‹ Fontaine-aux-perlesChapitre 4 sur 20 · LE GARDE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LE GARDE FRANÇAISE

Les cavaliers, à qui le bel adolescent venait de fairé un si gracieux accueil, étaient tous les trois des hommes de grande taille et de vigoureux aspect. Ils portaient un costume à peu près uniforme, qui tenait le milieu entre l’accoutrement des bonnes gens de la . forêt et les habits des gentilshommes tels que la mode les eût exigés soixante ans auparavant.

• Leurs longs cheveux étaient sans poudre ; leurs vestes d’étoflfe grossière affectaient la forme du pourpoint des courtisans de Louis XIV. Au lieu de la culotte, ils portaient des chausses de toile larges et

plissées, qui se rattachaient au-dessous du genou et joignaient l’échancrure de leurs bottes en gros cuir.

Ils étaient coiffés de casquettes en feutre gris. Tous les trois portaient le fusil en bandoulière et un long couteau de chasse à gaine.

Le bel adolescent était leur frère, et tous quatre avaient pour père le marquis de Garhoat, l’homme à la peau de bique.

Ce dernier, suivi de Francin Renard, atteignit bientôt la clairière où s’étaient arrêtés ses fils.

Le paysan ôta son chapeau en entonnoir et fit un salut auquel personne ne répondit. Le vieillard échangea des poignées de main avec les trois cavaliers, et mit un baiser sur les cheveux blonds du petit Réné, auquel il destinait paternellement le manteau du pauvre Martel.

Renard traînait par la bride le cheval à moitié mort.

— Que Diable veux-tu faire de cette rosse, Francin ? demanda l’alué des Garhoat.

— Sauf vot’ respect, monsieur Laurent, répondit le paysan, si je peux seulement le mener à Liffré, je le vendrai six bonnes livres an cordonnier qui fait vos bottes.

Les deux autres frères, qui se nommaient Prégent et Philippe, se prirent à rire comme si leur chaussures, à eux, eussent été de fin cuir d’Espagne.

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I^aurent fronça le sourcil, mais Renard, effrayé de l’effet de sa saillie, se tint prudemment au large.

— Eh bien 1 garçons, dit le vieux Carhoat, qu’ayons-nous fait depuis avant-hier ?

— Mauvaise chasse, répli ;ua Laurent; il n’y a plus au monde, je crois, que des pauvres diables, des bourses vides et des manteaux râpés... mais nous parlerons de cela ce soir, père, ajouta-il plus bas; l’enfant n’a pas besoin de savoir quel gibier nous courons.

— Oh hé ! petit Réné, s’écria Philippe, la marmite de Noton Renard est-elle pleine?

—T- Je ne sais pas répondit l’enfant.

Philippe lui fît du doigt une caressante menace.

— Ah 1 petit Réné, petit Réné ! dit-il, tu savais cela encore le printemps passé ; mais le printemps passé, tu n’allais point sous le couvert te cacher pour écouter les chansons de Bleuette.

Réné devint tout rose comme une jeune fille h qui l’on parle d’amour.

11 secoua sa blonde tête en souriant et s’enfuit dans le fourré.

— Je vais voir si la marmite est pleine, dit-il de loin.

— - Comment 1 s’écria le vieux Carhoat, vous revenez comme vous étiez partis ?

— Père, nous revenons avec une faim d’enragés, répliqua PrégeuL Une journée de voyage après une

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nuit passée à' la belle étoile, cela creuse re^onubc, je vous jure.

— Vous n’avez donc rien rencontré cette nuit? dit le vieillard en insistant. , -

— Bah, répliqua Prégent, qui haussa les gaules, allons souper.

— Ni carrosse, ni cavalier, ni piéton? pours\rivit le , vieillard.

Laurent et Philippe joignirent leurs voix à celle de. Prégent.

— Allons souper, répétèrent-ils en diœur.

Us passèrent les premiers, se dirigeant. vers; le rocher de Marlet. Garhoat et Francin Renard les suivirent en échangeant un regard de désappointement.

Martel, qui n’avait point quitté son observatoire, les vit longer le sentier tortueux qui perqait les taillis. Il vit les trois cavaliers mettre pied à. terre an bas du rocher.

Les chevaux, confiés au petit Réné, disparurent sous un hagard, et tout le monde entra dans cette maison adossée au roc, dont la cheminée projetait en ce moment uue large colonne de fumée.

Martel descendit alors de sa plate-forme et rentra dans les taillis. Un instant il se dirigea, comme au hasard, parmi les bouquets de pousses sveltes qui jaUlbsaient eu gerbes de chaque souche.

Son front était penché; ses mains jointes pendaient, sa marche était lente et affaissée.

