MAISON DÉCHUE
Dès longtemps, Martel avait tout deviné. L’insulte lui avait annoncé sa honte. Dans ses querelles de régiment, on lui avait jeté à la face des outrages si cruels que son épée, lasse de se laver dans le sang, s’était brisée.
. Mais il voulait douter encore. 11 revenait avec un vague espoir de trouver le malheur, au lieu de la honte, et de reconnaître, que parmi tant d’accusations, il y avait au moins quelques calomnies.
Martel était le quatrième fils d’Alain Guern, chevalier, marquis de Carhoat, seigneur de Lezennee,
de Ploumer et de Kerpont, député de la noblesse aux états de Bretagne pour le cercle de Morlaix.
Martel avait toujours été étranger à Rennes. A l’époque où son père vint aux états, il se trouvait à l’Académie de Quimper poursuivant son éducation de gentilhomme et se préparant au métier des armes qu’il devait suivre, ainsi que ses trois frères aînés.
Laure de Carhoat, sa sœur, moins âgée que lui d'un an, était élevée dans un couvent de cette même ville de Quimper. •
Le reste de la famille de Carhoat, composé du marquis, des trois frères aînés, et d’un enfant nommé Réné, dont la naissance avait causé la mort de sa mère, vint se fixer dans le pays de Rennes.
A cette époque, on pouvait dire déjà que Carhoat était une maison déchue. Les Guern aux siècles précédents, avaient été de très-grands seigneursi Du temps de l’indépendance bretonne, ils avaient tenu l’état qui convenait à des alliés de la maison souveraine. Leur écusson s’écartelait des macles de Rohan et des besans de Rieux.
Mais, à dater de la réunion consentie par la duchesse Anne, leur importance avait décru sans cesse. Pendant que d’autres familles, les Rohan par exemple, cette race dont la fierté sut toujours fléchir, prospéraient sur le terrain nouveau de la cour, les Car* hoat, Bretons de la vieille roche, durs et droits comme leur épée, se roidissaieut contre les envahis-
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sements du pouvoir royal, et soutenaient, infatigables, les privilèges delà province. <
Ce n’était pas le moyeu de faire son chemin. A ce jeu, moururent ou s’amoindrirent les plus belles races bretonnes : les juveigneurs de Vitré, Avangour, descendants de Porhoët, Malestroit, Rienx, ’ Talhoët, et tant d’autres.
Alain Guern, marquis de Carhoat, était un esprit faible et entêté, ambitieu.v sans avoir les qualités qui font de l’ambition une vertu, prodigue, brouillon, brave comme tout gentilhomme breton, mais d’une bravoure irréfléchie et de soldat. A l’époque où il fut nommé député aux états de Bretagne, il possédait encore le château de Carhoat, entre Morlaix et Belle-Isle-en-terre, avec vingt mille livres de revenu.
Au bout de deux ans, il avait vendu son châtean. Les vingt mille livres de revenu s’en allèrent on peut deviner comme.
Il prétendait marcher de pair avec les plus riches. Ses amis de plaisir étaient le marquis de Coetquen- Combourg, président des réunions de la noblesse, l’intendant royal de l’impôt, dont la fortune se comptait par millions de livres, le lieutenant de roi, qui,
' en l’absence du gouvernement, était le personnage le plus important de la province, et M. de Presmeil qui possédait six manoirs dans le pays de Rennes.
Quand il eut mangé toute sa fortune, il emprunta
et, comme ses amis, à part l'inteiidant royal, étaient aussi généreux qu’opulents, cette ressource dura fort longtemps. Elle n’était pas encore épuisée, tant s’en faut, lorsqu’arriva de Saint-Brieuc un gentilhomme bas-breton, qui devint aussitôt son plus intime compagnon.
Ce gentilhomme se nommait M. de Kérizat. C’était bien le plus aimable vivant que l’on pût voir.
