‹ Fontaine-aux-perlesChapitre 7 sur 20 · LA COMTESSE ANNE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE ANNE

Le vieux Presme était joyeux. Le souvenir des paroles du chevalier, l’idée qu’on parlait de lui à Versailles, à Saint-Germain, à Rambouillet, lui mettait au cœur un contentement sans bornes.

Il se complaisait à penser qu’il y avait un M. d’Yauville, propre fils de l’auteur du traité illustre de la Vénerie, qui avouait leur parenté et l’appelait mon cousin. Il espérait entrer en rapport avec le descendant du fameux Jacques du Fouilloux, le Théocrite de la chasse.

Son honnête visage reflétait bonnement tous ses orgueils.

« Quand le roi est de bonne humeur, a dit un grand poète latin, l’univers éclate de rire. » Les officiers de la capitainerie se sentaient tout guillerets" à voir le contentement do leur chef. Ils buvaient tant qu’ils pouvaient, du cidre ou du via à leur choix; ils trinquaient; ils entamaient avec les veneurs d’honorables discussions sur les fumées d’un daguet qui avait été vu aux gagnages dans les chaumes de la Bouëxière, — sur un change mémorable qu’avaient pris les chiens de meute au dernier laisser-courre du Pertre, — sur la rage des loups, sur la gale des chiens, et principalement sur un grand vieux sanglier retors qui avait décousu les meilleurs lévriers de la capitainerie, et qui désolait tout le pays depuis Saint-Sulpice-des-Bois jusqu’à Thorigné.

Médard de Penchou et Corentiu Jaunin de la Baguenaudays commençaient à s’échauffer tout doucement; ils se sentaient maintenant le courage de placer leur mot dans la conversation. Seulement ils ne trouvaient point de mots. S’ils avaient su ce que dire, croyez qu’ils l’auraient dit et très-hien.

M. de Presmes était désormais tout à fait revenu de sa froideur vis-à-vis de son hôte. Cependant , lorsque Briant restait longtemps sans lui adresser la parole, le bonhomme réfléchissait et tombait en une sorte de perplexité triste, irconnaissait mieux que personne le passé du chevalier. Ses anciennes impressions combattaient avec énergie l’im-

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pression nouvelle. Il entrait en méfiance. Que signifiait ce changement de nom? Pourquoi Kérizat étaitil maintenant M. de Briant?

La raison apportée par Kérizat semblait insuffisante et frivole. Insensiblement, le débonnaire sourire de M. de Presmes disparut.

L’effet naturel de ce changement fut de modérer la joie des officiers de la capitainerie, courtisans nés diî cette petite cour. Veneurs, piqueurs, lieutenants, fourriers, maréchaux et commandants de meute, s’attristèrent. Quan4 on est triste, on aime à parler de choses fastidieuses et lamentables : la politique tomba sur le tapis.

Dieu sait qu’à cette époque, en Bretagne, le sujet était vaste et fécond.

L’ancienne résistance de la province contre le vouloir royal semblait se réveiller, plus vivace que jamais. A mesure que le ministère s’obstinait à remplacer par un régime de bon plaisir les antiques franchises, garanties par le pacte d’union, les trois ordres se roidissaient davantage. La noblesse et le clergé oubliaient leurs dissensions séculaires pour repousser l’impôt, substitué violemment aux dons gratuits que devaient voter les états. Le tiers, qui comptait parmi ses membres une foule de personnages énergiques, dont plusieurs sont restés dans l’histoire, soutenait les deux autres ordres et n’était pas, à l’occasion, le moins ferme des trois.

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Les destitutions se succédaient; les dissolutions tombaient de Paris comme grêle, accompagnées de menaces et apportées par des traîneurs de sabre qui, trouvant trop long de bifier les arrêts séditieux, lacéraient les registres du parlement.

IjQ régime militaire menaçait, et la guerre civile était dans les prévisions de tous.

On était loin de l’heureux gouvernement du comte de Toulouse, fils de Louis XIV; M. le duc d’Aiguillon qui avait pressuré si cruellement la Bretagne, loin de subir la peine de ses malversations, venait de monter au ministère.

