CHAPITRE VII
Peu d'événements signalent à Fontainebleau les règnes de Louis XVIII et de Charles X. Ces princes n'y firent que peu de séjour. Tout le soin qu'ils en prirent, fut de poursuivre la décoration de la nouvelle galerie de Diane. L'avènement de Louis-Philipe y ramena la cour. Et dès les premières années de son règne, le nouveau roi commença l'œuvre de restauration à laquelle nous devons le Fontainebleau d'aujourd'hui.
Cette œuvre, longtemps célébrée comme bienfaisante et magnifique, et par laquelle le roi Louis-Philippe prit aux yeux de nos grands-pères la figure d'un protecteur des arts et d'un patron des gloires historiques de la France, est aujourd'hui jugée ce qu'elle fut réellement: inférieure dans son exécution, ignorante et barbare dans son plan. Par une fatalité qui
FOXTAlXElîl.HAr SOUS LES DERNIERS RÉGNES 141
n'a pu tenir qu'à la médiocrité de l'information du roi, ce qu'il réunit de conseillers de cet ouvrage n'avait aucune des connaissances nécessaires pour le bien conduire. Vatout, qui fut partout son grand ordonnateur, était extrêmement ignorant. Le roi lui-même n'apercevait le passé que revêtu des oripeaux dont les Tressan, les Paulmy d'Argenson, les Legrand d'Aussj' avaient travesti le moyen âge, ou chargé de l'anathème que la Révolution portait contre l'ancien régime.
Dans le règne de François I" il ne savait que la chevalerie, dans Louis XIV que l'absolutisme, dans Louis XV que le mauvais goût et la débauche, dans l'Empire que le restaurateur des arts. Il croyait que Léonard de Vinci avait travaillé à Fontainebleau, que Charles VII y avait fait peindre ses batailles contre les Anglais, qu'une chambre de M'"" de Maintenon y avait vu révoquer l'Edit de Xantes, que Louis XVI y avait forgé de sa main des espagnolettes de fenêtres pour le boudoir de la reine, que David et Percier avaient relevé le bon goût d'un état de ruine séculaire, par la vertu combinée de la ligne droite et du bois d'acajou. De plus la pratique de l'art était tombée alors dans un degré extrême d'abaissement. On serait tenté de l'appeler le dernier, s'il n'importait de réserver ce nom pour les ouvrages du second Empire. Dès le lendemain du règne de Louis XVI, les diiîérentes parties de la décoration avaient commencé de glisser sur une pente, dont elles touchaient presque le fond. A cette décadence se joignait celle de la main-d'œuvre ellemême. Les beaux ajustages et la lo\ aie dorure des ouvriers de Napoléon avaient entièrement cessé d'être. Le commun des meubles d'alors ne se contenta pas d'étaler la disgrâce des formes, il pâtit de la fraude des matériaux.
Tout manqua donc, l'habileté comme la science, à l'œuvre qu'on entreprenait. Elles manquaient dans des circonstances qui les rendaient indispensables. Car nulle part il n'était difficile de toucher au passé, comme dans ce cjiàteau, œuvre de vingt règnes successifs, dont les adjonctions s'enchevêtraient. Il eût fallu la discrétion du goiit, qui défend de toucher au passé plus récent sous prétexte de faire resplendir l'ancien, et la pénétration de la science, qui démêle, date et classe les apports et les modifications successives. Il eût fallu l'amour éclairé de l'ancien, alimenté aux sources authentiques des dessins originaux et des vieilles estampes, et ce juste sentiment de la fuite du temps qui borne et retient l'envie de refaire; qui, dans un retour sur le passé, sait maintenir les droits du présent et recueillir quelques-uns des avantages qu'il donne. Surtout il eût fallu sortir du préjugé qui fait croire aux modernes que leur goût est meilleur et plus définitif que celui d'autrefois.