Ce n’était plus nne tristesse vague qui pesait sur lui. Son visage exprimait une amertume profonde, et tout sou être semblait plier sous le fardeau douloureux de scs réflexions.

— Je m’étais dit : Je reviendrai digue d’elle, murmura-t-il. Que mes espoirs étaient riants et beaux ! J’étais fort, j’étais brave, j’avais le nom d’un gentilhomme. La fortune que je ne possédais point, mon épée pouvait me la gagner...

Il s’interrompit et jeta sur son uniforme un regard découragé.

— Que de bonheur et que d’orgueil le jour où j’endossai mon habit de soldat! poursuivit-il. Je croyais à la gloire pour monter jusqu’à mon amour. Me voici retombé plus bas que le premier échelon d’où j’étais parti. Me voici rejeté plus loin d’elle... Et cette fois, mon Dieu ! vous ne me laissez point d’espoir !

Il passait en ce moment non loin de la cabane où venaient d’entrer Carhoat et ses fils. A travers les arbres, il voyait ses murailles enfumées et sa toiture basse où la mousse croissait sur les ardoises.

Il détourna la tète et changea de route.

Le crépuscule du soir commençait à tomber ; le ciel orageux montrait, entre ses nuages noirs, de larges flaques d’un bleu obscur. Le vent secouait les

feuilles jaunies qui tombaient par centaines et jonchaient de tous côtés le sol.

Le garde française, sans suivre désormais aucun chemin battu, gravit la rampe de manière à tourner le rocher de Marlet. A près quelques minutes d’une montée pénible, il arriva au sommet de la colline, plus élevé que le faite même du roc et dominant immédiatement le coude de la vallée.

Ici, l’aspect changeait brusquement. L’horizon s’élargissait dans tous les sens, et le paysage, agrandi, prenait une teinte plus riante. Du côté de l’orient, la colline se coupait à pic, laissant un large espace entre sa base et la Yanvre qui remontait en ligne presque directe.

Le cours de la petite rivière se marquait au milieu des prairies, dont la nuit tombante assombrissait la verdure, par une double rangée de vieux saules dont les troncs rabougris supportaient de longs panaches de branchages. A la droite de Martel, la rampe où était situé le château de Presmes fléchissait et mettait ses taillis presque au ras de la plaine. A gauche, au V contraire, la colline s’élançait abrupte, couronnée de grands arbres, entre lesquels le roc se montrait toujours çà et là.

Sous les pieds de Martel, une petite maison s’élevait, à une centaine de pas du rocher de Marlet. Elle touchait au taillis d’un côté, de l’autre à la prairie.

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Derrière la maison, un verger planté de pommiers rejoignait la Vanvre qui courait et se perdait à l’horizon, fermé par des collines, incultes et rases comme un feutre.

Sur la porte de la maison, il y avait, en ce moment, mi vieux paysan dont le large chapeau portait une plaque d'argent. Il était occupé à nettoyer un fusil de tournure antique et avait pour compagnie un beau chien de chasse qui le regardait curieusement.

A cent pas de là, an pied du même roc de Marlet, une jeune fille battait du linge au bord d’une fontaine carrée d’une étendue plus qu’ordinaire, située au milieu d’un épais buisson d’aunes et de saules, et dont l’eau transparente avait la limpidité du cristal.

Cette jeune fille était nu-tête ; ses cheveux noirs, relevés, s’attachaient derrière la nuque et arrondissaient leur luxueuse abondance pour former le chignon qui est la parure des paysannes du pays de Rennes; son corsage, d’un bleu éclatant, tranchait Si»' la laine sombre de ses jupes, aux plis bouffants et larges. Ses petits pieds nus étaient dans des sabots dont la nuance brune faisait ressortir leur blancheur.

BUebatmit son linge et elle chantait :

Ah ! dam ! elle était bien belle !

Notre maître en était fou : , , . ^

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C’élait son plus cher bijou,

Et de ses yeux la prunelle,

Il en perdait, à songer,

Le boire avec le manger.

Martel prit un petit sentier tortueux qui descendait la colline.

Le vieux paysan était maître Jean Tuai, gruyer juré de la capitainerie de Lififré; il nettoyait son gros fusil et ne leva point les yeux, mais le chien de chasse qui flairait le nouveau venu, fit quelques pas en montant la colline, et resta droit sur ses jarrets, le nez en l’air, le cou tendu, inquiet et menaçant.

Bleuette continuait de battre son linge et de chanter. Elle disait :

Arriva de Normandie A Saint-Aubin-du-Cormier,

. ■ Un tout petit chevalier

' Qui causait comme une pie Noire maître fut jaloux :

C’est le fait des vieux époux.

