‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 4 sur 131 · T. IX, p. 23 : Lettre à sa femme · texte numérisé non relu

T. IX, p. 23 : Lettre à sa femme

22 JEAN DE LA FuXTAIXE

Il emmagasine pour plus tard : n'aime-t-il pas à lire par goût et par inclination naturels ?

Nous pouvons volontiers nous le représenter se promenant dans une des nombreuses allées solitaires de la forêt de Château-Thierrv ; le voici qui chemine le long de quelque clair ruisseau, tout en méditant sur la dernière page qu'il vient de lire. Tout k coup, il abandonne le livre de l'homme pour lire dans un livre plus grand, le livre de la nature. Le décor, le paysage, les hôtes des bois, retiennent maintenant toute son attention et le plongent dans une profonde rêverie. Il est, dès lors, en possession pleine et entière de l'objet de ses plus chères aspirations. Durant ces doux moments de rêverie, le temps ne compte plus pour lui : il s'unit à la nature et s'oublie dans son sein.

Dès sa vingtième année, La Fontaine est déjà un érudit. Les nombreuses lectures qu'il a faites ont sans. doute contribué à rendre son esprit encore plus inquiet et encore plus tourmenté qu'auparavant. Un secret besoin qu'il ne peut s'expliquer tout d'abord va envahir progressivement sa conscience. Bientôt il voudra vivre une aventure ; il est à la recherche d'un idéal. De la rêverie au mysticisme et à l'extase, il n'y a qu'un pas ; La Fontaine le franchit rapidement.

Sa sensibilité native n'a fait que se développer de plus en plus. Du reste, l'époque pubère, qu'il vient, sans doute à peine, de connaître, va précipiter les événements. Il se sent pris d'un violent besoin d'aimer ou de se dépenser pour quelqu'un ou à quoique chose. Qu'en advientil ? Nous savons que le sentiment religieux est profondément ancré chez les gens du xvii'' siècle. On compte aisément le nombre des libertins ou des indifférents envers

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la religion. Par contre, les couvents regorgent de pénitents et de femmes pieuses.

Aussi ces désirs vagues qui harcèlent et préoccupent le jeune La Fontaine vont, par dérivation, se fixer et se manifester sous la forme du sentiment religieux. Il s'imagine que cet influx nerveux qui circule dans tout son être, que ce surcroît de force et de vie qui ne demande qu'à se dépenser, n'est que la marque plausible de quelque grâce divine. Il en prend son parti et entre au couvent de l'Oratoire. Dès le début il s'éprend éperdument de sa nouvelle situation. Mais cet élan de générosité mystique ne dure pas longtemps; au bout de dix-huit mois, sa piété est à peu près refroidie. L'expérience vient de lui montrer qu'il s'est trompé de voie : il retourne vers son père. Que faisait-il, en somme, à l'Oratoire? Les documents historiques nous apprennent qu'il ne se pliait pas volontiers à la règle du couvent; son humeur changeante et capricieuse ne pouvait s'accommoder des règlements intérieurs. La théologie l'ennuyait et les longues prières le lassaient. Il laissait là volontiers, « pour les romans, la dévotion et la théologie * ».

Son père ne parait pas s'inquiéter autrement de ses nouvelles dispositions. Il songe aussitôt à donner à son fils une situation plus pratique. Les études juridiques sont fort à la mode ; elles donnent accès à la plupart des situations officielles. Jean accepte volontiers la proposition de son père. L'aîné des Maucroix fait déjà son droit à Paris : de La Fontaine va le rejoindre. Notre poète, tant bien que mal, mène à bon port ses études. Il est difficile.

i. Cardinal Pehrauo, VOraloire de France aux Xl'll" et XIX* siècles ^ 2" édit. (Paris, 1866) : voir p. 207 et note 2.

en effet, de se l'imaginer commentant et compulsant du droit romain, de la législation civile, ou s'intéressant à la procédure. Il étudie maintenant par nécessité et non par goût. Mais, en réalité, il profite de son séjour à Paris pour perfectionner son éducation littéraire. Malherbe, Voiture et les conteurs italiens sont plus souvent dans ses mains que Cujas.

A vingt-cinq ans, ses études sont finies : il retourne à Château-Thierry. Son père le presse de s'orienter définitivement : il n'en a cure. L'ambition n'est point en lui. Son plaisir, sa satisfaction immédiate réside dans la lecture, le boire, le manger et le dormir. Son bonheur est bien monotone, dira-t-on : peu lui importe ! N'oublions pas que son génie est encore insoupçonné et insoupçonnable. Il n'a rien produit et il ne semble vouloir rien produire - En attendant, il entasse de nouveaux faits, il relit ses auteurs anciens, il pousse plus avant ses incursions dans la littérature italienne. L'on fait tant de bruit autour des Italiens^ qu'il ne veut en ignorer aucun, il est « plein de Machiavel, entêté de Boccace ^ ». C'est en les lisant que ses aspirations imprécises se fixeront définitivement. Le mysticisme ne fera plus son affaire : les contes risqués le rempliront d'aise. L'épicurien, le sensuel qui est en lui, s'affirmora nettement. Il étendra sa curiosité à toutes les littératures.

J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi 2.

Pourquoi veut-on l'obliger à être avocat au parlement? Son père est navré de le voir si insouciant. Ce n'est pas à l'école des juristes qu'il se forme, mais à celle de Malherbe,

1 T. IX, p. 204 : ÊpUre à M»' VEvêque de Soissons. 2. Ibid.

de Voiture et de Marot. Il ne faut pas oublier, non plus, Rabelais, son grand favori*. Celui-ci est si bien son homme que, dans quelques années, il ne craindra pas de dire un jour, chez le chanoine Boileau : « Lequel a le plus d'esprit de Rabelais ou de saint Augustin? »

Ici se place Tun des événements les plus importants de la vie du fabuliste. Son père veut le marier. La Fontaine ne semble pas éprouver beaucoup d'attrait pour le mariage. Malgré ses vingtrsixans, il est encore un rêveur et un insouciant. Pour tout dire, il ne cesse d'être un grand enfant. Si profonde et si variée que soit son érudition, il n en ignore pas moins les nécessités de la vie sociale. Au moment où son père lui propose de se créer un foyer, il semble lui dire ; « En effet, je n'y avais pas songé ; je puis me marier; qu'il en soit fait, père, comme tu le désires. » Prendre femme lui apparaît comme un acte aussi simple que celui qui consiste à endosser un habit. C'est pourquoi l'on s'accorde à dire qu'il ne se maria pas, mais qu'on le maria. L'affaire est rapidement conclue et menée à bonne fin. L'ère de bonheur des deux époux ne dure pas longtemps. Jean se trouve fréquemment en opposition contre son épouse: il la délaisse de plus en plus. Pour lui, Marie Héricart est remplie de défauts ^ : l'orgueil est le moindre de ses travers.

Jusqu'ici le futur fabuliste avait mené une vie indépendante et facile. Il n'entend point maintenant faire foin de ses habitudes acquises. Ce qu'il y a de plus vrai, c'est que ce ménage désuni dépense rapidement l'argent qui est d'origine matrimoniale. Bientôt la nécessité, le besoin se fera sentir durement dans le foyerdes deux jeunes étourdis.

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