Brunetière notamment, etc
â26 JEAN DE LA FONTAINE
il emploie tous les moyens en son pouvoir pour arriver à ses fins, estimant qu'il ny a que le but qui compte, quels qu'en soient les moyens.
h) C'est un visuel-moteur (nous nous en sommes suffisamment persuadés, par des exemples typiques, que j'ai cités parmi des milliers d'autres), parce que son idéation, son imagination et sa mémoire emploient dans une très grande mesure le sens de la vision, à tel point même que les autres sens ne sont que faiblement représentés dans son idéation. M. Brunetière* prétend que La Fontaine observe inconsciemment, comme malgré lui, les vices et les habitudes de son temps. Je ne crois pas qu'il faille accorder à cette opinion toute la portée qu'elle réclame. Certes nous nous sommes rendu compte que sa mémoire, surtout sa mémoire volontaire, n'est pas des plus fidèles, et nous avons constaté que, par surcroît, sa mémoire afi'ective était assez riche. Et je ne sais si Ton peut déduire, du fait qu'il est plutôt réceptif qu'actif, qu'il doive être un observateur inconscient. Derrière l'inertie apparente du fabuliste se cache une activité d'autant plus réelle qu'elle n'apparaît qu'au deuxième aspect. Si La P'ontaine était aussi indifférent qu'on le suppose, comment aurait-il pu édifier une psychologie Immaine aussi exacte et aussi riche de détails?
c) C'est un pur égoïste, parce qu'il s'aime beaucoup trop lui-même, parce qu'il ne prend aucun soin de sa famille, parce qu'il délaisse son fils, parce qu'il oublie vite les bienfaits de ses protecteurs, et aussi, et surtout parce que c'est un sensuel. Les passionnés de la table et de l'amour s'aiment toujours beaucoup trop eux-mêmes.
1. Brunetière, article La Fontaine^ dans la Grande Encyclopédie.
Nous nous séparons donc catégoriquement de Taine*, qui ne le reconnaît point comme égoïste, aussi bien que nous ne saurions nous contenter de Tégoïsme d'enfant que lui concède Lanson^. Sans doute, si la valeur d'un acte est dans le mobile de cet acte, il n'est pas douteux que Tégoïsme de La Fontaine devient moins haïssable que le « moi » de Chateaubriand-^, par exemple, parce que celui-ci pèse, calcule, délibère et veut, tandis que celui-là agit spontanément, impulsivement, natureUeraent. Mais le résultat est toujours le même et je doute fort que l'égoïsme calculé et conscient, atteigne les proportions, je dirais monstrueuses, de l'égoïsme en partie instinctif du fabuliste !
Du reste, M. Lanson atténue notablement son opinion lorsqu'il déclare « qu'aucun intérêt ne retient le fabuliste quand il aime* » et que, parce que cela « lui fait plaisir », il « aime » ses amis ^. Je suis maintenant d'accord avec cet éminent critique : aimer ses amis parce que cela fait plaisir, c'est être un égoïste, et, consciemment ou non, c'est ne rechercher dans le commerce des hommes qu'une sensation personnelle. Sans doute, La Fontaine prodigue à la femme qu'il aime toutes sortes de gentillesses et d'effusions, mais agir de la sorte c'est réaliser une bonne affaire, c'est donner beaucoup pour recevoir davantage. Au surplus, il faut se défier de cet égoïsme enfantin, c'est-à-dire instinctif, que la raison ne peut ni pénétrer ni guérir; tandis que l'égoïste conscient qui calcule et qui