LA GRUE
Arbre.
La poigne de la Nature a brisé son jet. Sa maîtresse-branche biaise, s'obstine et s'étire.
La grue, hors du quai, pousse.
Elle ne visse pas des racines dans le sol comme les arbres autrefois loués par les hommes qui sont morts.
Elle glisse sur le rail lisse et par sa lourdeur adhère à la terre qui l'a enfantée.
Moi non plus je n'ai pas de racines. Je puis lever haut mon pied. Je pourrais oublier ma mère.
Mais il y a la terre — où les germes sont accueillis — sous les dalles du quai et avant d'être transmué par l'homme avant de subir les migations qui l'ont tranporté du règne minéral dans le règne humain
le métal de cet outil était dans le sein vivant.
Mésallié à d'autres éléments il attendait quelque part au tond de l'espace.
Ame dans l'attente que récemment le pic frappa.
Il faudrait dire les générations du Fer.
Mais déjà le minerai est en proie au feu.
La matière dissolue cède à l'étreinte torride.
Des affinités torrentielles se déclarent.
D'une gestation forcenée sortent des êtres nouveaux comme la portée du ventre.
De la fonte est née.
Son âme est libérée.
Par d'autres croisements viennent au monde le fer, l'acier.
Au cœur complaisant de la chaleur le métal adulte des machines-outils éduque la flexible fusion.
Et voici que l'Etre latent est appelé à la
vie singulière des formes — une main rôde et choisit.
La ligne impose à la matière anonyme, sortie de ses limbes puissants, une figure personnelle.
Et c'est devenu cette grue comme moi je suis moi.
Dans son métal il ya plusieurs âmes cohabitantes que décèle la formule comme les âmes de mes ancêtres et celle de mes éducateurs dans mon âme.
Demain elle sera à la ferraille et moi au charnier. D'autres vies seront découvertes.
Mais, maintenant, ô l'instant! ô l'effort! son dressement est évident contre le ciel. Et moi, mes orteils pétrissent mes souliers et une chaleur prospère dans mon ventre.
Désirs de convergence éternellement vains : ma vie de chair s'élance parallèle à cette vie de fer.
Paraboles qui se veulent toujours raides et jamais déclinantes, qui se cabrent.
Ma gratitude s'attarde devant la grue : je la louerai de s'incliner, favorable à la vie dont la lourdeur comble les bateaux et les trains.
Elle meut ses chaînes, préhensive.
Elle tourne, dans l'huile, suave.
La mâchoire domestique dégorge sa goulée dans les cales obscurs et les wagons creux.
J'approuve ce geste dur et durable et efficace vers les choses vivantes :
vers ce charbon dont les strates fixent comme les lobes du cerveau le passé du monde
vers ces sacs dont l'enveloppe est encore la fibre pleine de sève de l'alfa.
Je connais les origines dans la terre et le cerveau des hommes.
Sa rigidité se fond à ma ferveur.
Comme dans un rayon de soleil, qui coupe
l'ombre d'une chambre, on voit danser les innombrables mondes, en dépit des lignes qui limitent cette poussée oblique
j'y vois la giration débordante des molécules pressées par la loi.
L'allégresse bondit et crie devant la révélation.
Qui chantera et dansera devant l'arche d'alliance? l'alliance de toutes les choses qui sont.
Voici que sont réaccordées les choses-quibougent et les choses-qui-ne-bougent-pas.
C'est le temps de pactes étonnants.
Sur le sceau en fusion des nouvelles ligues, le marteau-pilon tombe et le signe de la force grésille.
Le peuple des hommes s'est saisi du totem des titans.
La rude alliance avec le Fer sera célébrées. Notre frère le Fer sera loué et toute la maisonnée exultante : la Vapeur, l'Elec-
tricité et toutes les forces-sœurs de qui nous sommes dans l'attente.
Quelle joyeuse irruption.
Ample émoi, le cœur s'élargit à la palpitation du grand corps qui s'ébat dans l'enclos du soleil.
Hymne neuf.
En ces temps bénis, la terre jette la floraison extricable des machines qui se nourrissent du cerveau.
Je caresse le fer de la grue.
Son feuillage abstrait orne mes yeux.