CHAPITRE VI
Le passage de Napoléon dans le château prend une grande importance de ce que, Versailles n'ayant pas eu de part à la restauration de l'appareil monarchique, Fontainebleau tint sous lui le rang de première résidence quelle n'avait pas eu depuis Henri IV.
Saint-Cloud jouant alors le rôle de Choisy, et la Malmaison celui de Trianon ou de Marly, Fontainebleau devint le Versailles de l'Empire. Ce quelle conserve d'agreste dans ses aspects, devait plaire en un temps où le style des jardins français était extrêmement décrié. D'un autre côté, l'embarras que le régime éprouvait, au milieu de la ruine de toutes les élégances, à recomposer une cour passable, dut se faire moins sentir dans ce palais morcelé, dépourvu de grands aspects et d'accès majestueux, que dans la maison de Louis XIV.
Le premier soin de Napoléon fut de reprendre, quant au plan général, ce qui semble avoir été le projet d'Henri II et de Catherine de Médicis, à savoir la transformation de la cour du Cheval Blanc en cour d'honneur.
Pour lui en donner la figure, il abattit l'aile basse qui depuis François I " fermait cette cour vers le couchant. La grille d'honneur placée maintenant en cet endroit, donne au pavillon des peintures et aux deux ailes qui l'accompagnent, le caractère d'édifice principal. Il faut avouer que leur dessin général semble assez s'accorder avec ce caractère: mais l'exécution de ce dessin est trop maigre et trop pauvre pour y suffire vraiment. Abordée de ce côté, vue d'au delà de la grille, cette façade du château se présente comme écrasée par tant d'espace. Seul l'escalier du Fer à Cheval fait un morceau d'assez de force pour supporter ce grand recul. Aussi n'a-t-on jamais pu le regarder comme approprié au pavillon. Il a toute l'ampleur et toute la majesté qui, malgré des mérites divers, manque aux bâtiments qu'il commande. Vu de la grille, cette disparate éclate, et cet escalier semble prêt à les entraîner sous son poids.
L'entrée ainsi réglée donna bientôt accès non plus seulement aux appartements des Reines-Mères, où l'empereur ne songea pas à se loger, mais à ceux qui furent aménagés en doublure de la galerie, au premier étage de l'aile de Louis XV. Toutefois ce ne fut pas d'abord à ce premier étage que Napoléon s'installa, mais au rez-de-chaussée de cette aile et de l'ancienne sous la galerie même.
Longtemps ce rez-de-chaussée fut fermé aux visiteurs du château. Le mobilier était en désordre et en partie déménagé. Les derniers conservateurs, M. Alboise et surtout M. d'Esparbès y ont remis l'ordre et l'agrément, en même temps que l'intérêt de l'histoire. On visite maintenant cette partie sous le nom général de petits appartements.
La première pièce en venant du Fer à Cheval a servi de cabinet à l'empereur. Elle conserve des boiseries du temps de Louis XVI, de la plus grande beauté. La seconde, sur le jardin de Diane, est un autre cabinet, dont on a recomposé la décoration avec différents tableaux de Boucher, de Belle, de Vien et de Restout. Le meuble est du style de l'Empire.
De cette pièce on passe dans celle qui fit la chambre à coucher de l'empereur. Elle est meublée en velours à fond blanc entretissé de ramages en couleur, de l'effet le plus glacial et le plus tapageur. Une cuvette de toilette en forme de trépied antique en thuya et bronze doré se fait remarquer entre tout le reste.
Près de cette chambre est un petit cabinet décoré de belles boiseries Louis XV en noyer, dont la présence étonnerait ici, si l'on ne reconnaissait des panneaux achetés par l'impératrice Eugénie lors de la démolition du château de Bercy. D'autres du même genre ont été dispersés en
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divers endroits. Une console du même style et quelques sièges de Beauvais achèvent la décoration.
Plus loin est la Bibliothèque, la plus remarquable de ces pièces. Elle fut aménagée exprès pour l'empereur; on y descend du cabinet au-dessus par un escalier particulier. Tout le meuble est d'acajou, entre autres des marchepieds de forme singulière. L'étoffe est prise de ce qui resta des belles soieries de Lyon de Marie- Antoinette. Le fond de la décoration, boiseries et grisailles , est du temps de Louis XVI, et d'une très belle exécution.
Trois pièces terminent l'appartement du côté de la cour de la Fontaine. Là se trouve exposé le bureau de Napoléon, et la chambre à coucher de Madame Laetitia, ramenée de la cour des Princes. Elle est d'un taffetas violet à rosaces d'or.
