LE SOUPER
La salle à manger du château de Presmes était une énorme pièce carrée, à quatre fenêtres, dont deux donnaient sur la cour et deux sur les jardins.
Du côté de la cour, la vue était bornée par le sommet de la colline, dont le revers descendait à la Vanvre; du côté du jardin, l’horizon s’élargissait, montrant à perte de vue la chaîne festonnée de ces microscopiques montagnes qui abondent dans le pays de Rennes.
Tout ce qu'on voyait de cette fenêtre, les immenses
jardins, le vaste parc, les bois, les prairies, tout apparténait à M. de Presmes.
Le chevalier de Briaut, qui était arrivé le premier au salon, s’accouda sur l’appui d’une fenêtre, et se prit à contempler le paysage.
Il eut un sourire content et attendri. On ne pouvait dire pourtant que M. le chevalier de Briaut fût possédé d’un fort poétique amour pour les beautés de la nature. Ce qui mettait cette émotion douce dans son sourire, c’était l'idée que tant de bois, tant de prés, tant de moissons, devaient former un des plus charmants revenus qu’un gentilhomme, sachant vivre, pût réclamer de son étoile.
Le chevalier avait entre autres qualités, celle de calculer avec précision et prestesse. II partagea le paysage en deux et fit les comptes de sa moitié. Sou seul regret était de ne pouvoir épouser tout le domaine.
C’était là une occupation agréable et intéressante au degré suprême. Malheureusement, le son de la cloche avait appelé les convives qui arrivèrent par groupes et garnirent le vide de la salle.
La comtesse Anne de Landal et mademoiselle Lucienne de Presmes avaient réparé le désordre de leur toilette. La comtesse, poudrée et parée comme pour une fête, prit place au centre de la table. G'étuit encore une très-jeune femme dont la beauté souriante pt fîère avait un éblouissant éclat. Ses cheveux abon-
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dants se crêpaient au-dessus d’un front peu développé, mais harmonieux, que relevaient les rayons vifs de deux grands yeux noirs aux longs cils recourbés. Elle avait un beau teint de brune, des traits dessinés avec finesse. Quelque chose, de joli et de mutin, plaisait parmi la vivacité de ses mouvements.
Sa taille était riche et cambrée hardiment. La toilette lui allait à ravir. C’était une de ces beautés mondaines qui semblent faites pour la parure et qu’on ne se représente point sans rêver or, diamants et velours.
Lucienne était plus grande que sa sœur ; elle lui ressemblait par la coupe du visage et le dessin des traits, mais sa beauté avait d’autres séductions.
C’était une grâce pensive et qu’inclinait le mystérieux fardeau de la rêverie. Ses longs cheveux blonds, vierges de poudres et dont la nuance obscure avait de chauds reflets, semblaient humides encore de pluie, et tombaient en boucles affaissées sur ses épaules chastement couvertes.
Elle avait de grands yeux bleus, tendres et doux, dont la prunelle baignée parlait de mélancoliques regrets.
Tout en elle était charme, bonté, douceur, et quand le sourire descendait sur ses lèvres pures qui semblaient ignorer la gaîté vulgaire, tout ce charmant visage de vierge, inopinément éclairé, prenait une auréole angélique.
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1 Elle n’avait pas encore vingt ans. Elle était vêtue
i d’une simple robe blanche dont les plis, rattachés I par une agrafe de perles, voilaient les contours déli- 5 , cats de sa gorge.
Parmi le monde brillant de la noblesse bretonne, assemblé dans la ville des Etats, une seule femme I avait pu quelquefois l’emporter en beauté sur les deux ; filles de M. de Presmes. C’était Laure de Carhoat. î Laure était une enchanteresse dont la seule appro-
I che écrasait ses rivales. Les fêtes splendides de M . de Flesselles, l’intendant royal, les bals de la prési- ^ dence et ceux de M. le duc d’ Aiguillon, n’avaient I point connu d’autre reine durant plusieurs années. Mais maintenant Laure de Carhoat s’appelait la To^ paze; les salons de M. le duc, ceux de l’intendant et ceux du président du parlement fermaient leurs J portes devant elle.
Un seul seigneur avait osé la mêler, dans une fête, j à la foule superbe des dames nobles de la province qui n’avaient point failli, ou dont la chute, du moins, s’était discrètement étouffée sur le tapis épais de leur boudoir. Cet homme était le lieutenant de roi, M. le marquis de Coëtlogon, dont la famille de vieille chevalerie tenait cette charge de père eu fils, par survivance. Et depuis le jour où il avait ouvert son hôtel à la Topaze, qu’on disait être sa maîtresse, ses ' salons étaient restés déserts.
