‹ Fontainebleau (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Rien n'est si incertain que l'histoire des arts en général sous Henri IV. Ce que Fontainebleau emprunta de ce règne , participe de cette obscurité.

Pour en imaginer le tableau, il est indispensable de se représenter l'espèce de vénération ajoutée par un demi-siècle de recul à l'admiration que Fontainebleau avait excitée dès sa naissance. Le Fontainebleau de François Ier ne faisait pas seulement alors figure de résidence historique somptueuse, mais d'école. On y venait étudier. Et cela n'était pas seulement le fait des élèves qui, travaillant sous les maîtres attachés à l'embellissement de ce château, s'étaient instruits de leur direction et de leurs exemples, mais déjeunes peintres venus exprès, à qui, en l'absence de la cour, on ouvrait les salles et les galeries.

Dans un passage de son Livre des Peintres, l'historien de la peinture flamande, Van Mander, nous fait voir cinq jeunes artistes travaillant

dans ces conditions à Fontainebleau, en 1566. «. jusqu'au moment, dit-il, où, après quelques mois, la cour étant venue s'établir à Fontainebleau, il leur fallut se retirer ». Un souvenir de ce passage est resté dans une vue du château que l'un d'eux, Denis d'Utrecht, avait peinte, et qui vient d'être vendue à l'Amérique. Parmi ces jeunes gens étaient deux des frères Franck dont un. Jérôme, se fixa depuis à Paris. Le Gantois Lucas de Heere, qui travailla pour Catherine de Médicis, « allait, dit le même auteur, beaucoup à Fontainebleau, où il y avait beaucoup de belles choses à voir : figures antiques, tableaux, etc. » Un autre flamand, Jérôme Cock. un Italien, Georges 31antouan, ont gravé, de passage dans cette résidence, quelques compositions de la galerie d'Ulysse.

Le bruit public d'une part, de l'autre les estampes répandues par le monde et jusqu'en Italie, attirèrent ces artistes et mille autres ; Vasari fit pour son pays le récit des merveilles du château du roi de France : on vint dès lors à Fontainebleau pour étudier le Primatice, comme on allait à Rome étudier Raphaël, Jules Romain à 3iantoue, Véronèse à Venise. Les Flamands surtout en profitèrent. La proximité de Fontainebleau leur accourcissait le voyage que jusqu'alors ils avaient fait en Italie. Ue là vient la grande influence exercée par le Primatice et le Rosso sur les maîtres de l'école d'Anvers à cette époque, et l'imitation excessive qui se fit de l'ornement de Fontainebleau dans les Flandres.

Rappelons ici que le respect à l'égard de Fontainebleau se perpétua pendant deux siècles, et jusqu'à la destruction de la galerie d'Ulysse. De nos jours encore, la manière dont en ont parlé M. Reiset et le feu marquis de Chennevières atteste, autant que le goût de l'amateur, une longue tradition de déférence à l'égard d'un magistère ancien, ressentie à travers les âges.

Une seconde floraison de talents dans ce château ne pouvait donc manquer de rassembler deux caractères : celui d'un atelier de. production, et celui d'un foyer d'étude. En même temps qu'employés à sa décoration les artistes de Henri IV y faisaient œuvre de maîtres, en même temps, à l'égard des peintres leurs prédécesseurs fréquentés chaque jour dans leurs œuvres, ils multipliaient les preuves d'une docilité de disciples. Les copies au crayon de ce temps-là d'après les peintures du Primatice abondent; plusieurs ont authentiquement l'œuvre des meilleurs maîtres du second Fontainebleau. Ajoutons que le style de quelques-uns d'entre eux parle encore plus haut que ces copies, étalant dans sa ressemblance avec celui du maître l'effet d'un enseignement pieusement obéi et d'une tradition renouée sur place chaque jour.

L'empressement que mit Henri IV à restaurer ce château, le goût qu'il eut à en suivre les embellissements, nous est représenté dans le récit d'un ambassadeur de Florence, Camille Guidi. qui visita le roi à Fontainebleau en 1608.