Un aboiement du chien l’interrompit et l’empécha de commencer un troisième couplet. Martel était en vue.

— A bas, Lion 1 à bas 1 dit Jean Tuai ; vous ba- V6u:dez comme un chien de niche !

Bleuette avait cessé de battre son linge et regardait le nouvel arrivant avec un étonnement mêlé d'incertitude. Ses grands yeux noirs naïfs et brillants • hésitaient à sourire.

— Lion ne reconnaît pas ses amis, dit le garde française qui arrivait au bas de la rampe.

Bleuette frappa ses' mains l’une contre l’autre en poussant un cri de joie.

— C’est bien lui I dit-elle, mon père, c’est M. Martel qui revient général !

Le gruyer leva les yeux, considéra un instant le jeune garde française à qui Bleuette, accourue en sautant, donnait déjà sa joue fraîche à baiser. Il y eut un mouvement d’inquiétude sur l’honnête et franche figure du gruyer.

— C'était un bon cœur autrefois, murmura-t-il entre ses dents ; un bon c(£ur et un brave enfant, ça, c’est la vérité. Mais il est le fils de son père tout de même.

Bleuette faisait mille caresses à Martel et l’entraînait vers la maison.

— Mais venez donc, papa, s’écria-t-elle. Martel va croire que vous n’êtes pas content de le revoir I

Le gruyer fit quelques pas au-devant du jeune homme, et lui tendit sa large main basanée.

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— Quant à ça, répliqua-t-il, M. dc^Garhoat aurait tort.

Martel serra cordialement la main qu’on lui présentait, et se retourna bien vite vers Bleuette pour lui sourire encore et répondre à ses caresses de sœur.

Jean Tuai les regardait par derrière. Il hocha la tête et fronça légèrement le sourcil.

— C’est le fils de son père, répéta-t-il en se parlant à lui-même, et il revient de Paris, où il n’y a que des pratiques du diable. C’était pourtant un brave petit homme autrefois.

— Comme vous voilà fort, Martel, disait Bleuette, et comme vous voilà beau î

— Tu ne me tutoies donc plus, Bleuette ? interrompit le garde française.

Jean Tuai fît la grimace.

— Est-ce que nous nous tutoyions autrefois ? repartit la jeune fille en riant. C’est que vous voilà si brave et si fier. Martel, avec vos galons d’or et votre moustache noire I je n’oserai plus... tout ce que je puis faire, c'est de vous aimer comme avant votre départ.

Martel tenait entre ses mains les doigts de la jeune fille, frais et rougis par le froid de l’eau.

Il l’attira à lui et mit un baiser sur ses cheveux . noirs.

Jean Tuai, depuis quelques instants, cherchait un

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moyen pour se mettre en tiers dans eette reconnaissance trop vive à son gré. Il toussa énergiquement.

— Quant à ce que vous avez dit à Lion, monsieur de Garboat, dit-il, le chien n’a pas pu vous reconnaître, parce qu’il ne vous avait jamais vu, s’entend.

Martel se retourna, il avait parfaitement oublié le chien.

—Oui, oui, s’entend, reprit le gruyer, si vousT aviez bien regardé, vous auriez vu que Lion a les oreilles marquées à l’envers de son père. C’est son père que vous connaissiez, monsieur de Garboat.

Martel se baissa et caressa Lion, qui tournait autour de lui en le flairant curieusement.

— Nous ferons bien vite connaissance, dit il. Père Tuai, ajouta-t-il en se relevant, je viens vous demander pour ce soir à souper et un gîte pour la nuit.

Le gruyer ne prit point la peine de cachef sa surprise ; il ouvrait la bouche pour rappeler sans doute à Martel que la maison de Garboat était située à trois cents pas delà, derrière le rocher, lorsqu’un signe suppliant de Bleuette arrêta la parole sur sa lèvre.

— A votre service, monsieur de Garboat répondit-il avec froideur.

Martel ne sembla point prendre garde à la gêne de maitre Tuai ; Bleuette, d’ailleurs, ajouta une gracieuse invitation à la sèche formule employée par son père.

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< Elle prit la main de Martel, et lui fît passer le seuil ' < de la petite maison. • .

L’intérieur eu était net et brillant de propreté, mais tous les objets y avaient cet aspect sombre que ' donne aux fermes du pays de Rennes la maladresse naive de leur architecture. Le jour manquait. Le peu de lumière qui arrivait par la porte et par la fenêtre étroite s’absorbait sur les murailles terreuses, et ne trouvait de réflecteur qu’aux brillants panneaux des grands bahuts de chêne noir.

Fontaine-aux- Perles n’était pas, une ferme ordinaire. 11 y avait un certain luxe dans l’ameublement.