Laure restait l’idole de la jeune noblesse, mais de
ces idoles qu’on adore le matin et qui n’ont plus d’àutel en ces solennités du monde où trônent la réserve élé gante et les respectueuses courtoisies.
A cette époque, les dames de Rennes n’avaient point une réputation de puritanisme absolument farouche ; mais Laure 'avait franchi les limites au-delà desquelles est le commun anathème. Ce n’était plus une rivale pour celles qui marchaient droit dans la vie.
Les deux filles de M. de Presmes se partageaient en quelque sorte la succession d’hommages que mademoiselle de Carhoat avait laissée après elle.
Anne était veuve depuis un an de ISl. le comte de Landal, gentilhomme des frontières de l’Anjou. Son douaire était une fortune. Lucienne n’avait que les biens paternels, mais son père était l’un des plus riches propriétaires de Bretagne.
On doit penser que tant d’opulence unie à tant de beauté devait attirer autour des deux sœurs un véritable essaim de prétendants. 11 eu était ainsi, mais la comtesse Anne finissait à peine sa première année de deuil. Elle ne paraissait point pressée de contracter une nouvelle union. Quant à Lucienne, elle avait refusé jusque-là saus choix et comme de parti pris, tous ceux qui s’étaient présentés pour obtenir sa main.
Un. candidat-époux est ce qu’il y a, dit-on, de plus difficile à décourager au monde. Aussi, dès que Lu-
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cienne et sa sœur se rendaient à Rennes, elles étaient bientôt assiégées, circonvenues, pressées par un bataillon de jeunes gentilshommes, amoureux ou non, qui les importunaient avec une constance digue d’un meilleur sort.
' Mais à Presmes, il en était autrement : les deux sœurs avaient mis des bornes à l’hospitalité prodigue de leur père. A part les officiers de la capitainerie, les vieux amis de M. de Presmes et quelques voisins qu’on ne pouvait exclure, le château avait peu de visiteurs.
Il faut dire que, malgré ces réserves, la table de M. de Presmes n’en gardait pas moins une vingtaine de convives.
Le baron Médard de Penchou et le baron Gorentin Jaunin de la Baguedaunays étaient deux voisins qui usaient et abusaient de leurs privilèges. Ils possédaient tous les deux une campagnarde aisance. Us avaient leurs noms à l’armorial. Ils étaient laids, contents d’eux-mêmes, encroûtés, gauches, absurdes et les meilleures âmes de la terre.
Médard s’assit auprès de la comtesse Anne. Gorentin se glissa aux côtés de Lucienne.
M. le chevalier de Priant avait rendu ses devoirs aux deux dames avec une grâce exquise qui mettait bien bas le lourd empressement des pauvres hobereaux.
Mais sa grâce n’avait point eu plus de succès que leur pesanteur.
M. (le Presmes avait accueilli les complimenta du chevalier avec une réserve froide ; et, comme s’il eût voulu éviter de l’avoir pour voisin de table, il s’était hâté d’appeler auprès de lui deux autres convives. Mais ce n’était pas là, paraîtrait-il, le compte du chevalier qui coupa la roule à son compétiteur le plus naturellement du monde et prit place, sans façon, entre Lucienne et son père.
— Monsieur mon ami, dit-il avec un cordial sourire, nous allons causer ici plus à notre aise que tout-à -l’heure.
M. de Presmes, au lieu de répondre, fit signe à un vieux prêtre qui s’asseyait au bas bout de la table, et celui-ci prononça les versets latins du henediciie.
Pendant les quelques minutes qui suivirent, tout le monde attaqua vaillamment les mets substantiels étalés sur la table.
C’était un digne repas pour des chasseurs et des voyageurs. Les étables, la bergerie et la basse-cour y étaient copieusement représentées. Le cidre moussait dans des bouteilles de grès, au ventre informe et bosselé ; çà et là le goulot élancé d’un flacon de Bordeaux se dressait au milieu des bouteilles trapues comme un peuplier svelte parmi des chênes rabougris.
On ne méprisait point le vin de la Gironde, mais toutes les préférences, il faut bien le dire, étaient
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pour le cidre généreux dont le gaz impatient lançait les bouchons au plafond.
Au bout de dix minutes environ, les deux hobereaux commencèrent à soupirer à l’envi l’un de l’autre. Peuchou se pencha à l’oreille de la comtesse Anne pour lui parler de l’orage. Jaunin de la Baguenaudays poussa la témérité jusqu’à dire à Lucienne qu’après une journée de chasse, le potage est quelque chose de réconfortant.