La restauration de Louis-Philippe rassemble en elle toutes ces erreurs. Les corrections impertinentes y abondent. Le plafond de la galerie fut haussé, et les cariatides de stuc qui supportaient l'ancien plafond, cessèrent désormais de porter rien. Celui de la chambre de M"'" d'Etampes fut transformé en voûte. Dans cette voûte la peinture des murailles fut redoublée non sans dégoût. Chanté dans celles-ci comme protecteur des arts et amoureux de la beauté, Alexandre paraît en guerrier dans cette voûte ; un certain attirail, qui rappelle d'autres allégories plus proches, semble lui faire gagner la bataille d'Austerlitz. Dans la chapelle .Saint-Saturnin,, une tribune, dont l'effet ne pouvait être que fâcheux sous une voûte aussi basse, fut élevée du côté de l'entrée. La boiserie de Gobert avancée de quelques mètres, en supporte à présent l'estrade, qui masque la moitié du grand cartouche de D'Hoey.
Quant à la recherche des états primitifs, que les architectes du temps préconisaient, on ôta de la galerie de François I" deux soleils mis par Louis XIV en signe de changements qu'il avaitfaits, de sorte que les stucs ajoutés sous ce prince passent pour ouvrages de la Renaissance. Partout de la sorte on supprimait ce qu'on croyait des disparates, et qui n'était que la marque inévitable des âges, et le sceau même de l'antiquité.
Enfin, ce qui restait de ces ouvrages ainsi prétendument réduits à la pureté originale, on en a consommé la ruine par un rafraîchissement général. J'ai dit ce qu'il en est des peintures, et de quelques autres parties de la décoration. Tout ce qui pouvait périr a péri. Tel fut le résultat d'i^ne œuvre de grand labeur et de difficultés singulières, entreprise avec des moj^ens de néant.
Jamin, qui chanta cette œuvre avec enthousiasme, n'a pas laissé d'en donner la malheureuse formule : « L'histoire, dit-il, fut consultée, les monuments furent étudiés, les âges refeuilletés ; et dès ce moment l'architecte, le peintre, le sculpteur, eurent ordre d'achever ce que les siècles avaient laissé incomplet, et de réparer ce qu'ils avaient détruit ou effacé... Il n'y eut pas un fronton, pas un chiffre, pas un escalier, pas un corridor, dont le roi ne prescrivit le complément ou la réparation ; moins jaloux d'ajouter à la masse immense de cet édifice que de l'embellir, d'en restaurer les ruines et d'associer son nom à toutes les renommées qu'il rappelle ».
En septembre 1834, huit jours de fête donnés à Fontainebleau en célébrèrent les résultats. Tous les théâtres de Paris, depuis la Comédie- Française jusqu'aux Italiens, y envoyèrent leurs acteurs pour les représentations qui» se donnaient chaque soir. Tout pourtant n'était pas fini, et ce
FONTAINMCHLEAU SOUS LES DKRNIERS RÉGNES
n'est qu'en 1840 qu'on put tenir l'ouvrage complet. Kntre temps le duc d'Orléans, fils du roi. épousa la princesse de Medvlembourg. Elle fut reçue à Fontainebleau, où le mariage eut lieu au milieu de toute la cour assemblée. Ce fut une occasion pour le roi de recevoir les compliments de son œuvre, et quelque chose à cet égard comme le voyage de Charles-Quint au Fontainebleau de François I".
Salle du musée Chinois.
Maintenant que ce bruit de louanges est passé et que parmi les amis du château personne n'y fait plus d'écho, il sera intéressant, après trois quarts du siècle, de passer en revue ce que le règne de Louis-Philippe, non content d'imiter et de refaire, a ajouté dé son propre style aux anciens ouvrages de Fontainebleau. Il en est de ces ouvrages comme de tout ce qui s'éloigne. L'oubli qu'ils ont subi leur rend quelque fraîcheur, et fait d'eux de nouveaux objets de curiosité.
Ce que Fontainebleau offre de plus fameux en ce genre est le vestibule de Saint-Louis. Il est situé sous la chambre de ce nom, dans la Grosse Tour. Louis-Philippe le trouva à l'état de corps de garde. Y ayant
fait reparaître les anciennes formes du moyen âge, il y joignit quatre colonnes et une porte, dessinées selon le gothique de son temps, dont la salle des Croisades à Versailles contient d'autres échantillons. Leur aspect longtemps uniquement ridicule, commence à intéresser l'histoire. Non content de cet embellissement, il y fit placer, sur six piédestaux, les statues de saint Louis, de Philippe Auguste, de Philippe le Bel, de François I" et de Henri IV, de Louis VII et de Robert le Pieux, celles-ci copiées sur les tombeaux de Saint-Denis et dressées contre la muraille. Tout près de ce vestibule, sur l'emplacement de l'ancienne antichambre des appartements du Roi, fut aussi élevé l'escalier tournant, dont larampe de chêne, décorée sur le modèle de celle du Fer-à-Cheval, valut de grandes louanges au menuisier Poncet.
