CHAPITRE VI
I. Introduction. — De la psychologie générale et de LA MÉDECINE d'après La Fontaine . — La Fon taille ne se contente pas de parler de la science et déjà philosophie, il se révèle aussi et surtout comme un psychologue affiné et délicat. La finesse de son sens visuel lui permet d'observer des myriades de faits et de petits détails, qu'il sait ranger et cataloguer en bon ordre. La Fontaine a pratiqué avec succès sur lui-même, et durant toute sa vie, la méthode introspective. Il serait malaisé de désigner un autre auteur qui se soit mieux connu, mieux analysé que notre fabuliste.
Les passions, que Descartes a si soigneusement décrites, constituent aussi pour La Fontaine un des meilleurs chapitres de sa psychologie ; il en a éprouvé le phis grand nombre, et il se plait d'ailleurs à nous en faire part.
Grâce à Descartes, au médecin Monginot et à quelques autres amis, La Fontaine possède des notions de médecine que nous appellerions aujourd'hui des « principes généraux de psychologie ». Il parle surtout de méde-
cine, dans le fameux poème du Quinquina^, qu'il écrit pour plaire à la duchesse de Bouillon ; c'est là que nous trouverons ses idées sur le corps et les passions de Tâme. N'étant pas un professionnel des sciences, il s'aventure timidement dans les explications techniques. Cependant sa psychologie contient un grand nombre de points intéressants, qui sont dus plutôt à son intuition géniale qu'à une éducation méthodique et professionnelle.
A l'instar de Harvey et de Descartes, il se préoccupe surtout de ce qui vivifie et entretient l'individu : le sang. Les Anciens ont toujours été intrigués parle liquide sanguin, et cette curiosité est encore loin d'être satisfaite, surtout depuis que Harvey et Malpiglii ont découvert les circulations générales et capillaires. Les médecins du temps accordent au sang un rôle considérable, parce qu'ils le considèrent comme l'agent producteur des « esprits animaux ».
Le sang est donc tout : il est « source » de vie. Il se trouve introduit dans le cœur par l'une des deux portes munies de « valvules » : L'une sert de porte d'enti'ée, l'autre est utilisée comme porte de sortie. Le sang est conduit « sans cesse » des veines aux artères, répandant ainsi cette « chaleur naturelle » qui produit les esprits que l'on nomme esprits animaux.
La Fontaine ignore, nous le voyons, que le processus du sang s'accomplit surtout dans quatre cavités, dans « quatre portes», pour employer son expression, l'oreille droite et Toreille gauche, le ventricule droit et le ventricule gauche.
Le sang, grâce à sa chaleur naturelle, se raréfie, se pu-
1. Javertia le lecteur que tout ce qui va suivre est extrait du poème du Quinquina^ déjà mentionné; voir p. 117 et 119 de cet ouvrage.
riâe, comme dans un « creuset », quitte la masse entière, « s'exhale » et sort enfin, par le reste « attiré ». Cette exhalaison est Tœuvre môme des esprits animaux.
Mais il y a deux sortes d'esprits animaux : nous avons d'abord les esprits « corps », c'est-à-dire étendus et (( pétris de matière », et les esprits « purs », plus subtils qu'un atome, qui passent par la glande pinéale ^ (Glandula pinealis) et produisent ainsi la vie pensante.
Ces esprits sont partout et sont tout : par les uns nous croissons, par les autres nous nous agitons ; ceux-ci vont porter au « cerveau » les traits dont ils s'imprègnent et produisent la sensation ; ceux-là nous font connaître le monde extérieur et nous disent si tel corps est dur ou malléable. Ces deux processus constituent, avec rien de plus, ce que nous appelons aujourd'hui l'excitation et la réaction.
Les esprits animaux sont toujours en activité ; ils sont le signe de la vie et de l'action. Ceux qui siègent dans le cerveau, pénètrent dans les nerfs ; dès qu'il faut agir, ils les remuent et produisent ainsi le mouvement : c'est là l'état de veille. Dès que le nombre des esprits diminue, les nerfs s'agitent de moins en moins ; ils se distendent et se relâchent, et la fatigue, l'assoupissement en découlent: c'est là l'état de sommeil.
Il s'agit ici, comme toujours, d'explications familières aux savants et aux philosophes de l'époque. En définitive, la sensation, en général, est plus ou moins intense suivant la tension du nerf.
Le sang régénérateur des esprits animaux produit, en
1. La Fontaine imite Descartes en maints endroits dans ce chapitre de la physiologie : comme lui, il explique les facultés par les esprits animaux ; comme lui, il place Tâme dans la glande pinéale.
passant par le cœur, un certain battement qui va dans tout le corps et que Ton nomme pouls. L'état du pouls, c'est le meilleur indice des maladies ; c'est le pilote des médecins. Un pouls égal, modéré, indique la santé. Un pouls faible, étouffé, nous avertit de la « Parque* ». La Fontaine pense même que Thypocrite et le voleur se dévoilent facilement par Texamen de leur pouls. Ne semblet-ilpas nous faire connaître ainsi les troubles circulatoires produits par Témotion ou par un sentiment quelconque ? C'est là de la psychologie toute contemporaine.
Avec une telle base physiologique, comment La Fontaine va-t-il expliquer la maladie en général et la fièvre en particulier ? La fièvre — mal terrible — se guérit maintenant, grâce au quinquina, ce divin nectar que le xvn® siècle accueille comme un sauveur.
Dans la fièvre, le sang est vicié, impur, et il met, de ce fait, longtemps à s'échauffer. Quand il est en « exhalaison », c'est pour longtemps, car il compense en degré, en intensité le long temps qui a été nécessaire à son échauffement.
Le bois vert plein d'humeurs est long à s'allumer; Quand il brûle, Tardeur en est plus véhémente 2.
La Fontaine recherche ou suppose toujours, en toute chose, une raison mécanique. Les accès de fièvre, leur apparition régulière ou alternative ne le surprennent pas plus que le reste. Les vaisseaux, à ce moment, étant « mal fermés », les esprits en sortent et s'agitent sans raison, au hasard, produisant ainsi des mouvements invo-