Il était fort bel homme, spirituel on ne peut plus, fat autant qu’il faut l’être auprès de certaines femmes, galante lame et ferme sur la hanche, vert diseur, conteur audacieux, heureux, joyeux, précieux, capri. cieux, et sachant accoupler, comme pas un, les cartes deux à deux au noble jeu de lansquenet.
Ce charmant mortel prenait dans les poches de Carhoat l’argent que lui prêtrdeut Coetquen, Presmes et le lieutenant de roi. Ce qui n’empêchait point le même homme ravissant de puiser directement dans les poches du lieutenant de roi, de Coetquen et de Presmes.
- Martel, presque enfant encore et sans cesse éloigné de sa famille, ne savait rien de toutes ces choses. Il suivait ses études à Quimper et réunissait toutes ses affections sur sa sœur Laure qui était une enfant douce et fière, et belle comme un ange.
En sortant, lui de l’Âcadémie, elle de son (ouvent, ils vinrent à Rennes. C’était en un moment où. les États chômaient; M. de Kérizat était à Saint-Brieuc.
Martel resta un an auprès de son père et ne s’aperçut de rien, parce que, dès les premiers jours, il avait vu Lucienne de Presmes et qu’il était amouretix.
Ce furent des heures enchantées.
Martel avait auprès de Lucienne un avocat adroit et dévoué, la jolie Bleuette de Fontaine-aux-Perles. Et il n’avait pas besoin d’avocat.
Lucienne et lui se voyaient tous les jours ; Lucienne avait seize ans ; Martel achevait sa dix-huitième année. Ils s’aimèrent.
Un beau jour, Martel apprit vaguement quelle était la situation de son père. Il s’était cru riche jusque-là ; il se découvrit pauvre. Pour la première fois, il se rendit compte de la distance énorme qui était entre lui et mademoiselle de Presmes, l’une des grandes héritières du pays de Rennes. Ses trois frères aînés, arrivés à l’âge d’homme, se vautraient dans la paresse et menaient, sur des degrés inférieurs de l’échelle sociale, la même vie que leur père.
Martel ne savait rien du monde, qu’il voyait à travers les faux enseignements du collège et les illusions de l’amour. Il vint un soir dans le parc de Presmes, où Bleuette et Lucienne l’attendaient. Il dit à Lucienne :
— Mademoiselle, je viens d’apprendre que je suis pauvre, vous êtes riche, et j& vous aime. Je pars ce soir pour Paris, je vais offrir au roi mon épée, comme
il convient à un gentilhomme. Attend ez-moi quatre ans, mademoiselle, je vous en prie. Dans quatre ans, je vous le promets sur l’honneur, je reviendrai riche et grand et digne de vous. M’attendrez-vous, Lucienne ?
Les deux jeunes filles voulurent se récrier, mais Martel se mit à genoux et répéta :
— Lucienne, m’attendrez-vous ?
— Je vous attendrai, répondit bien bas mademoiselle de Presmes.
Martel lui baisa la main et s’enfuit.
Jamais tant de joie n’avait été dans son cœur.
Les deux jeunes filles restèrent seules, les gremds yeux noirs de Bleuette étaient pleins de larmes.
— Gomme il m’aime ! dit Lucienne ; il reviendra colonel.
— Oh ! ce n’est pas assez I s’écria Bleuette ; il re-' viendra général 1
Lucienne n’avait garde de la contredire.
Elles prolongèrent longtemps leur promenade, sous les grands arbres du parc. Avant de se séparer, la nuit venue, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre en mêlant de douces larmes avec de jeunes sourires.
Et toutes deux répétèrent :
— Il reviendra général !
Et Martel revenait vaincu, avec un uniforme usé
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qu’il n’avait même plus le droit de porter. Et U trou> vait au retour la distance qui le séparait de Lucieniie transformée en un profond abîme qu’avait creusé le déshonneur.
11 était parti enfant il revenait homme. Le monde lui avait dit qà et là ses désespérants secrets. Son amour n’était plus qu’une souffrance.
