III. De la SCIENCE, DE LA MÉTHODE ET DES SAVANTS
— L'homme, qui souffre tant ici-bas, qui se montre parfois volage et frivole, s'affirme aussi, quand il le faut, comme un être sérieux et travailleur. Sa grande curiosité lui a permis de créer de toutes pièces ce qui l'honore le plus, je veux dire la Science. .
L'homme a arraché à la nature un grand nombre des secrets qu'elle détient. C'est en recherchant partout les effets et les causes qu'il est péniblement parvenu à établir l'enchaînement des vérités du monde qui lentoure.
La Fontaine a l'esprit profondément scientifique. Quoiqu'il se soit occupé beaucoup plus de poésie que de philosophie ou de mathématique, nous savons qu'il s'intéresse vivement aux progrès, de la science. Il ne se lasse pas de trouver admirable l'œuvre que l'homme a accomplie. Il s'incline respectueusement devant les grandes vérités mathématiques qui « honorent tant l'humanité ».
Sans doute, l'être humain s'est prescrit une étude « infinie », mais qu'importe le temps ? La science se suffit à elle-même et suffit aussi pleinement à l'homme, qui y puise des joies incomparables.
Puisque l'homme est limité dans son pouvoir et dans ses moyens d'investigation, il s'ensuit que son œuvre scientifique ne saurait atteindre la perfection idéale et
absolue. Si la science ignore les raisons dernières des choses, elle parvient cependant à en faire connaître les raisons prochaines. La nature trompe toujours Thomme, mais celui-ci déjoue sans cesse les embûches qu'elle lui tend, grâce à son entendement :
LUgnorantle croit plat (le soleil): j^épaissis sa rondeur; Je le rends immobile, et la terre chemine.
Bref je démens mes yeux en toute sa machine.
Ce sens ne me nuit pas par son illusion ;
Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous l'apparence.
Mais voici qu'il devient plus expressif, plus catégorique encore :
Quand Teau courbe un bâton, ma raison le recLresse :
La raison décide en maîtresse.
Mes yeux, moyennant ce secours, Ne me trompent jamais, en me mentant toujours *.
Il est même fort intéressant pour nous de savoir comment débute cette fable toute philosophique :
Pendant qu'un philosophe assure (Déraocrite), Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés.
Un autre philosophe jure
Qu'ils ne nous ont jamais trompés (Epicure).
Tous les deux ont raison ; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont, Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;
Mais aussi, si Ton rectifie L'image de l'objet sur son éloignement, •
Sur le milieu qui l'environne,
Sur l'organe et sur l'instruhient.
Les sens ne tromperont personne 2.
1. T. Il, p. 201 : liv. Vil, fable XVIII, Un Animal dans la tune.
2. T. H, p. 199-200 : liv. Vil, fable XVlIl, Un Animal dans la Lune.
i\ù JEAN DE LA FONTAINE
Cette copieuse citation nous permet de montrer, d'une manière indiscutable, que la fameuse théorie des hallucinations vraies et des perceptions fausses de Taine a été devinée et pressentie par La Fontaine. Taine a dit que « rhallucination est une perception fausse, et que la perception est une hallucination vraie * ». Sa grande connaissance de Tœuvre de La Fontaine lui a permis de cueillir, dans le passage que je viens de citer, le germe de sa théorie. Taine n'a peut-être fait que transposer, en langage nouveau, la pensée du « Bonhomme », car il est presque indifférent de dire que la « perception est une hallucination vraie » ou que les yeux « ne nous trompent jamais en nous mentant toujours».
Est-ce à dire que La Fontaine a inventé réellement la théorie des hallucinations ? Ce serait mal connaître Descartes ^ que de parler de la sorte. Ce dernier nous montre à maintes reprises « Tentendement » corrigeant les « erreurs » des sens. Mais il ne va pas plus loin, et le fabuliste ajoute, fort justement, de sa propre initiative, que les sens ne nous induisent jamais en erreur, tout en nous trompant sans cesse. La Fontaine s'appesantit aussi sur la relativité de la raison qui se montre parfois étroite, tôtue et aveugle ; de là il fait découler la cause qui explique la lenteur du progrès scientifique. "^
Il se hâte d'abandonner le côté négatif de la science pour en célébrer les bienfaits réels. Il trouve superbes et grandioses les lois générales de la mathématique et de la
1. Taine, de Vlntelligence (2 vol. in-18% 9» édition, Paris, Hachette, 1900) ; voir t. Il, p. 10 et siiiv.
2. Voir Descartes dans la Dioptrique^ dans la Réponse à la sixième objection, dans la première partie du Traité deç Passions de Vâme, notamment l'article 26.
mécanique. 11 vante maintenant la puissance humaine qui, grâce à sa science, accomplit des prodiges. — « Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas,
Il connaît l'univers et ne se connaît pas K
Parla connaissance du point, de la ligne et de la surface, par la mathématique universelle, Thomme parA^ient à mesurer « ciel et terre ». L'homme se plaît à découvrir le vrai sous l'apparence du faux : il est éminemment curieux. Le Soleil lui semble plat, mais sa raison, sa science Tarrondit. Et La Fontaine trouve cela magnifique, incomparable :
Ce train toujours égal dont marche l'univers -.
Si l'ordre n'existait point, il n'y aurait point de science.
L'astronomie, les astres, la voûte azurée captivent beaucoup le fabuliste : il voudrait pouvoir connaître les mouvements de ces astres, leur composition, leur raison d'être. Que ne vit-il dans le calme, la solitude, pour étudier les « noms » et'les « vertus » de ces clartés errantes, qui marchent d'un train toujours égal? 11 regrette maintenant de n'être point un homme de science et d'avoir consacré trop souvent son temps à des choses mesquines et légères. Mais ces sentiments de regret et d'admiration pour les savants et la science ne durent pas longtemps et, dans une autre occasion, il nous dira que les choses scientifiques sont ennuyeuses et qu'elles ne font point son affaire ^.
1. T. II, p. 343 : liv. Vlll, fable XXVI, Démocrile et les Abclérilalns.
2. T. I, p. 170 : livre II, fable Xlll^T Astrologue qui se laisse lomtjer dans un puits,
3. Voir, entres autres, les débuts du poème du Quinquina^ déjà cité» p. 316.
La science constitue donc la meilleure œuvre de Thomme : elle doit toucher à tout, s'intéresser à tout, parce que tout parle dans l'univers : il n'est rien qui n'ait son langage *.
L'universelle science implique l'universelle curiosité.
La curiosité de La Fontaine n'est pas encore satisfaite ; il s'est préoccupé souvent des vrais et des faux savants. Il adjoint à ses connaissances philosophiques et scientifiques des réflexions sur la « méthode », des aperçus sur la technique du travail scientifique, et il nous met soigneusement en garde contre les faux systèmes.
Les vrais savants se caractérisent par le désintéressement des vanités humaines, par l'abandon complet des préjugés du monde : ils sont modestes, simples et sans ambition :
Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre *.
L'homme de science a un grand ennemi au monde, la foule, la masse, les « pensers du vulgaire », dit LaFontaine. Il prend à témoin Démocrite, que ses compatriotes traitent de fou, parce qu'il lit beaucoup, travaille sans cesse et disserte sur le monde et la nature des choses. Ce philosophe les intrigue si fort qu'ils vont chercher Hippocrate, pour qu'il consacre définitivement la triste opinion qu'ils nourrissent envers leur compatriote. Mais celui-ci proclame