‹ Folles et saintesChapitre 7 sur 16 · ÉPI80DB DU TEMPS DES CROISADES · texte numérisé non relu

ÉPI80DB DU TEMPS DES CROISADES

Bohémond commande que quelques Turcs qu'il tenait enfermés sous sûre garde lui fussent amenés, lesquels fait à l'instant par les mains des officiers de haute justice exécuter, et pui$ allumer un grand feu et les mettre à la broche cl roistir comme pour viande préparée au souper de lui et des siens ; leur commandant que s'ils ctoicnt enquis quel appareil c'étoit là, ilsrespondissent en ceste façon : « Les princes et gouverneurs (f du camp ont arrêté ce jourd'hui en leur conseil, que tous les « Turcs ou leurs espies qui d'ici e^ avant scroient trouvés « dans leur camp , seront en ceste manière forcés à faire <c viande de leurs propres corps, tant aux princes qu'à toute « l'armée. » A ce moyen advint que par l'astuce et conduite du seigneur Bohémond , fut lollue du camp la peste des espies, et les entreprises des chrestiens furent moins divulguées aux ennemis.

GUILLÂUUE DE TYR.

Tandis que les Croisés faisaient le siège d'Antioche, leur chef, Godefroy de Bouillon, était tombé malade ; Bohémond, prince de Tarente, le remplaça dans le commandement de l'armée. Autant Godefroy était sincère, pieux et chevaleresque, autant Bohémond était perfide, débauché, cruel; il faisait la guerre non par enthousiasme, mais par calcul ; ce n'était pas la foi qui

lavait fait entrer en Asie, c'était la cupidité, Tespoir d'amasser des richesses et de conquérir quelque lambeau d'état à ajouter à ses principautés d'Italie. 11 n'y avait rien de poétique dans le caractère de Bohémond; aussi, bien qu'il ait été un des principaux personnages des croisades, le Tasse ne l'a-t-il pas chanté. Il se contente de le nommer dans deux vers pour indiquer qu'il , était absent lorsqu'il fait le dénombrement des milices chrétiennes.

Bohémond n'avait qu'une valeur froide sans entraînement , mais toujours égale , toujours ferme et qui n'était jamais en défaut dans les plus grands périls. C'est cette intrépidité réfléchie qui le rendait un chef habile et nécessaire dans la situation fâcheuse où se trouvait l'armée des croisés. Aussi Godefroy, malgré le peu de sympathie que lui inspirait le caractère du prince de Tarente , n'avait-il pas hésité à lui confier le commandement de l'armée.

La famine décimait les croisés, la désunion était dans leur camp, plusieurs chefs avaient déserté l'étendard de la croix, la licence la plus effrénée gagnait tous les rang ; un grand nombre de femmes amenées d'Europe ou ramassées en Asie propageaient le désordre et l'énervement; enfin, pour dernière calamité, les espions maliométans se répandaient, sous des déguisements , parmi les troupes chrétiennes et déjouaient leurs projets d'attaque contre la ville assiégée. Godefroy comprit que Bohémond seul aurait assez d'énergie pour couper violemment tous ces maux dans leur racine et, fermant les yeux sur les expédients barbares dont le prince deTarente pourrait se servir, il ne songea qu'au triomphe de la croix qu'assurait cet implacable courage.

Antioche était assise à la fois dans une vallée riante et sur des collines toutes couvertes de pampres et d'arbres à fruits. L'Oronte baignait

les murs de la ville et serpentait dans la campagne environnante qu'il fertilisait. Durant les premiers temps du siège, cette terre féconde avait fourni aux croisés les approvisionnements nécessaires à leur nombreuse armée ; mais le pillage eut bientôt épuisé les richesses du sol, et alors la famine commença. Ses ravages furent terribles ; les soldats se virent réduits à manger la chair des chameaux , des chevaux et autres animaux domestiques qui étaient dans le camp. Les femmes avaient été séparées de l'armée par l'ordre de Bohémond; elles formaient une sorte de petite colonie hurles bords de l'Oronte ; gardée par des eunuques et des esclaves noirs. Une pareille mesure mit un frein à la licence des troupes ; mais on accusa hautement le prince de Tarente de n'exercer cette discipline sévère que dans le but de réserver pour lui seul des jouissances défendues au reste Tarmée. Les visites fréquentes qu'il faisait au quartier des

femmes, entretenaient cette opinion et faisaient naître les murmures des mécontents.