Au commencement de . l’entretien, Bleuette avait fait jaillir un éclair de joie du fond même de son désespoir. 11 était jeune ses illusions ne demandaient qu’à renaître. Le nom de Lucienne fit battre douce* ment son cœur et lui rendit pour un instsmt quel-* qu’un de ces rêves où il croyait lire autrefois l’avenir.
Mais que d’amertume après ce bonheur de quelques minutes I Bleuette venait de lui dire une page de l’histoire de sa famille. Et quelle bouche plus amie pouvait adoucir mieux ce que ces révélations avaient de navrant I
Bleuette aimait Martel, Bleuette aüuait Laure; ses lèvres qui s’ouvraient pour accuser auraient voulu défendre.
Aussi chacune de ses paroles tombait sur le cœur de Martel comme un poids glacé. 11 n’avait plus ni espoir, ni doute, mais il voulait savoir encore, savoir tout et faire exact le bilan de son malheur.
Après un silence, il reprit :
— On m’a dit encore autre chose. Je vous prie de ne me rien cacher, Bleuette.
— Martel, je vous en supplie, répliqua la jeune fille, laissons ce sujet qui nous fait tant souffrir tous les deux. Croyez-moi, Laure avait un noble cœur. Elle doit être bien malheureuse.
Martel avait des larmes plein l’âme; mais son émotion se voilait sous les apparences d’une froideur austère.
— C'est un service que j’impose à votre amitié,
Bleuette, dit-il : je sais que cela vous attriste, car
vous êtes bonne ; mais, je vous le répète, ces choses, en passant par toute autre bouche que la vôtre me tueraient.
* Il s’arrêta et poursuivit en redoublant de calme :
■ — Voas en étiez à me dire que M. le marquis et ses trois fils aînés avaient assisté en silence à la honte dé mademoiselle de Càrhoat.
— Oh I s’écria Bleuètte vivement. Réné le pauvre enfant n’eût pas fait cela. Martel I il vous ressemble de cœur comme de visage ; mais il ne sait rien. Qui donc aurait la cruauté de mettre des larmes dans les yeux de ce cher enfant? Il aime ses frères qu’il croit bons. 11 adore son vieux père, dont la rudesse s’adoucit à ses sourires. Il va seul, seul toujours, par les grands bois, rêvant à des choses qui sont trop belles pour être de ce monde, espérant des bonheurs qu’il ne trouvera qu’au ciel, et priant sous les voûtes de la/orêt, avec les fleurs et les oiseaux, qui envoient vers le ciel leurs chants et leurs parfums.
— Que Dieu le protège 1 dit Martel. Parlez-moi de ma sœur, Bleuette.
La jeune fille prit une pose résignée. Elle n’espérait plus donner le change à l’idée fixe de Martel.
— C’est bien vrai, poursuivit-elle ; messieurs de Carhoat ne croisèrent point l’épée contre Kérizat. Onvit même en ce temps, plusieurs fois, le marquis se promener sur la place du Palais avec le séducteur de sa fille. Ce fut au point que chacnn espérait voir M. de Kérizat réparer sa faute et donner son nom à Laure. Comment expliquer autrement ces entrevues pacifiques avec le père de sa victime ? Mais des mois s’écoulèrent. Kérizat partit de Rennes un jour, laissant Laure dans le bel hôtel qu’il lui avait loué dans la rue Saint-Georges, le centre des nobles demeures. Laure ne fut point triste ; on la vit s’entourer de tout ce que Rennes renferme de jeunes seigneurs. Malestroit, Montbourcber, Coëtlogon, Goulaine et Rohan, s’attelèrent à l’envi à son char. Son luxe déborda. Nous pleurions, Lucienne et moi. Martel, et nous nous disions qu’il fallait que Dieu eût mis un voile de démence sur la belle fierté de son âme...
Bleuette s’interrompit. Sa poitrine se soulevait. Les fraîches couleurs de sa joue avaient pâli.
