‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 37 sur 131 · SA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

SA VOLONTÉ

I. Sa sensibilité. — La sensibilité de la Fontaine est des plus délicates. Il réagit aisément à toutes les excitation du dehors et du dedans, de quelque nature qu'elles soient. Du reste cela n'a rien de surprenant, car nous savons aujourd'hui que les hommes supérieurs se distinguent de la foule, en général, par la finesse de leur sensibilité. Ils réagissent, en un mot, beaucoup plus souvent et avec beaucoup plus d'intensité que la moyenne des hommes. Ils perçoivent des sensations extrêmement fines et délicates. Nous pouvons dire, par exemple, qu'un musicien distingué perçoit des accords et des dissonances qui ne sont jamais remarqués par d'autres musiciens ou par des profanes.

La Fontaine vibre sous l'influence de la moindre des excitations externes. N'aimant pas le laid, il recherche en tout e cho se ce qui est agréable et distrayant. L'affectivité artistique £ure et simple l'excite et le déprime parfois à un tel point que ses besoins physiques les plus impérieux s'en trouvent annihilés : un auteur grivois, une femme sémillante, un ruisseau capricieux... enfin tout lui est une occasion de s'émouvoir et de se passionner.

Tout Tintéresse et retient son attention, parce qu'il n'est rien qui ne lui soit un « souverain bien ».

L'on pourrait croire que les choses abstraites, comme la mathématique et la science, soient pour lui des matières superflues; il n'en est rien : il admire les penseurs et les hommes de science. Parfois même il regrette amèrement de ne pouvoir faire comme eux.

M'occuper tout entier et ra'apprendre des cieux. Les noms et les vertus de ces clartés errantes ^

II. Son affectivité. — Certes, Jean de La Fontaine est un affectif, au plus pur sens du mot. C'est un artiste et un psychologue des plus fins et des mieux avertis. Le beau, le laid, l'imparfait l'excitent étrangement. Comme il est, par surcroît, impulsif et changeant, il oublie vite ses peines et ses douleurs ; il souffre surtout au moment de rémotion. L'émotion-choc 2, en particulier, le bouleverse et le plonge dans un état caractéristique. Il se trouve alors parfois impuissant à accomplir les actes les plus élémentaires de la vie. Le voici, cheminant vers le Limousin et traversant la vallée de Tréfou où ont été. commis bien des crimes et bien des actes de brigandage. A ce moment il oublie vite qu'il n'est point seul, que des parents et des compagnons de route sont à côté de lui. Il craint que des malfaiteurs surgissent à tout instant devant lui. Il frémit en songeant à tous ces souvenirs néfastes.

1. T. m, p. 122 : liv. XI, fable IV, le Songe d'un habitant du MogoL

2. Les psychologues, comme Pierre Jaaet, "W. James, etc., appellent émotion-choc, toute émotion brusque et spontanée.

Aussi, comme les voyageurs sont descendus du carrosse afin d'alléger les chevaux, il s'efforce, à un moment donné, de faire le brave, de parler de guerre et de batailles, afin de chasser ses idées noires.

Mais, au fond, il est si fortement impressionné qu'il va rompre, d'uïie manière inattendue, avec ses idées les plus chères. D'ordinaire, en effet, il s'apitoie tantôt surle pauvre bûcheron, tantôt sur les pauvres arbres, qu'une force impitoyable couche à terre. Aujourd'hui il maudit avec véhémence ces bois, cette forêt de la vallée deTréfouqui donne asile à de si vilains brigands. Il désire la mort de ces bois et l'anéantissement de cette vallée. -

Tu favorises les méchants par ton ombre épaisse et profonde. Puisse le feu du ciel désoler ton enceinte ^ !

Mais, pour que sa malédiction produise tous les effetl^ qu'il en attend, il souhaite à cette vallée que :

Les vilains bûcherons, les charbonniers noirs comme démons la détruisent afin qu'elle ne soit plus qu'un cimetière 2.

La Fontaine, nous le voyons, n'a jamais été aussi méchant pour les forêts. Ne chante-t-il pas toujours, en général, la douceur des bois ? Ne nous attendrit-il pas, chaque fois qu'il nous décrit le pauvre bûcheron, tout couvert de ramée? L'émotion seule a pu le faire parler avec autant de violence.

Lorsque son protecteur, le surintendant Foucquet, est arrêté par ordre du roi, il en écrit aussitôt à M^ucroix. Il est surpris — ainsi que tout le monde d'ailleurs — que le •

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