Parmi cette tourbe de femmes de tout âge, de toute nation, types divers et multipliés de beauté et de laideur, de vices et de vertus, réunies là par les hasards de la guerre ou la force des passions, on distinguait une jeune lille d'une beauté céleste, nommée Isolina. L'expression de ses traits et la candeur de son maintien , contrastaient avec la hardiesse impure de la plupart de ses compagnes dont le visage portait comme un reflet des mœurs de la soldatesque qui les traînait à sa suite.

Isolina n'était arrivée au camp que depuis quelques jours. Néeen Italiede parents pauvres, elle avait été vendue aux agents des princes croisés chargés de leur envoyer d'Europe tous les produits du luxe et de la civilisation. Aux vins précieux, aux riches étoffes et aux armes brillantes qui leur rappelaient la patrie absente,

par un raffinement de corruption, on avait ajouté des jeunes filles belles et pures qu'on avait arrachées àleurs familles . Isolina avait été embarquée sur undes vaisseaux que Pise et Gênes envoyaient aux croisés ; ces vaisseaux portaient leurs cargaisons jusqu'à l'embouchure de l'Oronte qui se jetait dans la mer à six heues d'Antioche.

Isolina avait une de ces âmes que le contact de la terre n'a pas altérées et qui sont encore telles que Dieu les a faites. Elle ressentit une profonde tristesse quand on la ravit à son pays, au toit modeste qui l'avait abritée depuis qu'elle était née, à ses amis d'enfance et à la madone qu'elle priait ; elle éprouva aussi de vagues terreurs sur l'avenir qui l'attendait ; mais elle ne put le comprendre encore. Elle échut en partage au prince de Tarente, à ce Bohémond dont les traits sauvages étaient empreints de toute la rudesse de son caractère. Isolina pressentit instinctivement l'horreur du sort qui la menaçait.

Quand Bohémond vint à elle et lui parla grossièrement de son amour, la jeune fille pâlit ; ses grands yeux noirs pleins de fierté lancèrent des éclairs, et elle se raidit de toute la puissance de sa volonté contre la corruption de cet homme qui l'épouvantait. Absorbé par les soucis de la guerre, par la double surveillance qu'il devait exercer sur l'armée chrétienne où couvait la révolte, et sur l'armée ennemie d'où partait l'espionnage, Bohémond ne songea pas un instant à toucher le cœur d'Isolina. Pour la plier h ses désirs, il attendit seulement qu'un triomphe eût rendu quelque sécurité à l'armée qu'il commandait. Il confia la jeune vierge à la garde d'un esclave fidèle qui faisait partie des présents que l'empereur Alexis Comnène lui avait offerts à son passage à Constantinople.

Cet esclave nommé Zéri, était remarquablement beau ; son corps était souple et vigoureux. Sa peau, d'un noir d'ébène, donnait comme

une expression de deuil à ses traits maures pleins de fierté et de noblesse. L'œil de l'esclave doux et calme dans le repos se baissait habituellement vers la terre, mais aussitôt qu'un sentiment frappait cet homme en apparence impassible, son œil lançait tout à coup des rayons poignants qui faisaient baisser la paupière de ceux qu'il regardait ainsi. Zéri était toujours vêtu d'une courte tunique de soie blanche tigrée de noir et d'un burnous de laine très fine. Il portait des sandales dont les bandelettes enserraient ses pieds nus jusqu'à la cheville autour de laquelle brillait un cercle d'argent. Son cou était emprisonné d'un cercle de même métal et sa tête était pittoresquement recouverte d'un turban de mousseline dont la masse de neige rendait par le contraste son teint d'un noir plus vif. Tel était Zéri le noir, plus beau, plus sombre, sous ces vêtements blancs, ainsi qu'une blanche femme paraît plus belle et plus éclatante sous

des vêtements noirs. Mais là n'était pas tout Zéri ; comme un complément à sa beauté , comme un corollaire de son être, il tenait toujours en lesse un admirable chien lévrier de la plus grande espèce , au poil noir et brillant comme la peau de son maître, aux dents blanches comme les siennes, à Tœil doux et vif tour à tour comme son œil, portant au cou ainsi que Zéri, un cercle d'argent d'oii s'échappait une chaîne toujours liée à la main de l'esclave ; àzour, tel était le nom du noble animal, semblait vivre de la vie de Zéri, partager ses impressions, ses sentiments, ses amours et ses haines ; si le maître était triste, le chien se couchait à ses pieds et le regardait douloureusement ; si son geste au contraire trahissait quelque sensation heureuse, le chien se hvrait soudain à des cbats sympathiques. Zéri et Azour vivaient ensemble depuis plusieurs années. On n'aurait pu les désunir sans les tuer, sans

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