A l'étage au-dessus fut peinte la salle des Gardes, qui, confinant à l'ancienne Comédie, reçut alors le nom de Foyer du Théâtre. Comme on retrouva sur les poutres de cette salle les débris du chiffre de Henri IV, de Louis XIII et d'Anne d'Autriche, on imagina d'y replacer ce qui restait de morceaux de la Belle Cheminée, en y ajoutant le buste de Henri IV. La frise ainsi que les poutres furent repeintes sur les débris de couleurs qu'on retrouva, et un lambris à hauteur de bras levé, comme dans les salles du temps de la Renaissance, habilla une partie de la muraille. Au-dessus, sont des cuirs de Cordoue, portant en leur milieu des anges, dont deux soutiennent les armes d'Henri IV, deux autres celles de Louis-Philippe.
Ces anges et la peinture du lambris sont de Moënch (appelé Mounic^, peintre d'arabesques en grand renom alors, et dont les succès dans le genre pompéien remontaient au Directoire. Par malheur son ouvrage à Fontainebleau ne retient rien des mérites communs à ces décorations plus anciennes ; il a tout le voyant, tout le pesant, toute la fade polissure des peintures du temps. Il consiste en cinq portes, dont le plan d'ornement semble emprunté à quelque faiseur de mnémotechnie de l'histoire de France : chacune étant consacrée au souvenir d'un roi. Les rois ainsi fêtés sont François I", Henri II, le roi de Navarre Antoine, père de Henri IV, Henri IV lui-même et Louis XIII. Chacun paraît en camée sur sa porte, accompagné de figures allégoriques, dans des cartouches soutenus de divers ornements et rinceaux. Le plancher de la salle est orné d'une marquetterie fort chère, dans un genre que le règne de Louis X\T fut le premier à mettre à la mode, et qui eut alors son apogée.
Une autre décoration dressée par Louis-Philippe, est celle de la galerie des Assiettes, où sont rangées au-dessus des lambris et dans le plafond, les débris de la galerie de Diane. Dans ce lambris sont enchâssées vingt-
trois assiettes de Sèvres, peintes de différents sujets, dont treize rappellent l'histoire de Fontainebleau telle qu'on la savait en ce temps-là. Le ton de la boiserie claire autour de ces assiettes, fait un effet malheureux, et l'exécution de chacune d'elles est d'une extrême platitude. Régnier, peintre attaché à la manufacture, est l'auteur de toutes ces peintures. Vivet est l'auteur du décor et des dorures. Moënch, mort en 1840, et en qui venait de disparaître un des derniers survivants de l'ancien style, avait laissé à ce dernier sa succession.
Dans le vestibule de la Chapelle, sur lequel cette galerie débouche, furent faits d'autres aménagements. Louis-Philippe refit la porte d'entrée. Celle qui donne accès à l'appartement des Reines Mères, a maintenant des vantaux de cette époque, ainsi que celles de la galerie des Assiettes et du grand escalier, percées alors. On ne crut pouvoir mieux faire que de copier les vantaux de Gobert. Un sculpteur nommé Lefèvre en fut chargé.
A tous ces redressements, compléments, nettoj^ages. restitutions, réparations, se joint la salle d'Attente du Roi, création exclusive du règne. Elle est située au-dessous de la salle de Bal.
En cet endroit habitait auparavant le concierge ; plus anciennement sous Louis XIV, la maison du Dauphin y avait son logis. Louis-Philippe la fit débarrasser des cloisons, et rétablir dans ses dimensions primitives. Elle est maintenant décorée de vingt colonnes doriques de faux marbre, qui sont bien ce qu'on peut imaginer de plus pauvre et de plus mesquin. Les portes sont copiées et en partie moulées sur celles de la chambre de Henri II au Louvre ; mais ni ce rappel d'un style meilleur, ni la cheminée de marbre vert, ni l'ornement barbare de la corniche, ne parviennent à réchauffer l'aspect glacial de ce morceau. C'est dans cette salle qu'eut lieu la cérémonie protestante du mariage du duc d'Orléans, rendue nécessaire par la religion de la princesse qu'il épousait.