Le chevalier de Briant fut plus longtemps avant de prendre la parole. Il venait de loin et, de Paris à Rennes en ce temps, les auberges étaient plus abominables encore qu’aujourd’hui.
Cependant il n’attendit point au dessert. Lorsqu’il eut mangé une tranche de bœuf et deux de mouton, une aile de poulet, une cuisse de canard avec quelques menus accessoires, il but un grand verre de bordeaux et donna trêve à sa fourchette.
— Gousinez-vous avec M. Honoré du Fouilloux, conseiller au nouveau parlement, monsieur mou ami? demanda- t-il ex abrupto.
M. de Presmes tourna vers lui un regard moitié défiant, moitié curieux.
— Je n’ai jamais entendu parler de lui, répondit-il.
— Ah ! fit le chevalier.
Il se versa un verre de vin et reprit :
— Je croyais... mais ce dont je suis bien sûr, c’est
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d’avoir causé do vous, deux heures durant, avec le colonel d’Yauville, un charmant cavalier qui se dit votre parent.
M. d’Yauville ! répéta le bonhomme en rougissant de plaisir, le fils du premier veneur I
— Son propre fils, monsieur mon ami.
— Il se réclame de notre parenté ?
— Comme un diable, monsieur mon ami ! Je crus devoir lui dire que vous ne m’aviez pas fait part...
— Mais si fait, mais si fait i s’écria le capitaine des chasses, d’Yauville est notre parent. Voici, vis-àvis de vous, le portrait de monsieur son père. Âh 1 «‘/était un homme que ce premier veneur ! Mais pour en revenir à cet Honoré du Fouilloux... Est-ce qu'il descendrait vraiment de l’illustre auteur de la Vénerie?
— En directe ligne, répondit le chevalier.
M. de Presmes avait déjà perdu les trois quarts de sa froideur. Le sujet abordé par Kérizat était pour lui le plus cher entre tous. Pour en parler à son aise, il eût offert volontiers trêve à un ennemi mortel.
Le chevalier emplit son verre et celui du bonhomme jusqu’au bord.
— Monsieur mon ami, dit-il, je vous propose la santé du colonel d’Yauville, votre cousin, qui a le plus grand désir de faire votre connaissance.
— En vérité 1 s’écria M. de Presmes, mais volontiers, Kérizat ; mais très-volontiers.
Les deux verres se choquèrent, et le vieux capitaine se frotta les mains après avoir remis le sien sur la table.
— Du reste, monsieur mon ami, reprit le chevalier, d’Yauville n'est pas le seul qui m’ait donné le plaisir d’entendre parler de vous. On connaît vos façons de chasser à la cour.
— Ah bah ! fit le bonhomme.
— Pourquoi vous étonner ainsi? Ne savez-vous pas bien que vous valez pour le moins nos veneurs de Paris? Avez- vous votre pareil pour détourner le cerf sans jamais le méjuger au pied ni aux fumées? sait- on mieux que vous décider du choix de labète, frapper aux brisées, attaquer, garder ferme la voie? Qui parle aux chiens comme vous, monsieur mon ami? Vous sonnez comme M. de Dampierre, vous forhuez comme; feu Stentor!
Le chevalier s’échauffait. Il s’interrompit tont*àcoup pour ajouter froidement :
— Je ne fais que répéter ici, monsieur mon ami, ce qu’on a dit à chaque laisser-courre des équipages et meutes de Sa Majesté.
M. de Presmes était rouge d’orgueil et de plaisir.
C’était une honnête figure de bonhomme, ronde, pleine, fortement colorée, où l’intelligence ne débordait point, mais qui avait de la noblesse et une franchise digne. Vous rencontreriez encore. Dieu merci, par la Bretagne de ces vieux gentilshommes dont
les cheveux blanchis encadrent un sourire d’enfant, et dont le front sait se relever, dès qu’il s’agit de rhouueur.
M. de Presmes était fier de sa science en vénerie presque autant que de ses filles. Il n’y avait guère de cerfs dans sa vareuue de Liffré, mais chaque année, il menait un laisser-courre à Paimpont ou au Pertre, et c’est alors qu’il déployait ses hautes qualités de veneur.
Dans la forêt de Rennes, il attaquait le sanglier et le loup, sans dédaigner de temps à autre la chassje du chevreuil, qui est comme la poésie fugitive de la vénerie.
M. de Presmes ne crut pouvoir moins faire que d’emplir lui-même cette fois le verre du chevalier.
— Comment, Kérizat, dit-il d’un air tout amical, ou parle de moi là-bas à Versailles?