Là se voient aussi divers tableaux d'oiseaux, de Nicasins, peintre aux Gobelins sous Louis XIV. qui décoraient autrefois la Ménagerie de Versailles. Au fond de la dernière pièce, aménagée pour Louis XV.
est une niche où se voit un Enfant qui joue avec un cygne.
En repassant du côté du jardin, on trouve le cabinet topographique, curieusement disposé comme il avait pu l'être alors qu'on en faisait usage, et que les allées et venues de l'empereur et de ses secrétaires en animaient le tableau.
Au delà de ce cabinet, commence la suite des Petits Appartements de Louis XV, qu'on remeubla pour Joséphine. Les boiseries en sont exquisement sculptées tant au cadre des glaces qu'en dessus de porte ; les
Pnoto Neurdein.
Bureau de campagne de Napoléon.
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cheminées sont de beau marbre et taillées du même style. Dans ce décor charmant se logent, non sans comparaison fâcheuse, les pauvretés et les raideurs du meuble Empire.
Dans le salon de lecture, qui vient d'abord, l'agréable disposition de ce meuble corrige heureusement cet effet. Un cabinet de thuya et bronze doré, le métier à broder et la table à ouvrage de l'impératrice, deux tableaux de Boucher, en font le principal. Auprès est le boudoir vert tendu de cette couleur, pièce minuscule pourvue d'un lit de repos dans une alcôve.
La chambre à coucher est de violet et blanc, avec des panaches au baldaquin du lit. Parmi les autres meubles on remarque une pièce d'appui ornée de griffons, et le miroir troubadour en forme d'écusson.
Après les salles de Bain, se trouve un salon vert à alcôve, orné entre autres d'un meuble dont le panneau de marquetterie imite les peintures des vases grecs. Ensuite vient le grand salon Jaune, tendu de cette couleur, avec de détestables médaillons en dessus de porte, dans le style néo-grec de Napoléon III. La pendule, dont le mécanisme est de Lepaute, est une allégorie aux Ruines du Temps, dans le genre monumental en vogue. La corniche et les glaces, du temps de Louis XV, sont admirables.
Trois autres pièces de médiocre intérêt terminent à la galerie des Cerfs cette longue suite d'appartements. On peut la regarder comme un musée du meuble tel qu'il fleurit au temps de Jacob Desmalter, quand cet ébéniste fournissait toute l'Europe des inventions de Percier et de Fontaine, ordonnateurs des pompes d'alors.
Le luxe fut porté à son comble, quand en 1810 Napoléon quitta ce rez-de-chaussée, pour habiter le premier étage. C'est alors que furent aménagées les chambres par où commence de nos jours la visite du château, et qui longent la galerie de François Ier.
J'ai dit les tableaux exposés dans l'antichambre des Huissiers de l'empereur, première pièce de ces appartements. Ils sont du temps de Louis XVI. Un meuble de Beauvais de l'Empire offre des soldats dans l'uniforme du temps, grenadiers et autres.
Celui de la pièce suivante est de pourpre et d'or. Il comporte en outre deux meubles d'appui en acajou et bronze doré, ainsi qu'une table parfaitement ajustée, qui fait la pièce principale. Cette chambre servait de cabinet pour les secrétaires de l'empereur. Elle contient deux candélabres d'une série, dont la suite décore le reste de cet appartement. Le sujet en est un trophée d'armes avec une colonne et des lauriers. L'exécution est fine et
sèche, d'un grand fini, avec tout l'agrément que permet le retranchement volontaire de tout liant et de toute souplesse. L'ornement pauvre, comme à l'ordinaire, est cependant bien entendu. Il ne faut pas parler de parties plus matérielles, de la dorure, dont la beauté est au-dessus de tout éloge. De l'autre côté des Bains déjà décrits,, vient le cabinet de l'Abdication, dont la destination d'alors n'est pas exactement connue. Ce cabinet est une des grandes curiosités historiques de Fontainebleau. Le roi Louis- Philippe,
Photo Neurdeio.
Vénus et lAmour, de Boucher, dans le salon de travail de Joséphine.
l'auteur du Retour des Cendres, s'en est fait le metteur en scène. << La postérité, écrit de son temps Jamin, viendra visiter avec vénération ces lieux, témoins de cet acte politique d'un si haut intérêt. 0 L'authenticité de ce cabinet n'a de garant que le choix qu'en fit ce roi. Lui seul a désigné le fameux guéridon où l'on dit que l'empereur signa l'abdication, à l'attention des touristes et de l'histoire, par le moyen de cette inscription gravée en cuivre sous la tablette : « Le 5 avril 18 14, Xapoléon Bonaparte signa son abdication sur cette table, dans le cabinet de travail du roi, le deuxième après la chambre à coucher à Fontainebleau. »
Le fac-similé du brouillon de ce document était autrefois exposé dans
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cette même chambre entre les fenêtres ; on l'en a depuis retiré et mis dans la galerie de Diane, transformée en bibliothèque. Il faut remarquer qu'il y eut deux actes d'abdication : l'un de l'empereur pour lui seul, du 6 avril; l'autre pour toute la dynastie, du n. Le brouillon du premier semble avoir été repris, pour y placer les additions du second.