« Le roi. dit cet ambassadeur, me fit appeler comme il allait à la messe, et après qu'elle fut dite, il me prit auprès de lui, et m'ayant mis la main sur le bras, comme il fait à plusieurs, il commença à me montrer la maison, chambre par chambre, commençant par ses appartements et galeries, et continuant par toutes les autres, me désignant tout ce qu'il y avait de remarquable, nommant chaque peinture de prix, m'en disant l'époque et l'auteur avec le mode d'acquisition, distinguant avec beaucoup de soin ce qui venait de ses prédécesseurs et ce que Sa Majesté y a ajouté et restauré. Et je crois que ce roi n'a pas moins fait en quelques années que toutes les autres ensemble. Nous marchâmes et tournâmes deux grandes heures, et allâmes partout. Xous montâmes par des escaliers et sur les échafaudages des peintres, pour les voir à l'œuvre, non sans fatigue et sans danger. Sa Majesté allait là-dessus, se baissait et sautait avec tant d'agilité et de liberté, que je n'en revenais pas d'étonnement, et au lieu que j'eusse dû le servir, c'était lui qui m'aidait dans les pas difficiles. »

Ce tableau agréable, peint au vif par la plume d'un contemporain, servira de parfaite préface à ce qui va suivre.

Au premier rang des bâtiments qui furent élevés sous ce règne, il faut compter l'ouvrage considérable de la cour des Offices, qu'on appela alors des Cuisines. Elle offre trois corps de bâtiments disposés, devant la cour Ovale, sur un plan carré dont le quatrième côté était alors formé par le fossé. Cet édifice, bâti en une fois, est ce qu'il y a de plus régulier dans le château. Chacune des ailes offre un pavillon au milieu et deux aux extrémités. L'architecture en est extrêmement simple, tout l'ornement n'étant que des chaînages de brique autour des fenêtres et dans les angles. Seul le pavillon du milieu vers la ville, qui sert de porte principale, offre un ordre toscan de quatre pilastres à bossages, sur l'entablement duquel repose une voûte en cul-de-four couronnée d'un fronton. Le cul-de-four comme le reste est décoré de bossages. L'effet en est beau et majestueux. Une inscription au-dessus de la porte, offre le nom de Henri IV et la date de 1609.

Mais le plus heureux effet de ces nouveaux bâtiments fut d'augmenter du côté du parterre et d'achever le développement de façades qui donne au visiteur venant du grand canal, une impression de si grande magnifi-

cence. Vu de ce point, le château apparaît comme une ville, couronné d'une profusion de pavillons à grands toits, qui s'échelonnent dans la perspective et, se dominant les uns les autres, donnent l'illusion de bâtiments sans fin. D'aucun autre point de vue on ne comprend si bien le mot du cavalier Marin, l'auteur d'Adonis : « Quoique cette maison ne soit que plusieurs bâtiments joints les uns aux autres dans divers temps, sans aucun ordre ni symétrie, cette confusion néanmoins a un air de grandeur et de majesté qui surprend agréablement. »

Tous les guides, depuis l'abbé Guilbert, ont répété que François Jamin

Photo Neurdein.

Façade de la cour des Cuisines, par Rémi Collin.

était l'auteur de cette cour des Cuisines. C'est un point maintenant démontré que Rémi Collin la bâtit.

La cour des Cuisines ainsi faite ne pouvait aller sans un agrandissement de la cour Ovale de ce côté. Au delà des chapelles fut élevé dans le même temps le pavillon qu'on appela des Dauphins. L'ancienne salle du Guet fut abattue, et de l'autre côté le bâtiment rectifié s'étendit sur une pareille longueur, selon la figure que nous voyons aujourd hui. Tout le détail de ces changements échappe. Ce qu'ils ont eu de plus remarquable est le redressement du portique de Serlio, dont la façade faisait auparavant un coude sur cette cour, et qui suit maintenant la ligne droite, sans qu'on puisse apercevoir dans ce morceau la moindre différence avec ce qu'il dut être auparavant. Aussi a-t-on douté que ce redressement ait eu lieu. 3Iais la chose n'est pas contestable, et l'on doit supposer que les pierres en furent remises en ordre après avoir été numérotées, comme cela avait lieu dans le même temps pour le portail du pont dans la cour du Cheval Blanc.

Le pavillon ajouté de ce côté amorça sur son autre face, la cour nommée de la Conciergerie, qui fit la cinquième de ce château. Un corps de logis y fut bâti à l'autre bout sous Henri IV, dont quelques lambris décorés de paysages attribués à Paul Bril ont conservé longtemps leur place dans les inventaires du château. Le roi logea de ce côté le capitaine-concierge , d'où la cour a tiré son nom. et plusieurs fois y fit luimême sa résidence, quand il venait avec peu de suite, sans appareil, pour les petites chasses. Cette partie est tombée dans un profond oubli , depuis que l'École d'Application l'occupe, en même temps que la cour des Cuisines. Elle n'en eut pas moins en ce temps-là une importance que les règnes suivants devaient accroître encore.

comme nous verrons.

