‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 35 sur 131 · T. V, p. 511 : conte XI, 4" partie, PfUé iV anguilles · texte numérisé non relu

T. V, p. 511 : conte XI, 4" partie, PfUé iV anguilles

Qu'y a-t-il de plus vulgaire, de plus banal que le substantif « denrées »? La Fontaine va le tirer de cette banalité pour l'employer d'une manière agréable.

A^oici un trafîqueur d'hommes qui, entre autres « denrées », trafique des esclaves. Qu y a-t-il de plus difficile à obtenir qu'un dévoué protecteur? C'est une chère « denrée ».

Lorsqu'il veut se moquer des liseurs et des liseuses de romans, il leur dit malicieusement : « Les romans sont si chère denrée ».

Le goût et le goûter lui suscitent quelques emplois très heureux : les moineaux ont un goût exquis et délicat. L'on peut goûter mille charmes, les honneurs, le superflu, la lumière, le trépas et la vengeance.

Le substantif « grain » provoque chez le Bonhomme de précieuses expressions. Je puis avoir un grain de mil, un grain d'ambition, un grain de jalousie, un grain de sel (figuré) et un grain d'amour.

L'humeur qui se rapporte au caractère, au tempérament de chacun est employée dans toutes ses acceptions : Thuineur peut être bilieuse, grossière, belle, facile, libre, bienfaisante, batifolante, inquiète, contredisante, farouche, sauvage, noire, mutine, solitaire, fière, brusque, volage, ambitieuse et bourgeoise.

Le substantif langage est employé fréquemment. Tantôt c'est le langage des dieux du Parnasse, tantôt c'est le langage divin ou de la piété; parfois c'est le langage rimé, le langage de la cour; d'autres fois c'est le langage barbare du manant ou du guerrier.

Et le substantif « nez » qui nous rappelle une forme et une sensation ! Il sera employé souvent d'une façon comique par le plaisant fabuliste. Il y a le nez sacré, le

nez (lu commun, le nez royal, le nez du mort et le nez tortu; je puis avoir bon nez, je puis me casser le nez (figuré) ; un impoli ferme la porte au nez ; le frileux met parfois le nez à Tair ; le paresseux le met parfois « hors (les draps » avant de se lever. Et cet imbécile de bouc, si bien encorné, ne voit pas plus loin que « son nez ».

La Fontaine est un des meilleurs ouvriers de la langue française. Il n'a, sans doute, jamais fait profession de grammairien; mais, malgré cela, il n'en a pas moins enrichi notre langue de mots, de tournures originales et heureuses, qui contribuent grandement à sa beauté et à sa perfection.

Il ne faut pas oublier qu'avant de se décider à écrire Jean avait lu beaucoup et durant longtemps. Son génie a mis quelque temps à se « déchrysalider » en quelque sorte ; son talent d'écrivain s'est développé lentement, mais sûrement. La nature ne fait pas de saut ; elle agit progressivement.

Nous savons qu'il s'est nourri des Grecs et des, Latins, des Italiens et des Espagnols, aussi bien que de nos pétillants auteurs 'du moyen âge : il connaît à merveille Rabelais, Marot et tous les auteurs de la Pléiade. Il les possède même si bien que Ton pourrait citer tel vers ou tel hémistiche, qu'il a emprunté tout entier à Marot ou à Rabelais. Il les transplante ainsi, sans s'en douter et dans toute leur saveur, dans ses œuvres. Il faut avouer qu'il les met si bien à leur place, qu'il les range si bien d'après leur valeur propre, qu'il est fort difficile de découvrir ces emprunts de mots et de phrases.

La langue de nos auteurs « médiévaux » lui plaît souverainement. Comme eux, il aime à raconter des gauloiseries, des « franches-repues », des « chères-lies ». L'amour et son jeu sont aussi pour lui un thème inépuisable en commérages et en badineries ; comme eux aussi il sait enjoliver et orner toutes ces nudités et les « assaisonner », ainsi qu'il aime souvent aie répéter. S'il prend le fond, le squelette de ses idées générales chez les anciens, il emprunte à nos poètes du XVI* siècle leur verve et leur sel ; il en est imbu profondément; il est même l'écrivain qui s'en est le mieux nourri et allaité. Il leur a emprunté ce style alerte, vif, pétillant et gouailleur. Ses dénouements si prompts, si brusques, avec leur « sauve qui peut légendaire », qui caractérisent ses œuvres, ne nous rappellent-ils pas la langue sautillante et spirituelle d'un Marot ou d'un Villon? C'est pourquoi il a bien soin de nous dire parfois :

Que le secret de plaire ne consiste pas toujours en l'ajustement ni même en la régularité. Il faut du piquant et de l'agréable, si l'on veut toucher *.

Il pratique aussi constamment le précepte que Platon prête à Socrate :

Il serait à souhaiter qu*on tournât en tant de manières ce qu'on exprime qu'à la fin la bonne fût rencontrée -.

La Fontaine s'en tient là toute sa vie. Il remet sans cesse, par goût, par plaisir môme, son ouvrage sur le métier, et de telle sorte qu'il finit par trouver la forme idéale et définitive. Il met un certain amour-propre et beaucoup de persévérance à trouver le mot précis, ce

1. T. IV, p. 147 : Préface à la deuxième partie des Contes et Nouvelles.

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