~ Et à Fontainebleau, monsieur mon ami.
— Et à Rambouillet?
— Et à Saint-Germain, morbicu 1 On vous cite. Ou vous prône. Tenez, Saint-Florentin m’a dit le mois dernier que vous étiez le premier veneur du siècle.
— Saint-Florentin ! répéta M. dé Presmes; un parent de son Excellence?
— Son Excellence elle-même, pardieu 1 le comte de Saint-Florentin, ministre secrétaire d’État. Nous sommes ensemble dans de très-aimables termes.
Le sourire de M. de Presmes s’effaça pour un ins-
tant. Il regarda le chevalier avec un sérieux où il y avait du respect.
— Je bois à votre Santé, Kérizat, dit-il ; vous êtes donc en cour, maintenant?
— Monsieur mon ami, répliqua le chevalier, je saisis cette occasion de vous faire souvenir que je m’appelle M. de Briant; tout uniment.
— Mille pardons... commença le bonhomme.
— Du tout. Vous ne l’oublierez plus. Quant à être en cour, ma foi oui, pas mal, mon vieux camarade... assez bien... très-bien même, s’il faut le dire.
En achevant ces mois, le chevalier brisant Teiitretien avec brusquerie, se tourna vers Lucienne, sa voisine, et lui débita de passables galanteries.
Lucienne de Presmes n’était point une demoiselle de campagne qui rougit, balbutie et s’indigne, non pas contre les compliments, mais contre sa j>ropre sottise. Elle savait le monde, et sa belle pureté se parait de grâces aisées. Néanmoins, ce fut avec une excessive froideur, mêlée d’embarras, que Lucienne répondit aux compliments du chevalier. Elle avait tant aimé Laure de Carhoat, la sœur de Martel I
Repoussés de ce côté, les empressements du chevalier traversèrent la table, et allèrent s’adresser à la comtesse Anne. Celle-ci connaissait le chevalier mieux encore que sa sœur. Avant son mariage avtîc
feu le comte de Landal, elle avait été courtisée ] ar Kérizat et attaquée vivement. Kérizat était, nous le savons, un fort séduisant cavalier : Anne de Presn es avait été tout près de lui donner son amour. G’éU it, assurément, une raison de haine.
Mais il y avait un grand fond de coquetterie de ns la nature de la belle veuve. Elle était légère, étoi rdie et vaine. Le bon cœur que l’on peut avoir ne remédie point à ces défauts-là.
Ce fut entre elle et le chevalier une lutte de paroles spirituelles. Le baron de Penchou écoutait, ébahi ; le baron de la Baguenaudays, était positivement renversé. M. de Presmes et les officiers de la capitainerie faisaient silence eux-mêmes et demeuraient subjugués.
Le chevalier unissait en effet la vivacité celtique à l’urbanité parisienne ; il était éloquent et il était piquant ; il était délicat, rapide, spirituel.
Lucienne était la seule, qui gardât son esprit contre l’aimable faconde du che\falier. Mais l’esprit de Lucienne était ailleurs. Au milieu de ce cliquetis de paroles, Lucienne restait sérieuse. L’azur foncé de ses grands yeux bleus rêvait tristement.
Parfois, son beau sein soulevait les plis blancs de sa robe ; un incarnat fugitif montait à sa joue.
C’est que bien loin, bien loin, dans ce grand Paris dont elle se représentait vaguement les splendeurs ignorées, elle voyait passer une figure pâle et fièrq
dont le regard rêvait comme le sien et dont le front large se couronnait de cheveux blonds.
C’était un beau jeune homme à Tuniforme brillant de dorures, et Lucienne se demandait :
— Pense-t-il à moi ? m’aime-t-il encore ? Reviendra-t-il ?
Car, depuis trois ans, Lucienne recevait bien rarement des nouvelles de Martel, et ces nouvelles qui lui arrivaient indirectement n’avaient garde de parler d’amour.
Son dernier souvenir datait de cette soirée où Martel s’était mis à genoux sous les grands arbres du parc de.Presmes et lui avait dit : Je pars.
Ce soir-là Lucienne avait promis à Martel de l’attendre fidèlement. Le cœur de Lucienne était de ceux qui ne savent point oublier.
Lucienne savait l’histoire de la maison de Carhoal ; elle savait ce qu’était la sœur de Martel; elle savait ce qu’étaient son père et ses frères.
Mais elle se disait :
— Il est noble, il est brave; la gloire épure. Quand il reviendra, son nom sera trop haut pour que puisse l’atteindre cette infamie qui n’est pas la sienne.