Au dessus de l’énorme lit de maître Jean Tuai, un ciel en serge verte découpait les dents rondes de ses festons. Le Ut lui-mème était carré comme la couche de nos rois,démesurémenthaut sur pieds, et relié é son • ciel par des colonnes annelées. ‘ ^

Entre les hauts matelas et les festons de la carrée, il y avait ime sangle, tendue horizontalement, qui semblait attendre un second lit.

Nous avons vu eu Bretagne de ces couches communes avoir jusqu’à quatre étages, mais celle-ci ne servait qu’à Jean Tuai lui-même,' sans douta^ car la sangle supérieure ne supportait aucun matelas. Blenette avait un cabinet à eUe, ce qui, pour le temps et le lieu était un luxe inouï.

Au milieu de la chambre assez vaste, se dressait ' > sur la terre battue une. longue table formée de ma-

driers épais et flanquée de deux tréteaux. La nappe était mise sur un coin de cette table, une nappe de chanvre gris dont la toile avait la consistance du cuir.

D’un côté de cette table s’ouvrait la porte ; de l’autre, l’immense cheminée avançait l’auvent de son manteau.

A droite et à gauche de l’âtre, sous le manteau même, des billots de bois s’alignaient, faisant office d’escabelles. Les gens qui s’asseyaient sur ces billots pouvaient se chauffer commodément par le beau temps, mais, quand venait la pluie, le large tuyau de la cheminée donnait passage à l’averse qui ne laissait bientôt plus dans l’âtre que des charbons éteints.

Il faisait encore un peu jour au dehors ; dans la ferme la nuit était venue. Bleuette fit asseoir Martel sur l’un des billots et alluma une chandelle de résine à laquelle une baguette de bois, fendue et fichée dans la maçonnerie de l’âtre, servait de chandelier. Une large marmite pendait à la crémaillère. Bleuette en inspecta le contenu, y jeta une poignée de gros sel et vint se placer auprès de Martel.

Celui-ci la regardait en souriant. Il y avait en Bleuette une grâce robuste et vive qui réjouissait la vue. Sa mise avait une rustique coquetterie qui faisait d’elle la reine de la mode à quatre lieues à la ronde. Son gai sourire montrait des dents blanches

adorables; sa peau, légèrement brunie, se veloutait de rose, et quand elle mettait sa coiflFe de dentelle à longues barbes flottantes, pour aller à la grand’messe de Thorigné, les jeunes gars de la forêt n’avaieut pas assez d’yeux pour la contempler si belle.

On l’appelait Bleuette parce que la dévotion de sa mère avait voué son enfance à la vierge Marie. Sa mère était morte depuis bien longtemps; mais, par un pieux souvenir, la jeune fille avait gardé toujours la couleur consacrée. Sa fine et souple taille n’avait jamais d’autre parure que son corsage bleu.

Les bonnes gens de la forêt l’avaient nommée Bleuette peut-être à cause de cela, peut-être aussi parce que sa gaîté soudaine pétillait comme une étincelle. Peut-être encore parce que sa gracieuse jeunesse avait le simple attrait de ces fleurs qui sourient dans la moisson, et que les enfants pieux tressent à la Fète.-Dieu en belles guirlandes pour couronner les saints reposoirs.

Bleuette avait dix-huit ans.

Le gruyer, qui était rentré ù la ferme derrière les deux jeunes gens, s’arrêta auprès du seuil et continua de nettoyer son fusil eu les considérant du coin de l’œil.

— A la bonne heure! pensait-il. Lion est un bon chien parce que son père était un bon chien. Si celuici, s’entend, chasse de race, je l’aimerais mieux sur le grand chemin que dans ma maison.

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Il secoua la tête comme si cette réQexion philosophique lui eût mis eu l’esprit des idées plus cha> gries; mais il n’osa point manifester autrement sa mauvaise humeur parce que Bleuette couvrait Martel de sa protection, et que Bleuette était l’unique amour dç Jean Tuai en ce monde.

— Mais comment avez-vous fait. Martel, disait la jeune fille, pour gagner ce bel habit doré ?

C’est la livrée du roi, Bleuette, répondit tristemmt le garde &ançaise.

— Du roi de France ? répéta Bleuette ; du roi qui est à Paris ? Pourquoi n’avons-nous pas de roi. Martel, nous autres gens de Bretagne ?

— Le roi de France est notre roi, répondit Martel en souriant.

Bleuette releva sur lui son regard étonné.

— Nous sommes Bretons, dit-elle ; pourquoi notre roi s’appelle-t-il le roi de France?