Martel aussi était pâle.
Son corps avait des frémissements.
11 souffrait tout ce qu’on peut souffrir, sans tomber écrasé.
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Mais il dit :
— Bleuette, je vous en prie, ne vous arrêtez plus, et que je boive le calice d’un trait.
— Que voulez-vous que je vous apprenne de plus? reprit la jeune fille à bout de force elle-même. Laure était tombée...
Elle fit efiort pour parler, mais le cœur lui manqua.
Martel releva sur elle ses yeux où il y avait un feu sombre.
— Tombée, répéta-t-il d’une voix sourde. Vous ne voulez pas me dire jusqu’où... Mais je le sais, on a vu à Rennes ce qui ne s’était jamais vu peut-être dans notre Bretagne, on a vu une fille noble, affichée, célébrée, tarifée, recevoir, un surnom d’orgie comme la dernière des courtisanes I Elle a de merveilleux cheveux blonds, ajouta-t-il avec un rire amer, et sa beauté brille comme une pierre précieuse. Ils l’ont appelée la Topaze... Par le sang de Dieul messieurs, c’est aux chiens et aux chevaux qu’on donne d’autres noms que ceux du baptême ! Âh 1 vous avez fait bieu profond son lit de fange, mais vous verrez bien qu’il y a encore une épée dans la maison de Garhoat !
Il s’était levé à ces dernières paroles, et parcourait la chambre à grands pas.
Le gruyer, qui, jusqu’à cette heure, semblait être resté complètement étranger à l’eutretien, se leva à son tour.
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Il vint se placer en face de Martel, et loi serra la main rudement.
— S'entend, c’est bien, Garhoat ! dit-il. Si les gentilshommes vous font défaut, et qu’il vous plaise accepter un second de roture, me voilà ! j’ai été soldat : je peux croiser le fer contre un prince.
Martel lui rendit son étreinte. Il ouvrit la bouche pour le remercier. Mais l’enthousiasme de sa colère tomba comme par magie, et sa tête se pencha sur sa poitrine.
Il serra encore la main de Jean Tuai en silence, et retourna s’asseoir auprès de Bleuette.
Le gruyer reprit sa besogne sans mot dire; mais U fronça ses gros sourcils, et voici ce qu’il pensa :
— Lion est un bon chien, pas vrai, parce que son père était un hon chien.
Martel demeura pendant quelques minutes comme accablé sous le fardeau de sou angoisse. Puis il se redressa et dit à Bleuette :
— Il me reste encore une chose à savoir de votre bouche. On m’a dit que la sœur de Lucienne, en plein bal, dans les salons du lieutenant de roi, a foulé aux pieds Laure de Garhoat, — la Topaze, ajouta-t-il en baisssmt la voix avec amertume; et que la Topaze a porté la main sur la sœur de Lucienne...
La jeune fille fut du temps avant de répondre.
Elle sentait que c’était là un obstacle de plus entre Martel et mademoiselle de Presmes.
— C’est vrai, dit-elle enfin. C’était au printemps dernier. Le lieutenant de roi aimait Laure. Profi.tant de cette passion, Laure osa braver l’interdit qui pesait sur elle et se montrer dans un bal au milieu de ses anciennes compagnes. La comtesse Anne de Landal parla de la faire chasser, et Laure lui mit son gant sur le visage. Ce fut la comtesse Anne qui sortit.
LE REmUR DE LA CHASSE.
En quittant Martel auprès du pont de planches, jeté sur la petite rivière de Vanvre, M. le chevalier de Briant avait pris, comme nous l’avons dit, le chemin du château de Presmes.
De même que Martel, le chevalier arrivait de Paris ; mais ils n’avaient point fait toute la route ensemble. Ils s’étaient rencontrés seulement à quelques lieues au-dessus de Saint-Aubin-du-Gormier.
