‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 8 sur 131 · SA MÉMOIRE. -~ SES ASSOCIATIONS D'IDÉES · texte numérisé non relu

SA MÉMOIRE. -~ SES ASSOCIATIONS D'IDÉES

I. Sa MÉMOIRE. — La Fontaine est avant tout un visuel : son idéation en général repose surtout sur des souvenirs, des sensations et des images qui proviennent de la vue. Sa mémoire, et particulièrement sa mémoire affective se ressentira toujours de cette tendance innée, qui est allée se fortifiant de plus en plus par le simple mécanisme de l'exercice et de l'habitude.

Si, d'une manière générale, la mémoire de La Fontaine semble fonctionner normalement, il est bon d'observer que, souvent, bien des amnésies partielles viennent en obscurcir le bon fonctionnement. La Fontaine, en effet, semble toujours avoir eu, pour les faits secondaires, les faits de détail, une affection particulière. Or c'est justement à propos de révocation de ces faits secondaires que nous trouvons, le plus souvent, sa mémoire en défaut.

Lorsqu'il visite le château de Richelieu, il attache une certaine importance au nombre des couloirs, des vestibules, des chambres et des tableaux que possède cette demeure. Dès qu'il a terminé sa visite, il veut faire part de ses souvenirs à sa femme; ses images sont alors brouillées et

imprécises. Il avoue d'ailleurs, lui-même, avec autant de bonne grâce que d'ingénuité, que ce qui le retient : « c'est le défaut de mémoire »; pouvant « dire la plupart du temps » qu'il n'a « rien vu » de ce qu'il a vu, tant il sait bien « oublier les clioses* ».

Il se trompera gentiment aussi, le jour où il enverra à la surintendante Foucquet une délicate poésie, pour la

féliciter d'avoir mis au jour un nouvel enfant :

Or, vous voilà mère de trois amours^.

Elle n'en a que deux, et le bon fabuliste ne s'en souvient plus. Mais sa mémoire nous semble plus particulièrement courte, lorsqu'il fait des déclarations ou des aveux au sujet de sa conduite : il ne se souvient pas assez aujourd'hui de ce qu'il a dit hier; peut-être demain oubliera-t-il ce qu'il a dit aujourd'hui. Un jour, il s'écrie mélancoliquement que rien au monde n'est préférable à la solitude ; un autre jour, il fera triomphalement l'éloge de la vie facile, gaie et désœuvrée. Aujourd'hui il désire connaître la science et « ses secrets », alors que, hier, il faisait l'éloge de la « bagatelle » ; demain, peut-être, la bagatelle et la science, tout à là fois, lui sembleront également souhaitables et bienfaisantes.

Certes La Fontaine est un observateur prudent, avisé et inlassable. Nous ne saurions exiger qu'il soit attentif à toute chose. Nous savons bien aussi que ses célèbres distractions, dont on s'est parfois trop diverti, ne sont pas un signe de faiblesse mentale, mais au contraire la preuve d'une puissance d'attention et de concentration psychique remarquable.

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