Le duc de Fitz-James et le maréchal comte de Goyou se tenaient prêts à jeter leur épée dans la balance.

La conspiration de Cellamare, dont les chefs étaient les fils de Louis IV, avait laissé dans l'ouest de la France de sourds levains de rébellion; mais il n’est pas besoin d’aller chercher si loin les motifs de l’émotion qui fermentait alors.

La question des jésuites venait d’être jugée. Le parlement breton, sur les réquisitions du procureurgénéral de La Chalotais, avait prononcé la dissolution de la société de Jésus dans le ressort de la cour. On sait les querelles passionnées qui s’ensuivirent. M. de La Chalotais, captif, puis exilé pour une lutte de hiérarchie, eut la consolation de se poser en victime du clergé.

Certes, Tépoque où nous vivons est suffisamment bavarde, et la quantité de prose imprimée tous les jours a de quoi défrayer les lecteurs les plus gourmands. Néanmoins, on ne peut calculer sans surprise rénorme quantité de libelles qui tomba vers ce temps comme une noire avalanche sur la bonne ville de Rennes. Ce fut un débordement inouï. Ou se railla, on se mordit; on s’injuria; il y eut des pam phlets pour la France, pour la Bretagne, pour les membres du parlement restés en exercice et pour les membres destitués; des pamphlets pour les jésuites, contre les jésuites, des pamphlets sur tout et contre touti

L’encre coulait à flots; les oies n’avaient pas assez de plumes. Si bien que La Ghalotais écrivit un mémoire, fort éloquent du reste, avec un curedent (1).

Plus récemment encore, le contre-coup de la protestation des ducs et pairs contre le parlement Maupeou s’était fait ressentir en Bretagne. Des mécontents avaient pris cette occasion de refuser l’impôt. Il y avait eu un commencement de révolte dans le pays de Rennes, précisément vers l’époque où Laure de Carhoat fuyait la maison paternelle, en compagnie du chevalier >de Kérisat.

(1) Dans la prison 'de Saint-Mâlo. A part le mérite de l’œuvre cette circonstance du cure-dent donna un succès de vogue au mémoire.

Le château de M. de Presmes, qui se trouvait sur la route de Paris, et dont l’intendant royal avait fait souvent une étape pour les fonds qu’il envoyait au trésor, avait notamment soutenu un véritable siège, — siège nocturne, dirigé par de mystérieux soldats qui n’avaient pu vaincre, mais dont l’eflFort avait laissé de nombreuses traces sur les murailles du vieil édifice.

Nous avons fait remarquer au lecteur, dans l'un des précédents chapitres, ces blessures à peine cicatrisées que gardait la façade du manoir.

Les soupçons s’étaient portés, dans le temps sur la fanJille de Carhoat qui, réduite à un état voisin de la misère, avait aux alentours une détestable renommée. Mais les Carhoat se tirèrent d’affaire. On pendit quelques brigands faméliques, traqués dans le souterrain de la Fosse aux loups, qui avait servi si longtemps de retraite aux réfractaires de la forêt, associés sous le nom de Loups (1).

Du côté de Paris, le vent était à l’orage, et le roi Louis XV se faisait bien vieux.

Oh doit penser qu’en présence de ces événe.ments, les causeurs politiques avaient de quoi s’étendre. On s’attendait à chaque instant à quelque changement. De deux choses l’une, ou la cour rap-

(1) Dans un autre roman, le Loup Blanc, l’auteur a fait riiistoire de cette audacieuse et bizarre association.

pelleraît ses serviteurs trop fougueux, le duc de Fitz- James, le maréchal comte de Goyon, l’intendant de Flesselles, etc., etc., ou la province se ferait justice elle-même, et alors la Bretagne, séparée, redeviendrait une puissance indépendante.

Cette religion de l'indépendance bretonne avait •alors beaucoup de partisans, de nos jours même, il en reste encore quelques-uns.

Au souper de M. de Presmes, il y avait sans doute des partisans des jésuites et des partisans de La Gbalotais, des fidèles du roi de France et des ennemis de rimpôtj ; mais la présence du vieux capitaine, des chasses qui tenait sa charge de la cour, c4 vivait en grande amitié avec les autorités venues de Paris, comprimait jusqu’à un certain point, l’expression franche des opinions contraires.

