‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 14 sur 131 · T. IX, p. 121 à 128 : Épigramme au duc de Bouillon · texte numérisé non relu

T. IX, p. 121 à 128 : Épigramme au duc de Bouillon

sance de toutes les femmes honnêtes OU légères qu*il a vues. Ainsi qu'il arrive à beaucoup d'hommes, les souvenirs de « chiffon » ou d'amour, joints aux peurs et aux surprises qui s'y mêlent, aux bons repas qui s'y surajoutent, s'inscrivent à tout jamais et d'une manière indélébile dans le « temple » de la mémoire du fabuliste. Lorsqu'il raconte son voyage de Paris en Limousin, il a bien soin de rappeler comment sont coiffées les femmes ou les filles d'Orléans, de Poitiers, de Châtellerault Qt d'ailleurs. Il sait par cœur le nom des Philis et des Jeannetons de toutes les cités qu'il traverse. 11 n'est plus distrait, ni amnésique maintenant : ses yeux s'emplissent de convoitises. . * • Ce qui nous a le plus frappé dans la puissance de remémoration de La Fontaine, c'est qu'elle s'exerce admirablement sur des souvenirs abstraits, d'ordre plus purement psychologique que ceux dont nous avons parlé jusqu'ici. La Fontaine perçoit et retient avec beaucoup de précision les manières, les habitudes et les travers des hommes. Il lui suffit, en pareil cas, d'avoir vu pour peiadre exactement d'après nature •: il connaît, pour ainsi dire^ toutes les tempêtes d'ordre moral qui peuvent assiéger la raison et le sentiment. Sa mémoire devient étonnante par sa précision, dès qu'elle porte sur la pensée propre-^ ment dite. Le paysan, l'artisan, l'homme d'affaires et le financier, le magistrat et le professeur, les seigneurs et les gens d'église, le roi et sa cour, tous défilent en bon ordre dans son souvenir, avec la marque, l'étiquette originale et vraie, qui nous permettra de les reconnaître et de les marquer du doigt à tout jamais.

SA MÉMOIRE, SES ASSOCIATIONS d'idÉES ^9

En définitive, nous venons de le voir, La Fontaine ne gardé un souvenir précis et circonstancié que fleô événements qui flattent ses tendances propres: ou ses préférences personnelles. En cela, il agit comme tout le monde. Mais ce qui est remarquable, cliez lui, c'est la grande précision qu'a atteinte sa mémoire abstraite. Nul n'a su mieux que lui rappeler et faire revivre la vie intérieure et cachée^ la vie psychique proprement ditç. -

IL Ses associations d'idées. ^- Les phénomènes psychologiques sont si bien solidaires les uns des autres que l'on ne saurait dire, avec une précision suffisante, où ils commencent et où ils finissent exactement. Dans tous ces phénomènes, quels qu'ils soient^ nous trouvons des traces

bien nettes d'autres phénomènes. L^ plus souvent, en un

mot, les difi'érentes puissances de l'esprit chevauchent. les unes sur les autres.

IL est donc tout naturel de supposer que si les images mentales et la mémoire de La Fontaine sont surtout d'ordre visuel, il en sera de même pour ses associations d'idées. C'est ce que nous allons examiner maintenant.

Nous savons que le fabuliste est doué d'une sensibilité et d'une affectivité fort délicates. Ses associations d'idées, à forme spontanée, seront donc pour nous, en raison de ce que je viens de dire, du plus haut intérêt.

Nous avons pu nous rendre compte déjà que, la « bagatelle amoureuse «occupe chez lui une très grande place,.

Nous ne devront pas être surpris de le voir, à tout instant, faire des associations d'idées conformes à son inclination préférée.

Lorsque Marie Stuart retourne dans son pays, il écrit aussitôt à la duchesse de Bouillon, qui se trouve alors en Angleterre :

Et Stuart en son royaume, Y court avec plus d'ardeur Qu'un amant à sa maîtresse ^

Qu y a-t-il de plus prompt, de plus allègre et de plus empressé qu'un amant qui retourne auprès de sa maîtresse?

La duchesse d'Orléans, dont il est le gentilhomme, possède un superbe petit chien, qu'elle comble de friandises et qu'elle garde jalousement dans sa maison. Mais ce pauvre caniche s'ennuie. L'amour doit le" tenter. Pourquoi ne le tenterait-il pas? C'est ce que pense le poète. Aussi brode-t-il sur ce sujet une ingénieuse poésie.

D'abord, le petit chien « Mignon » — car c'est ainsi qu'il s'appelle ou qu'il l'appelle — le fait songer aux « Iris » des petits chiens; il n'en oublie pas pour cela, les « Iris » des chrétiens. Pauvre petit être, nous dit le poète, tu dois avoir besoin d'une compagne, toi aussi :

Petit chien, qu'as-tu? Jis-le-moi.

N'es-tu pas plus aise qu'un roi?

D'où vient donc que ton cœur soupire ?

Que te faut-il ? un peu d'amour.

Mais le fabuliste coupe court à sa pitié. Il s'empresse de promettre à « Mignon » et pour le printemps prochain :

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