— Quant à ça, dit de loin le gruyer, en s’efforçant de sourire, je pense bien que M. Carhoat n’ira pas répéter les paroles de l’enfant au château. Je touche soixante-quinze livres par an pour mon office de garde des chasses, s’entend, et ce n’est pas sous le toit de Jean Tuai qu’on devrait parler contre le roi.

Eln prononçant ce dernier mot il souleva son vaste feutre en faisant montre d’un grand respect.

Bleuette frappa son pied avec une pétulante

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impatience contre la terre battue qui servait de plancher à la ferme.

— Père, dit-elle, Martel se fâchera contre vous 1 ne savez- vous pas qu’il vous aime ?,

Maître Tuai frotta plus vivement le canon de son fusil.

— Sais-je moi ce qu’on rapporte de Paris, grommela-t-il ; quand on est le fils d’un diable et qu’on revient avec un habit de soudard I

Il se renferma dans un silence défiant, observant avec soin les deux jeunes gens qui désormais se taisaient.

Il y avait de l’embarras sur le visage de Martel.

— Bleuette, dit-il enfin à voix basse et en baissant les yeux, comment se nomme maintenant mademoiselle de Presmes ?

— Il y en a deux, répondit Bleuette avec un malicieux sourire : l’une d’elle a nom madame la comtesse de Landal...

— L’autre? murmura le garde française.

— Avez-vous donc oublié son nom ? demanda la jeune fille qui souriait toujours.

Martel releva sur elle son regard, où il y avait un espoir timide.

— Lucienne n’est pas mariée ? dit-il.

Bleuette secoua sa tète espiègle et répondit eu faisant un geste de gentille menace.

— Le plus souvent I vous lui aviez promis de revenir général 1

BLEUETTE

Martel avait les yeux fixés sur le visage souriant de Bleuette ; son regard demandait grâce.

— Je vous en prie, murmura-t-il ne raillez pas, je l’aime tant 1

— Pourquoi raillerais-je, Martel ? répliqua la jeune fille ; elle est douce et bonne. Vous avez raison de l’aimer.

Martel lui prit la main et la pressa entre les siennes. Maître Jean Tuai toussa du mieux qu’il put, mais cet avertissement fut vain ; on no l’entendait pas. r

Or, le gruyer n’osait point aller au-delà de cette toux significative. Sa fille était pour lui l’idole timidement aimée que l’on craint d’offenser.

' — Elle doit être bien belle 1 dit le garde française.

— Oh 1 bien belle ! répondit Bleuette ; si vous la ' voyiez... mais vous la verrez, Martel.

Celui-ci secoua la tête tristement.

— Je reviens plus pauvre qu’autrefois, murmnrat-il, je ne veux pas la voir.

La jeune fille parcourut d’un regard surpris le brillant uniforme du garde française. Â ce regard tout plein d’interrogations naïves, Martel répondit par un sourire découragé.

— C’est l’habit d’un soldat, reprit-il après un silence; mes rêves étaient fous : L’épée ne sait plus ouvrir la route de la i^rtune. En trois ans je suis devenu sergent. Un grade de roture, où l’on a au-dessus de soi des enfants sans barbe. Et ce grade lui-même n’est plus à moi, cet uniforme ne m’appartient pas. Oh I non, je ne la verrai pas, Bleuette ; je sais trop bien qu’elle est perdue pour moi.

L’œil de la jeûne fille' avait perdu son éclat ; sa prunelle se voilait, toute pleine d’une pitié tendre.

— Elle est bien riche, dit-elle avec un gros soupir ; c’est vrai.

Elle ajouta presque aussitôt :

— Mais son père l’aime tant! Jamais il ne sut rien

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loi refoser. Et quand elle parle de vous, Lucienne a le cœur si plein et la voix si tremblante 1

Le front de Martel était pâle et son œil se baissait comme s’il eût voulu cacher son émotion croissanté. Bleuette continuait en s'animant :

— Pensez donc, pour la demander, il en est venu de Rennes, de Vitré, de Fougères. 11 eu est venu de Saiut-Malo-de-la-Mer, de partout! et toujours elles dit non. Us étaient beaux, nobles, riches... elle a dit non, toujours non !

Le sang remonta vivement à la joue de Martel, dont la paupière demi-fermée tremblait.

— Ah! je le sais, dit encore Bleuette ; votre nom dans sa bouche ressemble à un aveu d’amour. Nous parlions bien souvent de vous, car je suis votre sœur, et ceux qui vous aiment, je les aime. Elle venait presque tous les jours à la ferme avec son beau livre relié d’or, comme le livre de ma chanson. Nous nous promenions au pied du rocher, devant la fontaine. Je crois bien que c’est à cause de vous que mademoiselle Lucienne m’aime tant.