Les seules paroles liardies furent prononcées par la comtesse Anne, qui était une Bretonne déterminée.

— Si tout le monde était comme moi, dit-elle, ou mettrait M. le duc dans une caisse avec l’intendant, le maréchal, .le gouverneur de la ville et aussi monseigneur l’évêque, pour les expédier, sous cachet, à Paris, où Sa Majesté trouverait bien le moyeu de les employer pour la plus grande utilité de son service.

Le vieux de Presmes éclata de rire, parce qu’il trouvait toujours charmant tout ce que disaient ses

filles. Les officiers applaudirent autant par sympa» tbie que par instinct diplomatique.

Le baron de Penchou toussa d’une façon qui exprimait son enthousiasme. Le baron de la Baguenaudays, pour ne pas imiter servileme ut le baron, éternua derrière sa serviette.

Contre toute attente, M. le chevalier de Briant accueillit très-froidement cette saillie. Il prit un air de réserve austère et mit de l’ostentation à détourner son regard de la comtesse.

— Monsieur le chevalier, dit Anne, vous qui venez de Paris, apprenez-moi donc un peu ce qui se passe. Le roi va-t-il bientôt donner congé aux commis de M. Maupeou et remettre les vrais conseillers en leurs sièges?

— Madame, répondit le chevalier sèchement, je crois savoir tout ce que l’on doit au^ dames, mais il ne m’est point permis de répondre à de pareilles questions.

— Ne voyez-vous pas quelle raille? dit M. de Presmes.

— Monsieur mon ami, répliqua Kérizat en mettant sur sa mine une double couche d’austérité glacée, la plaisauteric qui s’attache à de semblables sujets change de nom, souflxez que je vous l’apprenne.

— Mais ce n’est pas une plaisanterie I s’écria la pétulante jeune femme. Nous avons aussi à Bennes

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notre parlement Maupeou, et tous les gens de cœur le méprisent. Foin do ceux qui le soutiennent!

Les oflicicrs de la capitainerie ne savaient pas trop s’ils devaient applaudir ou se taire. Leurs regards allaient du visage riant et hardi de la jolie comtesse à la ligure du vieux capitaine des chasses, qui exprimait une certaine inquiétude. La toux, naguère si éloquente du baron de Penchou, devenait problématique, et le baron de la Baguenaudays n’osa pas éternuer une seconde fois, de peur de se compromettre.

— Soutiens-moi, Lucienne , s’écria la comtesse Aune; les voilà tous contre moi! N’y a-t-il on ce pays breton qu’une pauvre femme pour soutenir la Bretagne ?

Lucienne leva sur sa sœur ses grands yeux bleus qui disaient l’embarras de sa surprise et cherchaient à deviner le motif de cette interpellation.

— Tu ne me soutiendras pas, reprit la comtesse Anne, qui plaisantait encore, mais dont la voix s’animait au feu de la discussion, tu es Française, toi, Lucienne! Depuis deux ans que je suis revenue, je t’ai vu refuser la main de vingt gentilshommes bretons, tous loyaux et nobles, et capables de faire le bonheur d’une femme... Mon père , ajouta- t-elle tout à coup, en s’adressant au vieux capitaine des chasses, il faudra donner Lucienne à quelque soldat de Paris, portant un habit rouge ou bleu, une cu-

lotte blanche, et autant d’or sur les coutures qu’il en faudrait pour galonner la chape de M. le prieur de Saint-Melaine !

Aune n’eut pas le temps de lire le reproche timide que lui envoya le regard de sa sœur; Lucienne, en effet, baissa tes yeux en rougissant et cacha sous sa paupière close une larme, tôt réprimée, qui vint se perdre dans ses longs cils.

Son cœur battait bien fort. Sans le savoir sa sœur venait de lui parler de Martel.

Depuis une minute, M. de Presmes regardait avec une inquiétude croissante le visage du chevalier. Celui-ci avait déposé sa fourchette sur la table et tenait la main sous les revers de sou habit.