C’était, en vérité, un charmant compagnon que monsieur le chevalier de Briant. Il mêlait les élégantes façons d’un gentilhomme aux familiarités
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faciles d’un coureur d’aventures. Son esprit, légèrement railleur, avait des allures franches et de ces brusqueries qu’on aime. Son parier était vif, grasseyant, un peu emphatique et faufaron : il allait merveilleusement à sa parole allègre et aux voltes gaillardes de son frivole entretien.
Ceux qui n’avaient jamais vu de Bas-Bretons auraient pu le prendre pour un Gascon.
Car, parmi les préjugés que nourrissent de père en fils, avec un soin précieux, les bonnes gens de Paris, celui qui donne la lourdeur grossière et la pesante sauvagerie en partage aux enfante de la Basse-Bretagne n’est pas le moins bizarre et le moins éloigné du vrai. Le Bas-Breton est eu général vif, étourdi ; sa parole devance souvent sa pensée et son geste sa parole. Son accent précipité, qui roule et broie les mots au passage, est comme une révélation de sa nature fanfaronne. 11 ne doute de rien : il se vante, il fait du bruit; il casse les assiettes. C’est le Gascon, avec cette différence qu’il a presque toujours bon cœur et bon poignet au service de ses vanteries.
Au bout d’un quart de lieue, monsieur le chevalier de Briant avait fait connaissance avec le jeune garde française. La tristesse de celui-ci eût déconcerté un interlocuteur moins intrépide, mais le chevalier ne détestait pas les partners silencieux. 11 fit durant presque toute la route les demandes et les réponses avec un
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véritable plaisir. 11 parla de Paris d’où il venait, du pays de Rennes où il allait, des demoiselles de rOpéra et des belles filles de la Haute-Bretagne.
Martel ne l’écoutait guère; sa pensée était ailleurs.
Plusieurs fois pourtant son attention fut vivement éveillée, parce que le chevalier, entre vingt antres noms, prononça celui de la Topaze, la plus ravissante créature de France et de Navarre! disait-il.
En ces moments, une question se pressait sur la lèvre de Martel. Ses yeux se baissaient ; une rongeur épaisse lui montait au visage. Mais sa bouche demeurait close, et il semblait qu’une force mystérieuse arrêtait sa parole au passage.
Le chevalier continuait de causer tout seul, de rire et de conter, ma foi, des anecdotes fort réjouissantes.
Il en agissait avec Martel comme un vieil ami. Mais nous voudrions gager que trois minutes après l’avoir quitté au pont de la Vanvre, il l’avait oublié parfaitement.
L’orage n’était pas encore commencé lorsque M. le chevalier de Briant arriva devant le perron de Presmes. “
Presmes était un beau cliùteau, d’architecture assez bourgeoise, il faut le dire, dans ses parties modernes, mais vaste et gardant çà et là quelques traits de la physionomie chevaleresque. Au-dessus
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de la maîtresse porte, l’écusson de Presmes étalait ses émaux reconnus par la déclaration de 1666 et qui ne remontaient pas néanmoins à une antiquité très-reculée.
Presmes était famille de frontière, moitié angevine, moitié bretonne, moitié robe, moitié épée. Elle commençait on ne sait trop où, mais, depuis sa naissance, elle produisait d’excellents gentilshommes, bien riches, qui avaient de père en fils le noble talent de la vénerie.
Le seigneur actuel, qui se montrait le digne successeur de ses aïeux, tenait la charge de capitaine des chasses de la vareime de Litfré, retenue ducale qui avait accédé à la couronne par le double mariage de la duchesfee Anne.
De Quimper à Laval, du raz de Gatteville à Paimbœuf, on n’aurait point trouvé un seul veneur de la force de M. de Presmes.
C’était un digne chrétien, qui ne se targuait ni de sa fortune ni de sa noblesse, mais qui se vantait volontiers de descendre par les femmes du célèbre Jacques du Fouilloux, gentilhomme du pays de' Gastine en Poitou, auteur de la Vénerie, dédiée au trcs-chrestien roy Charles neufvieme et d’être l’arrièreneveu du non moins célèbre sieur d’Yauville, premier veneur et ancien commandant de la vénerie du roi Louis XIV.