Elle se tut ; Martel attendit un instant. Puis il releva ses paupières qui étaient humides.

— Merci, Bleuette, murmora-t-il, si vous saviez comme il y a longtemps que je n’ai senti tant de joie! C’est un rêve, ce n’est rien qu’un rêve... mais parlezmoi d’elle encore pour que je sois heureux quelques mii-utes de plus.

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Le charmant visage de Blenette disait l’attendris- ' sement de son cœur naïf et bon.

— En vous écoutant, il me semble l’entendre, re-^ prit-elle, que de fois elle m’a dit : « Parle-moi de lui I » Et quand j’avais fini : « Parle-moi encore ! »

Le front de Martel rayonnait.

— De lui encore, encore, poursuivit la jeune fille, dis-moi que dans ce grand Paris une autre ' ne viendra pas se placer entre lui et mon souvenir.

— Elle disait cela 1

— Elle disait cela, oh ! et bien d’autres choses! Tous vos petits secrets, elle me les confiait, parce qu’elle savait que je vous aime. Quand je pouvais avoir de vos nouvelles, comme elle était heureuse !

Bleuette s’interrompit et reprit avec tristesse i

— Mais je cessai d’avoir de vos nouvelles, Martel. M. de Garhoat chassait sur les garennes du roi. Mon père fut obligé de faire son devoir. Vos frères menacèrent mon père... et quand l’un d’eux me rencontre dans le taillis, je suis forcée de m’enfuir, car tous les trois ont oublié que je fus leur amie. Tous les trois m’ont insultée comme ils insultent les filles de la forêt.

Martel rougit.

— Et Réné? dit-il, est-ce que René vous a aussi insultée ?

Bleuette rougit à son tour. Ses grands yeux noirs se baissèrent.

— Oh 1 Réné, répondit-elle, le pauvre enfant 1 il a le cœur aussi noble que vous. Martel. S’il pouvait me défendre, je n’aurais pas besoin de m’enfuir. Et malgré sa faiblesse, il m’a protégée plus d’une fois, car s’il y a encore un bon sentiment au fond de l’âme de vos frères, c’est la tendresse qu’ils lui portent. Il n’ose pas entrer dans la maison de Jean Tuai; mais il vient jusqu’à l’angle du rocher, il me regarde, il m’écoute chanter la complainte. C’est un enfant. Martel ; mais quand je le vois rester de longues heures à me contempler de loin, quand j’entends son pas léger et timide me suivre sous le taillis, cela me rend triste, je crois qu’il m’aime.

— Et ne l’aimez-vous pas, vous, Bleuette ? demanda Martel.

Bleuette ne répondit point.

Ils étaient assis tout près l’un de l’autre ; leurs mains se joignaient, leurs visages se touchaient presque. Vous les eussiez pris pour deux amants dans la joie du retour.

Jean Tuai le jugeait ainsi. Son œil plein de défiance cherchait à deviner leurs paroles.

Le regard de Martel croisa le sien par hasard, et Martel comprit. Il se leva et tendit la main au gruyer.

Celui-ci, pris à l’improviste, détourna la tète avec embarras.

— Maitre Tuai, dit Martel, ne vous souvenez-vous plus de moi ? , .

Le bonhomme releva ses yeux sur lui. Il hésitait. Sa main ne se pressait point de joindre celle que lui tendait Martel.

— Bleuette est ma sœur, reprit le garde française, ne voulez- vous plus que je Taime?

L’hésitation de Jean Tuai dura encore une seconde, puis sa paupière clignota, et ses deux mains se levèrent à la fois pour saisir la main de Martel.

— Cet œil-là ne peut pas mentir, dit-il ; et après tout, Carhoat, je sais bien que vous êtes un bon cœur. Et puis, l’enfant ne peut pas se tromper, s’entend : J’ai tort.

Il lança un regard contrit du côté de Bleuette.

— J’ai tort, répéta-t-il d’un ton bourru. On ne peut pas mieux dire, pas vrai? Causez tant que vous voudrez, garçailles, je ne me mêle plus de vous I

Il serra vigoureusement la main de Martel, prit son tourne- vis pour démonter le chien de son fusil, et se donna tout entier à sa besogne.

Bleuette alla lui planter un gros baiser sur le front.

— Merci, père, dit-elle.

Puis les deux jeunes gens revinrent s’asseoir l’un auprès de l’autre.

Mais le cours de leurs idées était rompu ; on ne parla plus d’amour ni de douces choses. Martel avait une question pénible sur la lèvre. Son front soucieux et sombre glaçait le sourire de Bleuette.

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'»> Ma sœur n’est plus à Marlet? dit-il enfin avec une sorte de brusquerie.

Bleuette garda un silence embarrassé.’