Cette cour se trouva fermée au couchant par la galerie de Diane , dont Henri IV fit le complément des appartements de la Reine, comme la galerie de François Ier faisait celui de l'appartement du Roi. Cette galerie sépara la cour de la Conciergerie du jardin de Diane d'à présent. Du côté de ce jardin elle fit l'un des trois corps entre lesquels Henri IV acheva de l'enfermer. Les deux autres furent la Volière et une galerie nommée la galerie des chevreuils, qui prolongeait en bordure de ce jardin l'aile qui fait le fond du Cheval Blanc. Ces deux dernières ont été abattues depuis. Celle des Chevreuils n'était qu'un rez-de-chaussée : on y voyait représentées des chasses qui n'ont pu être de Toussaint Dubreuil. ainsi que l'assurent d'anciennes descriptions, s'il est vrai que Louis XIII enfant y fut représenté près de son père.

Ancienne fontaine de la Volière, par Francine, d'après, une gravure d'Abraham Bosse dans le Trésor des Merveilles du P. Dan.

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Dubreuil mourut en 1602, lorsque ce prince n'avait encore qu'un an.

La Volière, depuis aménagée en orangerie, qui fit changer en jardin

de l'Orangerie le nom du jardin de la Reine, eut en son milieu un

Porte du Baptistère, en partie du Primatice.

rocher avec une figure de Neptune, que l'on voit gravée dans l'ouvrage du P. Dan. La galerie de Diane avait au rez-de-chaussée une suite de vues cavalières des différentes maisons royales, entremêlée de tètes de cerfs, qui faisaient nommer ce rez-de-chaussée galerie des Cerfs. On ignore quel était l'auteur de ces peintures, entièrement refaites aujourd'hui. Toute cette partie fut achevée vers 1600 ; on ne sait pas qui fut l'architecte.

6o FONTAINEBLEAU

La porte du Baptistère, qui forme l'entrée de la cour Ovale du côté de celle des Cuisines, est le dernier ouvrage à mentionner de ce règne. C'est le plus beau de tout le château, non seulement dans son étage inférieur, dont j'ai dit l'origine, mais à cause de son couronnement.

Ce couronnement est en forme de dôme, qui repose sur quatre arcades. Au-dessus de ces arcades, du côté de l'Ovale, furent sculptées dans un fronton, deux Renommées, qu'on a copiées plus tard sur l'autre face, et qui soutiennent le double écu de France et de Navarre. Ces arcades posent directement sur l'entablement du premier ordre; l'amortissement de chaque côté est fait par des enroulements d'un goût parfait. Il est tout à fait regrettable qu'on ne puisse nommer l'auteur de ce morceau, l'un des plus justement célèbres de notre Renaissance française, et qu'on ignore jusqu'aux sculpteurs qui, dans une excellente manière, en ont achevé les ornements.

Le nom de Baptistère lui vient du baptême de Louis XIII, qui eut lieu sous ce dôme le 14 septembre 1606. On le nommait auparavant la porte Dauphine, parce qu'il faisait, du côté du pavillon des Dauphins, l'entrée d'honneur de la cour Ovale.

Il est remarquable qu'Henri IV avait ramené de ce côté l'entrée principale du château, auquel la cour neuve des Cuisines faisait dans le nouveau plan comme une introduction. La cour du Cheval Blanc retombait au rang de Basse-Cour, propre aux divertissements de cour et à loger en tout temps le flot des équipages. Cet ordre fut conservé jusqu'à la fin de la monarchie ; c'est celui que suivent encore les guides imprimés au temps de Louis XV.

L'appartement du Roi et celui de la Reine étaient aussi définitivement fixés de ce côté. La cour Ovale ainsi agrandie en rendait le séjour plus supportable. Seulement la tour du Donjon ne servit plus que de dépendance et de premier cabinet ou de salle du Roi. Cette considération conduit naturellement à parler des peintures qu'on mit en cet endroit et dans les autres parties du château. C'est, comme j'ai dit, le plus important de ce chapitre.

De tous les peintres qui fleurirent sous Henri IV, le premier en date comme en mérite, est l'habile Toussaint Dubreuil. Il avait peint à Fontainebleau, dans la salle haute du pavillon des Poêles, près des Travaux d'Hercule de Roger de Rogery. la suite de ces mêmes Travaux, à la place des peintures anciennes que le temps et l'abandon avaient sans doute mises au point d'être refaites. Sa mort

laissa vacante une place d'importance, qu'Ambroise Dubois occupa.