L'ornement de cette pièce est simple avec des boiseries vertes brochées d'or. La suivante, située au-dessus de la bibliothèque, était le cabinet de
Pboto Neurdein.
Le cabinet de l'Abdication.
travail de l'Empereur. La table qu'il renferme fait le riche pendant de celle qui sert au cabinet des Secrétaires. Le reste du meuble y répond, avec des soies vert et or, des bois garnis de bronze et de porcelaine de Sèvres.
Cette partie est de tout le château celle où l'unité du meuble règne davantage, n'ayant vu que peu de règnes succéder, et n'ayant subi aucun remaniement. La chambre de Napoléon en fait l'aboutissement somptueux.
Au-dessus des portes du temps de Louis XVI dont j'ai parlé, des abeilles furent posées alors. L'aigle d'Autriche à la cheminée servait complaisamment de devise au maître de l'Empire français. Sur les
murailles, des Victoires, des palmes et des médaillons, sont tout entiers du nouveau goût. Le lit et le meuble sont d'une richesse extrême ; malheureusement rien n'est si mauvais que le dessin de l'étoffe, d'un laurier de velours vert sombre sur canevas de soie, à la fois baroque et entassé, comme un patron de modem style.
Le morceau de choix de cette chambre, le plus célèbre (avec le cabinet de Marie-Louise) de tous les meubles Empire visibles dans ce château, est le berceau du roi de Rome. Cependant ce berceau est peu de chose au près de celui qu'on conserve au Trésor Impérial de Vienne, et pour lequel
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Fac-simlié du brouillon de l'abdication de Napoléon.
Prud'hon fournit des dessins de bronzes. Les bas-reliefs du Tibre et du Commerce, ainsi que la statuette de la Victoire au chevet, sont copiés sur les mêmes dessins. Le reste a beaucoup moins de richesse et de perfection. Il comporte quelques cornes d'abondance, et un rang de palmettes plaquées sur un fond de bois d'if, par Jacob.
Ainsi s'achève en cinq pièces l'appartement du premier étage. Toute la vue en est prise sur le jardin de Diane, dont il semble qu'on ait surtout recherché le voisinage. Au rez-de-chaussée, les pièces y donnaient de plain-pied, grâce à quelques portes qu'on ouvrit à la place d'anciennes fenêtres.
Le jardin de Diane était alors qualifié de jardin particulier de l'Empereur, comme il le fut depuis du Roi, sous Louis-Philippe. Peut-être est-ce en ce temps-là que le dessin en fut refait, dans le genre qu'on nommait
alors « paysagiste » . La date de 1 8 1 3 . à laquelle nous voyons que fut rapportée la Diane, est certainement celle de quelque aménagement. Toutefois ce qu'on essaya ne dut point être achevé, car on laissa sans y toucher les ruines de l'ancienne Orangerie, qui fermait ce jardin vers le nord. Un incendie l'avait consumée en 1789, et ce ne fut qu'en 1834 que Louis- Philippe fit démolir ces restes. En même temps fut abattue la galerie des Chevreuils « que le temps, dit Jamin. avait amenée au dernier degré de détérioration ».
L'ancien appartement des rois se trouva donc abandonné, et l'on ne voit pas que Xapoléon en ait usé autrement qu'en façon de salons d'apparat.
Il fit de la chambre du Roi la salle du Trône, que l'ancienne monarchie avait à Versailles ; de la chapelle au-dessus de Saint-Saturnin il fit une bibliothèque, et entreprit de refaire la galerie de Diane, qui s'en allait de vétusté.
Le trône de Xapoléon substitué au lit dans la chambre du Roi, attire tous les regards par sa richesse. Mais il n'a d'important que les souvenirs qu'il rappelle ; à n'en juger qu'au point de vue de l'art, il faut avouer qu'il y a peu d'exemples d'un mauvais goût aussi parfait, et même d'un aussi pompeux ridicule. D'un dais mesquin de forme ronde en bois doré, tombe un velours semé d'abeilles d'or dont la doublure en satin blanc s'étend en drap de lit sur le mur, dans une étendue démesurée. Ce velours est relevé sur les côtés, d'embrasses que soutiennent deux monuments romains. Des enseignes militaires plantées dans deux trépieds, sont figurées dans ces morceaux. Au milieu est le fauteuil, dessiné par David. La fâcheuse forme ronde du dossier, une longueur de frange pendant sous un siège plat, la crudité des ors brusquement découpés sur le violet sombre du velours, l'extrême laideur des dessins qu'ils retracent, enfin le malheureux aspect de pacotille de deux boules de verre blanc plaquées d'étoiles d'or, ajoutées en guise d'appuie-main, font de ce trône un exemple illustre de ce que peut l'esprit de système appliqué à la décoration, quand nul charme d'exécution n'en adoucit l'étrangeté et n'en excuse les folies.