Il avait dans son salon les portraits autlientiques
de ces deux illustres chasseurs ; et leurs ouvrages, bieu souvent relus, annotés respectueusement et habillés de splendides reliures, faisaient le fonds de sa bibliothèque.
Le chevalier franchit la grille, dont les deux piliers principaux supportaient deux bêtes qui ressemblaient un peu à des sangliers. Une partie de la grille paraissait avoir été rétablie depuis peu. La façade elle-même du château portait les traces de réparations récentes. On eût dit que les plâtriers avaient essayé d’eflfacer les traces d’une vive fusillade. Les murailles étaient criblées de points blancs sur lesquels avait passé la truelle.
Presque tous les contrevents étaient neufs. Sur les autres la peinture n’avait point encore recouvert les reprises maladroites, faites par la main novice d’un menuisier campagnard. Ces reprises avaient pour objet de boucher des trous encore: des trous ronds et nettement arrêtés comme ceux que percent les balles.
Lors de la conspiration de Cellamare, peut-être dans les troubles plus récents qni venaient d’agiter la Haute-Bretagne, Presmes avait dû soutenir un siège.
Au moment où le chevalier de Briant traversait la cour, les fanfares lointaines arrivèrent par-dessus le faîte des collines.
— A la bonne heure 1 dit joyeusement le chevalier. Yvon, mon gros, tu n’as pas besoin de me répondre
que monsieur mon ami est dehors. J’entends, pardieu! la chasse: elle doit être...
Il s’arrêta et prêta l’oreille.
— Elle doit être, reprit-il, derrière le grand rocher de Marlet. Tiens! que disais-je? la voilà qui débuche.
Ou entendit, en effet, à ce moment même, le son plus vif des fanfares que n’interceptait plus la grande masse du rocher.
Yvon, large garçon, court et chevelu, avait pris le cheval par la bride, et tenait sou bonnet de laine à la main.
— Ma fà ian, (ma foi oui) grommela-t-il.
— Et ces dames, sont-elles au château? demanda le chevalier.
Yvon répondit : Ma fâ nonna, sûr !
— Alors, mou gros, gare à leurs fraîches toilettes ! voilà des gouttes de pluie, larges comme des petits écus de trois livres ; elles vont être trempées !
— Ma fà ian ! répliqua Yvon.
Le chevalier avait mis pied à terre. Yvon tira la bride du cheval, et tourna le dos pour se diriger vers les écuries.
— Ah ça, mon gros, s’écria le chevalier, est-ce que tu ne me reconnais pas ?
Yvon s’arrêta et fixa sur lui son regard lourd.
— Si bien, dit-il tranquillement ; je vous remets tout de même, monsieur de Kérizat, bleuie bonjour.
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Vous avez fait la cour à ma promise, im temps qui fut d’autrefois.
— Ah 1 tu savais cela 1
— Ma fà ian, répondit Yvon.
— Alors, méchant coquin, c’est toi qui m’as fêlé le crâne d’un coup de bâton, certain soir derrière l’église de Thorigné ?
Une lueur maligne brilla dans les gros yeux d’Yvon qui répondit :
— Sûrl
Il entraîna le cheval et passa la porte des écuries.
— Un vertueux coup de bâton , grommela le chevalier en se tâtant le crâne sous son feutre; j’en porte encore la marque 1
La pluie commençait à tomber avec violence. Le (shevalier monta le perron et s’introduisit dans le vestibule.
Au bout de quelques minutes on entendit sur la montée le bruit de la cavalcade que l’on ne voyait point encore.
Puis les piqueurs débouchèrent en haut de l’avenue. La grille s’ouvrit à deux battants. Valets et gentilshommes, trempés par l’averse, se précipitèrent dans la cour.