Il ne reste plus de mention à faire, que des ornements ajoutés dans la chapelle de Saint-.Saturnin. L'un est un confessionnal sculpté, orné d'anges dans le style de Célestin Nanteuil, qu'on attribue à la princesse Marie. Il remplit toute une arcade à droite, et fait un très plaisant échantillon du genre. Les trois vitraux des fenêtres au chevet, œuvre authentique de cette princesse, en sont un bien plus curieux encore. On ne peut rien imaginer de mieux en fait de baroque enfantillage, et l'imitation du gothique y a lieu selon des règles et dans des conditions qu'on ne soupçonnerait plus aujourd'hui. Je ne sais si, dans toute l'histoire de la renaissance du gothique au xix* siècle, il existe de pareils documents. Les couleurs en sont crues et rudes : des têtes de chérubins
occupent le centre de plusieurs croix grecques et croix de Saint-André, qui se détachent sur un fond d'écarlate chargé de chicorées bleues. De petits sujets, qui tiennent le milieu de ces vitraux, marquent la même recherche de couleur locale extravagante. Le chiffre du roi et de la reine Amélie s'y lisent en gothique calligraphiée. Au lendemain des fêtes données par le roi, Jamin annonçait ces ouvrages en ces termes : « Ce complément de décoration est, dit-on, un projet » ; puis il ajoute une ligne de points pleine de promesses. Enfin mis en place, il les décrit ainsi : « Ces admirables vitraux sont ornés de sujets composés avec un sentiment si naïf d'expression, si pur d'expression, qu'on les prendrait pour des peintures du vieux temps. »
Peu de chose signale le second Empire à Fontainebleau. On acheva de repeindre sous ce règne la galerie de François I". On y porta quelquesuns des meubles en faux Boule et en Renaissance du genre de Lefuel, dont nous voyons les échantillons répandus dans les appartements. D'autres, comme le lit que nous nous souvenons tous d'avoir vu djans l'appartement des Reines Mères, ont été remontés aux étages supérieurs;
Quand furent portés dans la galerie de Diane les livres qui s'y voient à présent, la chapelle sur Saint-Saturnin cessa de servir de bibliothèque et on en refit une chapelle. Pour réparer la perte des six tableaux enlevés, Napoléon III 3^ fit peindre par Schopin six sujets de la Vie de Saint Saturnin, et un septième au-dessus de la tribune. L'ordinaire manie de restituer le prétendu état primitif des lieux, a fait depuis retirer ces peintures et les a fait remplacer par de fausses fenêtres, dont une, peinte en décor, donne un air misérable à toute cette partie de l'édifice.
Enfin on édifia la salle du Spectacle, telle que nous la vo3ons à présent. L'aspect en est médiocre à souhait, et la décoration ne s'élève pas au-dessus de celle des riches cafés du temps. Lefuel fut l'architecte.
Il ne faut plus qu'un mot sur les jardins d'alors. On s'occupa d'en réparer les ornements. La grotte des Cascades doit au second Empire les bronzes qui décorent ses niches, et les statues de marbre à l'aplomb de ses pilastres. Sur les terrasses au-dessus, le groupe du Sanglier attaqué par des Chiens, œuvre de Lechesne, est du même temps. De chaque coté de l'ancien bassin du Tibre, on ne lit pas sans quelque étonnement, sur deux Sphinx qui portent des figures assises, cette signature : Préault 1870.
Ces ornements font le dernier chapitre de l'histoire de Fontainebleau. Depuis trente ans, le président Carnot a été seul à l'habiter. Ce qui s'y fit d'aménagement à cette occasion, ne touche pas à l'histoire des arts. Les soins d'entretien et de réparation figurent seuls depuis lors aux dépenses du château.
Cliché Neurrlein.
La mare aux Fces. dans la forêt de Fontainebleau.