Un accessoire de ce trône a été joint depuis peu à la décoration de la chambre. C'est un tapis de table de même couleur que le dais, brodé de la couronne impériale et d'une aigle dans un écusson accompagnée de palmes et de lauriers. Tout cela n'est pas moins riche, ni aussi moins mauvais.
De la chapelle, transformée alors en bibliothèque, ne restent que les
dessins de Robit dont j'ai parlé. Cette transformation fut cause qu'on ôta tout ce qu'elle contenait de peintures, et qu'elle s'est trouvée depuis réduite aux seules murailles. Un nom célèbre est lié à cet épisode de l'histoire du château, celui de Barbier, l'auteur du Dictionnaire des
Berceau du roi de Rome, par Jacob.
Anonymes, qui fut chargé du choix et du rangement de ces livres. Quant à l'ouvrage de la galerie de Diane, c'est un des plus considérables que les derniers temps du château aient vus . L'on trouva que l'ancienne galerie ne tenait plus, et, sans souci de la réparer, on ne s'appliqua qu à la refaire. Napoléon ne vécutpoint assez pour en diriger l'achèvement. Ce soin échut à la monarchie restaurée. On a loué l'abondance des peintures dont les règnes suivants la décorèrent. Au temps de Louis-Philippe, rien ne fut
si populaire que les camaïeux peints à la voûte par Abel de Pujol. Jusqu'à ces derniers temps les gardiens se conformaient à ces dispositions publiques, en menant les visiteurs jusqu'au fond de la galerie, et en détaillant les peintures. Elles sont à présent retombées à l'indifférence qu'elles méritent. Aux yeux de l'historien pourtant, le moment de leur décri public voit renaître l'intérêt qu'elles offrent à titre de témoignage d'un temps déjà lointain.
Les tableaux placés dans le lambris, et qui furent acquis par la liste civile aux différentes expositions depuis 1 813 jusqu'en 1830, eussent formé sans doute un extraordinaire musée de la peinture historique d'alors, traitée dans le style troubadour. Les noms de Alauzaisse, de Révoil, de Duperreux, de Mme Haudebourg-Lescot, d'IIippolyte Lecomte, qui se lisaient sous les tableaux, et qui semblent sortir pour nous du puits des âges, apportent avec eux le geste, le ton et la couleur des chevaleries de 1820. Du reste d'agréables talents, comme celui de Taunay, comme les paysagistes Bidault et Bertin se faisaient remarquer dans cette foule. Par malheur, huit seulement des vingt-quatre tableaux qui se trouvaient à l'origine, sont demeurés en place, depuis qu'on a porté la bibliothèque en cet endroit, et que la plus grande partie des murailles est occupée par des rayons. Il faut en détacher celui de Granet, qui représente saint Louis rachetant les Prisonniers. Les autres n'ont que l'intérêt de la curiosité.
Blondel et Abel de Pujol ont exécuté toute la voûte, divisée en huit travées, dont les deux du milieu offrent cinq tableaux, et les six autres trois seulement, peints de couleurs voyantes et d'exécution froide, dans autant de compartiments rectilignes d'une excessive monotonie. Une superstition de l'antiquité, jointe à la prétention de la renouveler et de l'étendre, a fait inventer à ces peintres un genre de sujets nouveaux consistant dans lesgénies de toutes choses : génie de la Mort et de la Douleur, génie delà Vengeance. A ces génies de tournure classique, s'ajoutent le génie de l'Impiété, le génie de l'Offense, le génie de la Fraude, le génie de la Médecine et le génie de la Virginité. Il y a aussi le génie de la Lune, auprès d'Hécate et d'Apollon. Au bout est le salon de Diane, entièrement peint par Blondel, de quatre grands sujets représentant l'aventure d'Endymion, celle d'Actéon, celle de Calisto, et la querelle de Vénus et de Diane, peints sur stuc blanc dans une manière très fade, mais dont la polissure parfaite ravit de son temps tous les suffrages.
Tel est le souvenir que la galerie de Diane a laissé de son nom sur la place; j'ai dit que cette galerie sert maintenant de bibliothèque. L'impor-