Ce dernier était flamand et natif d'Anvers. Avec Jean D'Hoey et Josse de Voltigeant, ce sont trois artistes de cette nation, qui tiennent un des premiers rangs dans la seconde école de Fontainebleau.

Ambroise Dubois remplit de ses peintures le Fontainebleau de Henri IV. De lui dans la Volière étaient les deux tableaux qui en complétaient l'ornement : de lui le tableau refait sur la cheminée de la chambre

Photo Neurdein.

La chambre Ovale, décorée par Ambroise Dubois.

du Roi au pavillon des Poêles, et d'autres en d'autres pareilles places dans les bâtiments neufs de la cour Ovale, ainsi que des paysages à fresque dans le pavillon Royal sur la cour de la Conciergerie. La cheminée d'une des deux chambres d'Hercule eut de sa main une Diane, peinte sous les traits de Gabrielle d'Estrées, ce qui montre qu'il était plus ancien que l'année 1599, en laquelle Gabrielle mourut.

Dans les appartements royaux, Ambroise Dubois décora deux chambres, dont une heureusement nous reste. Avec la chapelle peinte par Fréminet, cette chambre est le seul témoignage conservé de toutes ces décorations. On la nomme salon de Louis XIII. Elle s'appelait en ce temps-là chambre

Ovale, et fit depuis partie de l'appartement du Roi. Il est difficile de dire si cela fut dès le temps dont nous parlons. Un fait certain, c'est que la reine ^larie de 3Iédicis y accoucha le 27 septembre 1601 de Louis XIII, dont la figure se voit au plafond portée sur un dauphin, en souvenir de cet événement.

Cette figure fait partie d'une grande décoration étendue à la fois au plafond et sur les murailles. Elle ne compta pas moins, à l'origine, de vingt et un sujets, dont quinze sont empruntés au célèbre roman grec de Théagène et Chariclée. Il n'en reste plus qu'onze à présent, à cause des portes qui en ce temps-là ne dépassaient pas le lambris et qu'on ne put hausser plus tard qu'en enlevant quatre de ces tableaux. Ce sont Chariclée sur un char aux Jeux Pythiques, Théagène prenant avec elle la fonction de Sacrificateur, Chariclée pansant Théagène blessé, le Corsaire Trachin s'emparant de Chariclée. Les trois premiers de ces tableaux ont été retirés dans la chambre de Saint Louis, au-dessus du lambris sous le plafond. Le dernier est perdu. Le tableau conservé au Louvre comme une partie de cette décoration, est de Dubreuil et n'en a jamais fait partie. Voici les sujets qui sont encore en place. Sur les murailles à partir de la cheminée et face aux fenêtres : Théagène en aidant au sacrifice tombe amoureux de Chariclée, les Pirates frappés de respect en apercevant Chariclée, Pélore essaie de séduire Chariclée, Théagène et Chariclée retrouvent Calasiris, Théagène engage son honneur de respecter Chariclée. Au plafond, en allant du fond aux fenêtres et de la cheminée à l'autre bout : Calasiris découvre le mal dont souffre Chariclée, Chariclée retient Sisimite pour lui révéler son secret, Théagène et Cnémon cherchent Chariclée à la lueur de l'incendie de l'île des Corsaires, Chariclée apprend le secret de sa naissance, Diane et Apollon ordonnent à Calasiris de conduire les amants en Egypte, Chariclée retrouvée mourante par Théagène. Les tableaux des murailles sont portés au-dessus d'un lambris de menuiserie chargé de petites peintures, où des fleurs alternent avec des paysages. Ce système de décoration, nouveau alors, se perpétua pendant près d'un demi-siècle et jusque sous la minorité de Louis XIV. On attribue contre toute vraisemblance ces paysages-ci à Paul Bril. Les tableaux sont placés dans des cadres de stuc, dont des cartouches ornés de cuirs font l'entre-deux. En même temps que les chiffres de Henri IV et de la Reine, on voit sur le lambris le rébus d'un S barrée, qu'on a dit celui de Gabrielle d'Estrées, composé d'un S et d'un tro.it. .Mais outre qu'on prononçait et qu'on prononce Etrêes, cet emblème est anciennement connu pour signifier fermesse ou fermeté.

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