M. de Presmes, qui arrivait sur son bon cheval avec sa trompe en bandoulière, essaya un instant de mettre de l’ordre dans la retraite, mais,
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en toute bataille perdue, il arrive un moment où le meilleur général ne peut point arrêter les fuyards. La déroute était complète. Chacun se débandait, cherchant un abri sous les hangards, dans le vestibule, partout où se trouvait une porte Ouverte.
Il ne resta au milieu de la cour pour attendre les dames que le vieux Presmes et deux des gentilshommes qui avaient suivi la chasse.
L’un de ces gentilshommes était un gros garçon trapu, membru, crépu, qui portait sur ses épaules une manière de pourpoint gris à grands boutons d’agate sablée. Ce gros garçon avait des sourcils farouches sur de petits yeux bleus débonnaires. 11 était gauche en ses mouvements et présentait à peu près au complet en sa personne les diverses séductions du hobereau campagnard. Il avait nom M. Médard de Penchou, et il était baron.
L’autre était baron et se nommait Corentin Jaunin • de la Baguenaudays.
C’était un long poupard, blanc et rose, droit comme un piquet, avec d’énormes cheveux blonds frisés. Il avait un peu de barbe déteinte et sept poils de moustaches incolores qu’il relevait en croc.
Le baron de Penchou et le baron de la Baguenaudays présentaient un de ces grotesques contrastes qu’aime à saisir le spirituel crayon de Bertall. Rien qu’à les voir, on se sentait en joie, et, s’ils parlaient, la comédie était complète.
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Le gros avalait ses mots et le long était bègue.
Lorsque la voiture découverte qui contenait les deux filles de M. de Presmes arriva dans la cour, nos deux gentilshommes s’avancèrent pour offrir leurs services. Le baron de la Baguenaudays présenta sa main à la jolie Lucienne, dont les cheveux inondés ruisselaient sur ses blanches épaules. Le baron Médard de Penchou fit le même office auprès de la comtesse Anne.
Les deux couples traversèrent la cour qui était transformée en lac et se hâtèrent de gagner le vestibule, où M. le chevalier de Priant les accueillit par de gracieux saluts et des compliments de condoléance.
Les deux sœurs parurent également surprises â sa vue. Lucienne ne dissimula point un mouvement d’aversion; la comtesse Anne pâlit et baissa les yeux.
Le baron de Penchou et le baron Jaunin de la Baguenaudays, rouges tous les deux comme des pivoines, saluèrent les deux filles de monsieur de Presmes, qui coururent se mettre entre les mains de leurs caméristes.
Le fort Médard et le frêle Corenlin se regardèrent avec orgueil.
— Ça va bien, baron! dit Penchou.
— Baron, qa va bien, répondit Corentin qui eut un sourire innocent.
— Ah 1 voici ce cher hôte I s’écria le chevalier de Briant en s’adressant à M. de Presmes, qui entrait le dernier.
En même temps, il marcha vivement vers le vieux gentilhomme et lui prodigua deux ou trois impétueuses accolades.
M. de Presmes était entré dans le vestibule d’un air de bonne humeur et de joyeuse hospitalité. Cet enthousiaste accueil le prit à l’improviste. Il fut étonné d’abord ; puis, lorsqu’il reconnut le nouvel arrivant , uue expression de froideur compassée vint remplacer son joyeux sourire.
— Ah! ah! monsieur de Kérizat! dit-il, je ne m’attendais pas à vous voir de sitôt en Bretagne.
— Monsieur mon ami, répliqua le chevalier, qui lui prit la main de for^ et la secoua rondement ; j’étais bien sûr de causer à votre bonne amitié une surprise agréable. Ah ! nous avons d’aimables souvenirs à remuer après boire. C’était un joli temps, monsieur mon ami...
— Assurément ! balbutia le capitaine des chasses, et je suis flatté de la visite que vous voulez bieu me faire en passant... Mais est-ce que vous comptez rester longtemps en Bretagne, monsieur de Kérizat?