— Allons, comtesse ! dit le bonhomme, allons, Anne, ma chère fille, ces matières-là ne conviennent point aux dames.

— Et pourquoi cela, monsieur mon père? s’écria la jeune femme que la contradiction échauffait davantage.

— Laissez parler madame la comtesse, monsieur mou ami, dit le chevalier avec un sourire équivo(}ue, les dames sont des adversaires dangereux... et dans ces temps de trahisons et de troubles, il est bon de savoir au juste où sont les ennemis du roi et où sont les sujets fidèles.

La comtesse lui jeta un regard de colère. Sa jolie bouche s’ouvrit ; d’impétueuses paroles se pressè-

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rent en foule sur sa lèvre, mais un coup-d’œil sup* pliant de son père lui imposa le silence.

Les convives demeuraient muets, et l’embarras, gaguant de proche en proche, faisait le tour de la table. Âu bout de quelques minutes, la comtesse se retira.

— Allons, Kérizat, s’écria M. de Presmes, voici ce redoutable adversaire en fuite. Célébrons notre victoire et buvons à la santé du roi !

Le chevalier laissa remplir son verre, puis son regard parcourut le cercle des convives pour venir se reposer sur le capitaine des chasses, qui baissa les yeux en balbutiant :

— Qu’avez-vous donc, chevalier?

— Monsieur mon ami, répliqua celui-ci avec emphase, je veux croire que cette santé portée par vous est le cri d’un cœur loyal et non point une vaine comédie, mais je ne m’attendais pas, — il prit un accent pénétré, — je ne pouvais pas m’attendre à voir la bouche d’une fille de Presmes s'ouvrir pour prononcer de telles paroles.

— Mais je vous jure qu’elle plaisantait, voulut dire le bonhomme.

— Je vous jure, moi, monsieur mon ami, répliqua péremptoirement M. de Briant, que M“® la comte fse ne plaisantait pas.

Les officiers de la capitainerie écoutaient curû u-

sement cette discussion, et la plupart d’entre eux

commençaient à regarder le chevalier avec défiance. Quelques mots chuchotés, à voix basse, firent le tour de la table, et arrivèrent à l’oreille du vieux veneur.

— C’est un agent de la cour 1 disait-on. C’est un espion d’ Aiguillon! un suppôt de l’évêque! un maltôtier! un porte-sabre qui a son uniforme dans sa valise !

Le baron de Pencbou et le baron de la Baguenaudays, qui saisissaient au vol, çà et là, quelquesunes de ces paroles, regardaient le chevalier avec des yeux ébahis, et s’étonnaient sincèrement qu’un homme pût être tant de choses vilaines à la fois.

Cet étonnement devra sembler naturel à ceux qui feront réflexion que Médard et Corentin, additionnés ensemble, voire multipliés l’un par l’autre, ne faisaient absolument rien du tout.

M. de Presmes, cependant, avait entendu luimême ce qui se disait à ses côtés. Son inquiétude tournait à l’épouvante ; car il tenait à sa charge de capitaine des chasses autant et plus qu’à ses dix manoirs entourés d’innombrables guérets.

Le chevalier, peu de temps après le départ de la comtesse Anne, repoussa son siège à son tour, et se leva.

— Monsieur mon ami, dit-il, ordonnez, je vous prie, à l’un de vos valets, de faire seller mon cheval.

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— Quoil s’écria M. de Presmes, vous voulez partir?

— Je veux partir.

— Mais il me semble que vous m’aviez annoncé?...

— Assurément, assurément, répondit le chevalier, je n’ai pu passer si près de la maison d’un vieux et loyal camarade sans en franchir le seuil, et je comptais en effet passer avec vous quelques journées, mais...

Il s’interrompit. Le vieux veneur l’interrogeait d’un regard crédule et soumis.

— Vous me comprenez, reprit le chevalier ; après ce qui vient d’avoir lieu, tout ce que je puis faire pour vous, c’est d’oublier de mon mieux ce que je viens d’entendre dans votre maison.

Le bonhomme était attéré.

