre un grand et beau paysage ? C'est lord Byron qui, un des premiers, a donné le goût de cette vie désordonnée et cosmopolite; depuis lui, on ne croit plus au génie s'il n'a rompu tous les liens de la famille et de la patrie. Autrefois Ra-

cine osait être un bon père; Bossuet, Corneille et Pascal étaient de hardis penseurs et de sublimes écrivains, sans courir les grands chemins, et madame de Sévigné trouvait chez elle la profondeur et la grâce, qui rendent son esprit immortel.

Pourquoi voudrait-on que Tintelligence des femmes eût besoin, pour resplendir, des sphèfes interdites ?

On a prétendu encore que l'éducation des femmes s'opposait au développement de leurs facultés ; que , manquant d'études premières, elles avaient toujours dans leur esprit un vide que les richesses de leur imagination ne pouvaient remplir. On a dit aussi que la mobihté de leur nature s'opposait à la solidité de leur jugement; qu'elles étaient aptes à des conceptions superficielles et faciles , jamais à des conceptions profondes et qui demandent une attention soutenue. Ici , laissons répondre madame

de Lambert, elle le fera mieux que nous : i Ceux qui attaquent les femmes, dit-elle, ont prétendu que l'action de l'esprit, qui consiste à considérer un objet, était bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire, elle fait naître la lumière, pour ainsi dire, approche les idées de l'esprit et les met à sa portée ; mais chez les femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion : la nature raisonne pour elles et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement ; il fournit de nouveaux esprits qui illuminent, de manière que les idées se présentent plus vives, plus nettes et plus démêlées ; et, pour preuve de ce que je dis, toutes les passions sont éloquentes. Nous allons aussi sûrement à la vérité par la force et la chaleur des sentiments que par retendue et la justesse

des raisonnements, et nous arrivons toujours par eux plus vite au but dont il s'agit, que par les connaissances. La persuasion du cœur est au-dessus de celle de Tesprit, puisque souvent notre conduite en dépend ; c est à notre imagination et à notre cœur que la nature a remis la conduite de nos actions et de ses mouvemenls.» ' Celle qui a écrit cette page avait, on n'en peut douter, la conscience de la valeur de son intelligence, et elle devait se sentir appelée à être un interprète supérieur des sentiments qu'elle analysait si bien. Cependant, madame de Lambert redouta la publicité comme on redoute le malheur. Ses premiers écrits : Avis d'une mère à son fils^ et Avis d'une mère à sa fille ^ destinés seulement à sa famille et à quelques amis, ne furent imprimés qu'à son insu. Comme d'autres cherchent la célébrité, elle s'efforça de l'éloigner : ce fut sans succès, car la célébrité ne répond pas au désir orgueilleux, mais au mérite

réel de récrivain. Par rélévalion des pensées, par l'élégante correction du style, les ouvrages de madame de Lambert sont dignes du suffrage qui leur fut accordé par les hommes les plus éminentsde son siècle. Dans les Avis d'une mère à son fils^ nous trouvons, dès le début, un mélange de sensibilité et de raison qui nous captive et nous émeut : cf 11 n y a, dit-elle, que deux temps dans la vie où la vérité se montre utile à nous : dansla jeunesse pour nous instruire, dans la vieillesse pour nous consoler. Dans le temps des passions, la vérité nous abandonne. Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs : lisez-les sans peine ; ce ne sont point des leçons sèches qui sentent Tautorité d'une mère, ce sont des avis que vous donne une amie, et qui partent du cœur, d Et le cœur dicte à cette mère, qui parle à son fils, sans souci du public, sans désir de renommée, les préceptes de la plus douce et de la plus pure morale. Pour

inspirer à ce fils l'émulation clés vertus et de riionneur, elle lui rappelle le père qu'il a perdu; elle trace de cet époux, qui n'est plus, un portrait noble et touchant : « Votre père, dit-elle à son fils, ne vous a laissé qu' un nom et des exemples. Je ne regrette point pour vous la fortune; il y a si peu de grandes fortunes innocentes ! » Suivent des conseils tendres, éclairés, ingénieux, par lesquels elle indique à son fils de faire honorablement sa carrière, de plaire, et surtout d'être utile et homme de bien. Elle veut que son fils aime la gloire, sans lui sacrifier jamais la vertu : <r L'honnête homme aime mieux manquer à la fortune qu'à la justice ; disputez de gloire avec vous-même, lui dit-elle^ et tachez d'acquérir des vertus. »

C'est elle encore qui dit à son fils, avant Vauvenargue, et presque aussi bien que Vauvenargue : « La vraie grandeur de l'homme est dans

le cœur *! Il faut l'élever pour aspirer à de grandes choses et même oser s'en croire digne. 11 est aussi honnête d'être glorieux avec soimême, que ridicule de l'être avec les autres. »

Ce qui domine dans ce premier écrit, c'est renseignement d'une morale tout empreinte de sévérité pour soi-même, et d^ndulgence pour autrui. Dans ces pages, tracées par une grande dame, veuve d'un gouverneur du Luxembourg, on trouve, avec une satisfaction mêlée d'un doux étonnement, ce qu'on ne surprend jamais dans madame de Sévigné, une sympathie vraie pour les classes pauvres, et des pensées sur le peuple digne de Fénelon, que nous retrouverons bientôt l'ami de madame de Lambert : « Ne perdons point de vue, dit-elle à son fils, un nombre infini de malheureux; vous ne de\e'Z qu'au hasard la dilTérence qu^l y a de vous à

* Vaiiveiiarguc a dit : « Ui grandes pensées viennent d%i coeur. »

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