‹ Fontainebleau (volume 3)Chapitre 86 sur 131 · Au xvir siècle, s'entend · texte numérisé non relu

Au xvir siècle, s'entend

3. T. 111, p. 115 : Iiv. XI, fable III, le Fermier, le Chien et le Benard.

tout instant nous sommes plus ou moins distraits en présence de la comédie qui se déroule devant nos yeux. Le marchand nous vante une marchandise qu'il sait mauvaise, le savant développe parfois des systèmes qu'il ne connaît pas, le moraliste prêche une morale qu'il ne pratique pas. L'homme se laisse suggestionner facilement par la couleur et le clinquant mensongers. Il n'admire que les « saints » consacrés, et, quoi qu'ils disent, et quoi qu'ils fassentjil les tiendra toujours en pieuse vénération. Il n'est pas jusqu'à la justice qui ne soit, de temps à autre, parcimonieuse et inégale. Le juge a souvent peur du riche qu'il devrait condamner, mais qu'il absout parce qu'il craint sa puissance ou sa vengeance.

Cette « suggestion » coupable semble vouloir durer aussi longtemps que l'humanité, et le fabuliste a écrit pour longtemps ces profondes paroles :

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir^

2*" Sa psychologie anormale et spéciale. — Il reste bien entendu que Jean de La Fontaine n'a pas eu spécialement l'intention de s'occuper de psychologie morbide; mais, ici comme ailleurs, il se trouve avoir touché parfois à des processus anormaux de la vie psychique qui me semblent être du plus grand intérêt. Il nous peint assez bien les phénomènes de la mélancolie, de la jalousie et du scrupule.

La mélancolie est un état permanent fort détestable. Elle vicie rapidement l'individu tout entier, parce qu'elle est comme une espèce de porte ouverte à bien des sortes

1. T. II, p. 100 : liv. Vïl, fable î, les Animaux malades de la peste.

«l'anonialies et de troubles. Ce venin dominant qui empoisonne toute l'énergie d'un individu :

Se puise en la mélancolie *.

Il faut hien se garder de confondre la mélancolie, qui est faite de tristesse déprimante ou angoissante, avec la douce mélancolie dans laquelle les romans les plus « chastes » et les plus « modestes » sont capables de nous « plonger^ ». Celle-ci constitue la meilleure préface à Tamour; celle-là nous fatigue, nous rend malades et nous éloigne complètement de la vie pratique. La Fontaine recommande même à tous les cœurs bien nés la recherche de la « douce mélancolie ». Pour sa part, il en a usé largement et il se plaît à répéter bien haut, qu'il aime les o sombres plaisirs » d'un cœur mélancolique*^.

La mélancolie morbide a souvent pour voisine, sinon pour sœur, la néfaste jalousie, mal terrible, créé par l'amour, qui nous empoigne et nous bourrelé sans cesse. La jalousie provoque les désordres les plus graves dans l'intelligence. Elle ronge sans cesse l'humaine nature; elle est comparable, à un mauvais génie qui serait capable de concevoir et d'accomplir les choses les plus monstrueuses. Aussi Jean s'écrie avec véhémence :

trisie jalousie! ô passion amère!

Fille d'un fol amour que Tèrreiir a pour mère^.

La jalousie est infatigable, elle a les yeux « incessamment ouverts». Elle détruit lentement la raison humaine;

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