— Et c’est une grande preuve de dévouement que je vous donne, monsieur mon ami, poursuivit le chevalier, qui redoubla d’emphase, car mon devoir est de me souvenir 1 Veuillez ordonner, je vous le demande une seconde fois, que l’on selle sur-le-champ mon cheval.

Les rôles étaient bien changés.

— Vous ne ferez pas cela, Kérizat! s’écria le bonhomme, en passant son bras sous celui de son hôte.

Celui-ci se redressa et dit :

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— Je vous ai dit, monsieur, que je m’appelle présentement de Briant toi’t court, pour le service du roi. — Il appuya sur ces mots avec afFectation. — Veuillez ne plus l’oublier.

— Pour le service du roi, répéta M. de Presmes, qui éprouva un sentiment de contrition à la pensée de ses doutes injurieux. Ah! monsieur le chevalier, ne me faites pas le tort de me quitter ainsi, et passez au moins une nuit sous le toit de votre vieux compagnon I

— Je le voudrais, prononça lentement Kérizat, qui feignit de s’attendrir.

— Je vous en prie, continua le bonhomme, en l’enlrainant loin de la table. Ce n’est pas à vous que j’ai besoin de dire quel est mon dévouement pour Sa Majesté. Au besoin, ma maison criblée de balles et les dangers que j’ai courus dans toutes les révoltes depuis cinquante ans témoigneraient de ma fidélité inébranlable.

— C’est vrai, murmura Kérizat, comme en se parlant à lui-même, c’est vrai... mais ceux qui vous entourent!

— Je réponds des officiers de ma capitainerie, interrompit M. de Presmes, autant qu’on peut répondre de quelqu’un dans ces temps malheureux. Quant à mes fiUes, Lucienne adore Sa Majesté; la comtesse Anne... Mon Dieu! Kérizat, vous savez ce que sont les femmes : inconséquentes , étour-

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dies, faciles à se laisser entraîner par des billevesées!

— C’est que le fardeau de ma responsabilité est bien lourd, monsieur mon amil dit le chevalier à voix basse.

Le vieux veneur eût donné sou meilleur chien pour savoir quelle était la mission de son hôte.

Cette mission lui apparaissait énorme; il se plaisait à penser que cet homme, dont il prenait le hras, avait entre ses mains le destin du royaume.

Kérizat jeta de loin sur les convives qui, à l’exception de Lucienne, étaient restés à table, un regard profond et scrutateur.

Pour mettre le sceau à sa comédie, il eut bien le front de témoigner de la méfiance à l’endroit du petit Médard de Penchou et du long Corentin Jaunin de la Baguenaudays.

— Qui sont ces hommes? demanda-t-il.

— Je vous réponds d’eux, s’empressa de répliquer le vieux veneur avec toute l’importance d’un homme d’Ltat novice. Je vous réponds d’eux sur ma tête !

Le chevalier garda un instant le silence, puis il prit la main du bonhomme, qu’il serra- solennellement.

— Eh bien! dit-il, monsieur mou ami, je consens à me fier à vous. Je vais passer cette nuit au château. Cette nuit et peut-être les jours suivants.

— Merci, chevalier, merci 1 s’écria M. dePresmes. avec attendrissement.

— Mais de la prudence 1 reprit Eérizat, une discrétion à toute épreuve! et quoique je puisse faire, point de questions, monsieur mon ami! que je sorte, que je rentre, la nuit, le jour, vous ne devez rien voir, sous peine d’entraver dangereusement le service de Sa Majesté.

M. de Presmes mit sa main sur sa poitrine, et de son autre main il serra celle de Kérizat qui gardait un imperturbable sérieux.

— Chevalier, dit-il, vous verrez si je suis digne de vous!

11 accompagna Kérizat jusqu’à son appartement.

Puis il redescendit au salon et avec toute l’affectation de mystère désirable, il ordonna aux officiers de la capitainerie de traiter respectueusement son hôte.

Puis encore il se rendit à l’office pour commander aux domestiques de Presmes de tenir les portes du château ouvertes nuit et jour, à la volonté de M. le chevalier de Priant.

Le tout pour le service du roi.

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