Martel répéta sa question et n’obtint point encore de réponse.

Bleuette, reprit-il avec prière, dites-moi tout ce que vous savez. Je suis préparé. Je m’attends au plus grand de tous les malheurs... et ce sera une consolation que d’entendre ce triste récit de votre bouche.

— Né savez-vous donc pas ce qui est arrivé pendant votre absence ? demanda Bleuette.

— Je ne sais rien et je crains tout, répliqua Martel. De vagues rumeurs sont arrivées à moi jusqu’à Paris. Je crus d’abord à la calomnie, et je fis rentrer les paroles dans la gorge du premier qui répéta ces bruits. Un autre Vint, Bleuette. Oh I que la honte est lourde à porter !

Les mains de Martel tremblaient.

— Tous les jours quelque nouvelle insulte ! poursuivit-il, tous les jours! Un ennemi mcounu avait jeté dans le régiment cette histoire vraie ou fausse. Mon nom était foulé aux pieds. Mon père, mes frères, ma sœur... Je vous en prie, Bleuette, ne me cachez rien, dites-moi jusqu’oii ma famille est tombée.

Bleuette se recueillit un instant. Une invincible répugnance semblait combattre sou désir de satisfaire

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' Martel. Lorsqu’elle prit enfin la parole, ce fut d*un ton lent et triste.

— On le dit, murmura-t-elle. Lucienne elle-même m’en a parlé.

— Lucienne ! répéta Martel avec amertume.

— - Elle aimait bien Laure, vous le savez, poursuivit Bleuette ; Laure était si belle et son cœur avait tant de douce fierté ! quelque temps après votre départ, votre père perdit ses dernières ressources. Jusqu’à cette époque, Laure avait gardé de brillantes parures et les gentilshommes «les États de Bretagne la déclaraient la plus belle parmi toutes les belles dames qui ornent les fêtes de M. le lieutenant de roi. On disait en ce temps que c’était à une partie de jeu contre M. de Kérizat que votre père avait perdu ses dernières pistoles. Plus tard ou dit aussi que ce même M. de Kérizat avait entraîné la pauvre Laure au bord du précipice où elle est tombée maintenant.

— C’est donc vrai 1 murmura Martel, qui se couvrit le visage de ses mains.

La jeune fille se tut ; ses yeux étaient humides.

Pendant un instant, on n’entendit dans la salle basse de la ferme que les sanglots étouffés qui déchiraient la poitrine de Martel.

Le vieux Jean Tuai regardait à la dérobée cette scène dont les paroles lui échappaient, mais dont U fcomprenait la douloureuse pantomime.

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Une pitié grave était sur son visage. Il comprenait que ce fils allait apprendre la chute de son père. Il devinait que ce frère apprenait la honte de sa sœur.

Martel fut longtemps avant de pouvoir réprimer ses sanglots. Son cœur se fendait. 11 avait eu pour sa sœur une tendresse passionnée.

Quand il découvrit son visage, ses yeux étaient" brûlants, mais secs ; sur sa joue pâle restaient les marques enllammées de ia pression de ses doigts.

Bleuette voulut essayer une caresse, la voix de Martel l’arrêta.

— Après ? dit-il ; je me sens la force de vous entendre.

— Je vous en prie, répondit Bleuette, ne me demandez pas de poursuivre ce douloureux sujet. Vous en savez assez...

— Parlez, interrompit Martel, je vous dis que j’aurai de la force !

Bleuette étouffa un soupir et continua d’une voix altérée :

— M . de Kérizat était, vous le savez, le compagnon de votre père. Ils menaient ensemble la vie de plaisir. On ne connaissait point à Kérizat un fort patrimoine, mais l’argent ne lui manquait jamais. Il était de toutes les fêtes et de toutes les orgies. L’état qu’il tenait à Rennes allait de pair avec la maison des premiers seigneurs. Quand votre père fut ruiné toutà-fait, Kérizat lui prêta de l’argent... beaucoup d’ar-

gent, dit-on : si bien que le vieux Carhoat passait pour être complètement à la merci de son ancien compagnon.

» En ce temps, Laure habitait la ferme de Marlet. Elle était pure, quoiqu’il y eût en son cœur cet indomptable orgueil qui est le principe de tout mal. Mademoiselle Lucienne l’aimait comme une sœur, à cause de vous, peut-être. Moi, j’étais son amie d'enfance, cl je la chérissais, sans perdre le respect, que la fille d’un pauvre homme doit à une demoiselle. Nous allions, toutes les trois ensemble, faire de longues promenades dans la forêt, et sous les futaies du grand parc de Presmes. Lucienne et Laure parlaient souvent des magnificences de messieurs des États, des bals de la Présidence et des nobles pompes de l’évêché. Moi, j’écoutais, curieuse : je ne connaissais rien de ces splendeurs. Mais quand on parlait de vous. Martel, et tous les jours on parlait de vous, puisque nous étions là trois cœurs pour vous aimer, ma langue se déliait ; je prenais part à l’entretien et je savais dire aussi bien que les autres : 11 est beau, il est bon, il est noble...