— Hé ! hé ! répondit le chevalier en affectant de se méprendre, et avec cette fatuité complaisante de l’homme qui se fait prier pour demeurer, je ne
sais pas, je ne sais véritablement pas. Je viens ici, comme vous le devinez sans doute, pour payer quelques petites dettes...
— Ah bah ! interrompit monsieur de Presmes.
— Cela vous étonne que j’aie des dettes? demanda intrépidement le chevalier.
— Non pas, non pas, interrompit le vieux gentilhomme avec une vivacité naïve. Ce ne sont point vos dettes qui m'étonnent...
— Je le crois bien, interrompit Kérizat à son tour, puisque vous êtes vous-même mon créancier, monsieur mon ami. J’ai contracté ça et là quelques obligations... des misères, vous m’entendez bien: vingt ou vingt-cinq mille écus tout au plus. Je vais me débarrasser de cela.
M. de Presmes eut un sourire incrédule.
— Ce sera fort bien fait, dit-il. Mais je vous demande la permission d’aller me préparer pour le souper.
Kérizat passa lestement son bras sous le sien.
— Faites, faites je vous en prie, monsieur mon ami, dit-il. Je vais vous accompagner jusqu'à votre chambre. Je ne sais pas si vous m’approuverez, ajouta-t-il en baissant la voix, et je dois vous dire que je tiens par-dessus tout à votre approbation. Vous savez que j’avais mené à Rennes une vie fort dissipée. Ces souvenirs me gênaient. Pour les éloigner tout d’un coup et rester à la hauteur de la position
que j’occupe à la cour, j’ai laissé là ce nom de Kérizat qui me rappelait par trop nos folies...
— Monsieur le chevalier, interrompit le capitaine des chasses avec une froideur sévère, ma jeunesse est déjà bien loin de moi ; je ne me souviens plus du temps où j’aurais pu faire des folies. Mais je me sou- Yieus très-bien de n’en avoir jamais fait avec vous.
— Ai-je dit nos folies? s’écria. Kérizat, ma langue aura tourné, monsieur mon ami, et je vous fais mes excuses. Pour en revenir, je ne porte plus qne mon nom patronymique, et je m’appelle le chevalier de Briant.
Ils avaient monté le grand escalier du château et se trouvaient à la porte de l’appariement de M. de Presmes. Celui-ci dégagea son bras et mit la main sur le loquet de la porte.
— Ceci vous regarde tout seul, monsieur de Kérizat, répondit-il, veuillez m’excuser si je vous laisse.
Il salua, ouvrit la porte et disparut.
Bien des gens n’eussent point trouvé cet accueil fort encourageant, mais le- chevalier n’était pas homme à se déconcerter pour si peu. Il descendit à l’office et se fit donner une chambre de sa propre autorité, comme s’il avait été reçu à bras ouverts.
Une fois installé dans son appartement, il se mit à l’œuvre aussitôt, brossa lui-même son frac de voyage , sa veste et sa culotte , afin de suppléer aux habits de rechange qui lui faisaient complètement
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défaut. Il boutonna un autre jabot et remplaça ses manchettes. Ce fut l’affaire d’un instant. M. le chevalier de Briant semblait parfaitement rompu à tous ces détails domestiques.
Quand il fut rajusté à peu près, il se regarda dans le vieux miroir à quatre morceaux qui ornait la cheminée de sa chambre.
Il se sourit à lui-même, et réellement la glace répercutait l’image d’un cavalier de belle mine et de galante tournure.
Comme il époussetait son feutre, la cloche du souper tinta.
— Il n’y a pas à hésiter, murmura-t-il en donnant un dernier regard à la glace. Les filles de ce vieil hidalgo ont de quoi couvrir d’or mon présent et mon passé. Si je m’endors je m’éveillerai quelque matin la corde au cou. Allons souper. Je vais manger d’abord et boire à ma convenance.. Puis, au dessert, je choisirai ma femme.