— Mais, ma sœur ! ma sœur ! interrompit Martel dont l’àme navrée restait insensible à ces naïves tendresses.

Bleuette jeta sur lui un regard furtif, où sa pitié se traduisait tout entière.

— Mon Dieu, reprit-elle, Laure regrettait amère-

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ment toutes ses joies passées, car elle sentait, que quitter le plancher brillant d’un manoir pour descendre sur la terre battue d’uue pauvre métairie, c’est renoncer au monde, et que la iille d’un marquis, tombé jusqu’à n’avoir plus qu’un toit de chaume pour abriter sa tête, n’avait plus sa place marquée parmi les héritières de messieurs du Parlement. Elle était triste. Je crois que le regret avait mis en elle un vent de vertige. Parfois nous la voyions pleurer sans motif, parfois son rire éclatait à l’improviste et blessait le cœur comme eût fait un cri d’angoisse.

- » Un jour, Lucienne et moi nous nous promenâmes seules. Laure n’était point venue.' Nous l’attendimes jusqu’au soir et le lendemain nous l'attendimes encore. Laure avait quitté la ferme de Marlet. Un bruit se répandit dans le pays...

» Que nous aurions voulu n’y point croire, Martel ! On disait que Laure avait suivi M. de Kérizat.

— Etait-ce vrai? prononi^a sourdement le garde française.

Bleuette baissa les jeux.

— C'était vrai, reprit Martel dont la voix tremblait, je savais cela, Bleuette. Le nom de Kérizat était déjà gravé dans ma mémoire. Je savais qu’avant de mourir il me faudrait le mettre à mort. Mais je ne le. connais pas, je ne l’ai jamais vu chez mon père. M’aiderez-vous à le trouver, Bleuette ?

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. Je le voudrais, Martel, répondit la jeune fille, dont le doux regard eut une étincelle virile. Je le voudrais, car c’est le devoir d’un homme de venger son honoeur. Mais M. de Kérizat a quitté le pays depuis bien longtemps. Après son départ on a découvert que sou opulence, toute factice, ne se soutenait qu’à l’aide du jeu et des dettes. On dit qu’il est à Paris maintenant, sous un autre nom que j’ignore, et qu’à Paris, comme à Ueunes, il vil du jeu et des dettes qu’il fait.

— Et cet homme était l’ami de mon père !

— Oh 1 dit Bleuette, il a tout aussi bien perdu Carhoat que la pauvre Laure ! Chacun s’accorde à reconnaître que M. le marquis était un digne seigneur ' il y a dix ans, à l’époque où les gens de Morlaix le nommaient leur député aux états. Il a fallu que ce Kérizat s’attachât à lui comme un démon pour pervertir peu à peu son cœur, en même temps qu’il minait sa fortune. 11 l’a laissé enfin pauvre et déchu. Que Dieu maudisse le tentateur 1

Le regard de Martel remercia la jeune fille. U reprit, tandis qu’une rougeur épaisse lui montait au visage :

— Qu’était devenue Laure ?

— Nous ne le sûmes pas tout de suite poursuivit Bleuette. Au bout d’un mois pourtant nous apprîmes qu’elle parcourait la province avec M. de Kérizat. Elle avait traversé Nantes et Vannes et Quim-

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per, éblouissante de luxe, folle, étourdie, enivrée... Nous ne voulions point croire à un si grand malheur. Lucienne pleurait en pensant à vous, Martel, et cette infortune qui tombait sur votre maison vous ouvrait davantage la porte de son cœur.

— Que Dieu la fasse heureuse I murmura MartelJ bien heureuse !

— Au bout de deux mois, continua la jeune fille, Laure revint à Rennes avec son séducteur. Elle ne se cachait point. Elle omettait son orgueil à se parer de sa faute. Son luxe, étalé sans pudeur, écrasait l'élégance des plus nobles dames. Kérizat la promenait insolemment et montrait à tous sa victoire.

Les yeux de Martel saignaient.

— Mon père ne pouvait ignorer cela ! prononçat il d’une voix si basse que Bleuette eut peine à l’entendre.

— Votre père le savait, répliqua-t-elle.

— Que fit-il?

— Rien.

— Et mes frères ? dit encore Martel.

Bleuette hésita un instant, puis elle répéta en secouant la tête :

— Rien.

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